Logo Portail
Définition du Trésor de la Langue Française (1960-1990)

CORRODER

verbe transitif
A. —[En parlant d'un agent physique] Détruire progressivement et irrémédiablement par une action chimique ou physique. L'eau de vaisselle corrode les mains. Verbes quasi-synon. ou fréq. associés altérer, attaquer, brûler, consumer, désagréger, mordre, ronger, user; affaiblir, anéantir, creuser, détruire, dissoudre, s'infiltrer, irriter, perforer, putréfier, tordre. [Les lichens] corrodent le roc par leurs sécrétions (Plantefol, Bot. et biol. végét., t. 2, 1931, p. 189).
Syntagmes : Des miasmes, du poison, le vitriol corrode(nt) l'estomac, les intestins, la peau, la plèvre, les tissus, les viscères; le sable, le sel corrode le rivage; certains acides corrodent les métaux.
B. —Au fig.[En parlant d'une entité morale] Altérer progressivement et irrémédiablement. Corroder la volonté; corroder d'amertume. Synon. consumer, ronger. La curiosité me corrodait d'entendre le Prélude écrit par Debussy pour l'Après-Midi d'un Faune, de Mallarmé (Willy, Notes sans portées, 1896, p. 6). Sa critique agit à la façon d'un dissolvant; il n'y a rien qu'elle ne corrode (Massis, Jugements, 1923, p. 10) :
(...) l'étude a garanti [les « grands enfants de vingt-cinq ans »] de la corruption (...) des gens du monde dont l'expérience raisonneuse corrode les belles qualités du jeune âge. (Balzac, La Femme abandonnée, 1832, p. 279)
Syntagmes : Corroder la liberté, la réalité, le respect; l'amour, une conviction, l'ennui, la passion, la pensée, la souffrance, la vanité corrode(nt) l'âme, le caractère, les esprits.
— Emploi abs. La vanité qui corrode (Lar. 19e).
— Emploi pronom. (à valeur passive). À mesure que le temps retrouvé par Proust s'éloigne des premières années (...) le métal de l'œuvre, jusqu'alors intact, peu à peu se corrode (Mauriac, Écrits intimes, Du côté de chez Proust, 1947, p. 205).
Remarque : La docum. atteste le subst. fém. corrodation. Action de corroder, son résultat. Synon. corrosion. [Des batailles] invisibles, secrètes, honteuses, qui tuent par le poison, la corrodation, le déchirement intérieur (Arnoux, Calendr. Fl., 1946, p. 126).
Prononciation et orthographe
[kɔ (r)rɔde], (je) corrode [kɔ (r)rɔd]. [ʀ] simple ou [rr] double ds Barbeau-Rodhe 1930 et Warn. 1968; noter que pour ce dernier dict. on entend plus souvent [rr]. [rr] qui est plus expressif ds Barbeau-Rodhe 1930 et Land. 1834, Fél. 1851, Littré et DG ainsi que Fér. Crit. t. 1 1787, Gattel 1841 qui indiquent r forte. Pour [rr] cf. encore Kamm. 1964, p. 220; [ʀ] simple ds Passy 1914, Dub., Pt Rob., Pt Lar. 1968 et Lar. Lang. fr. Le verbe est admis ds Ac. 1694-1932.
Étymologie et histoire
1. 1314 « ronger, attaquer progressivement » (H. de Mondeville, Chirurgie, 825 ds T.-L. : Corroder la char superflue ou movaise); 1377 pustule corrodante (B. de Gord., Pratiq., I, 18 ds Gdf. Compl.);
2. 1756 fig. « détruire par une action lente et insidieuse (en parlant d'un sentiment) » (Mirabeau [Marquis de], L'Ami des hommes, III, 554 ds Gohin, p. 361 : Il est impossible que cet intérêt ne corrode les liens internes de l'État). Empr. au lat. class. corrodare (< rodere « ronger », préf. cum intensif) « ronger » (spéc. en parlant d'animaux).
Statistiques
Fréq. abs. littér. : 27.
Bibliographie
Gohin 1903, p. 343, 361.