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Étymologie du Trésor de la Langue Française (1960-1990)
A.— Étymologie
1. Remonte au suff. adj. lat. -ticus, devenu -aticus à cause des rad. en -a auxquels il se rattache gén. (aqua, silva, umbra ... ). -(t)icus lui-même vient du gr. (cf. Lat. Gramm. t. 1 1926-28, p. 230, et -ique étymol.) où on le rencontre dans des adj. qui ont le sens de « qui a rapport à (la maladie) » (> lat. lēthargicus et phrenēticus) ou de « qui vit dans » (> lat. exoticus). Les ex. lat. de dér. adj. sont relativement nombreux : domesticus (< domus) « de la maison », rusticus (< rus) « qui vit à la campagne », umbraticus (< umbra) « qui vit dans l'ombre » ... Except., la base peut être un verbe : donaticus, de donāre ; erraticus, de errāre ; volaticus, de volāre. On trouve aussi qq. dér. subst. en -aticum : viāticum « ce qui sert à faire la route, argent de voyage » (Gaff.), en partic. dans le sens de « dépenses » (cf. Vään. 1963, p. 89) : balneaticum « prix du bain », cenaticum « allocation pour nourriture », pulveraticum « honoraire, pourboire », viaticum « frais de voyage » ...
2. C'est en lat. vulg. que les substantivations ont dû être fréq. et les 1ers textes fr. (Passion, Alexis) en offrent déjà des ex. : corage, linage, parage... (cf. Meyer-L. t. 2 1966, § 67). L'emploi subst. va ralentir l'ext. de -age, suff. d'adj.
a) Le nombre des adj. en -age est très restreint en a. fr.; ce sont gén. des empr. lat. : aigage, evage < aquaticus (« qui vit au bord des eaux », rat evage), ombrage < umbraticus, sauvage < salvaticus... On relève cependant qq. formations nouv. : boscage « qui vit dans les bois », marage « qui vit dans les mers », ramage « vivant dans les rameaux », yvernage (tens yvernage) ...
b) Certains subst. en -age désignent un impôt (cf. Meyer-L. t. 2 1966, § 88) : annage « intérêt payé annuellement », aveinage « impôt sur l'avoine », fromentage, martinage « intérêt payé à la Saint Martin », moutonage « droit sur les moutons » ou le droit qu'on acquiert par le paiement d'une taxe : affouage « droit de ramasser du bois de chauffage » (de afoer « faire du feu ») aiguage « droit de conduire de l'eau sur son terrain à travers le terrain d'autrui » (du prov. aiga « eau ») avalage « taxe qu'on paie pour descendre les fleuves » havage « droit de prélever une poignée du grain vendu au marché, ce qui est prélevé » (Lew. 1960, p. 102) (du rad. de havée « poignée de grain ») De tous ces mots, seul péage « droit que l'on paye pour emprunter une voie de communication » (Rob.) (de ped « pied » : littéralement « droit que l'on paie pour mettre le pied sur un chemin ») est demeuré en fr. mod.
c) Les ex. de -age formateur de subst. à valeur coll. sont innombrables dans l'anc. lang. La signif. du suff. est très lâche. Cf. la rem. de Dauzat (Fr. mod., 1940, p. 220) : « à l'origine ce suffixe s'ajoutait aux noms sans valeur appréciable ». On peut dire que -age désigne « l'ensemble des caractères relatifs au [subst. de base] ou la collection des choses qui en font partie » (DG, p. 50).
— -age formateur de noms abstr. . La base est un subst. de l'inanimé (cf. Baldinger 1950, pp. 152-154) : aidage « aide », lunage « lunaison », plusage « surplus, excédent », seürtage « sûreté », vesprage « soir », viltage « honte, opprobe », visage « ensemble des traits dont se compose le vis » (Hug. Mots disp. 1967, p. 32); cf. à ce suj. l'étude de J. Renson (Les Dénominations du visage en français et dans les autres langues romanes, Paris, Belles-Lettres, 1962, pp. 162-163) qui, n'ayant pas trouvé dans les 1res attest. du mot visage le sens coll. qu'on lui attribue gén., en fait un simple synon. de vis ; à noter la nuance de sens identique que l'on peut donner à des dér. comme : corsage « course » (ensemble de traits caractéristiques de la course); courage « ensemble des sentiments qu'éprouve le cœur » (DG, p. 50); personnage « manifestations de la personnalité » (ensemble des traits qui caractérisent une pers.) . La base est un subst. de l'animé (cf. Baldinger 1950, pp. 155-157). Le dér. exprime alors : α) La condition, l'appartenance à une certaine classe soc. : barnage « qualité de baron », hommage « acte de vassal se déclarant l'homme du seigneur », notairage « office de notaire », prevostage « dignité de prévôt », vasselage « état, condition de vassal » Rem. Message « état du messager » (Meyer-L. t. 2 1966, p. 62) et ostage « situation de l'otage » (ibid.), par suite d'une nouv. interprétation d'expr. comme envoyer en message ou donner en ostage [ostage ayant le sens de « logement » (Gdf.)], ont servi à désigner aussi des pers. : le « messager » et « celui qui sert d'otage ». Message a perdu cette signif. au xve s. et a été remplacé par messager, tandis que otage désigne toujours une pers. en fr. mod. Cf. l'a. fr. ostager, ostagier « otage, caution, gage » (Gdf.). β) Les rapports entre les membres d'une même famille : ainsneage « droit d'aînesse », frerage « parenté au degré de frères », orphelinage « état de celui qui est orphelin » γ) Une charge professionnelle : charronnage « métier et ouvrage du charron », eschevinage, tabellionage « exercice de la fonction du tabellion » δ) Le lieu où s'exerce la profession : bailliage « domaine d'un bailli », prévostage « prévôté », priorage « prieuré »
— -age formateur de noms concr. (cf. Baldinger 1950, pp. 158-166). Le dér. désigne : . Des pers. appartenant à une certaine classe soc. : airage (ou eraige) « héritiers, race », communage « gens du commun », compagnage « compagnie » Cf. barnage qui désigne, non seulement la « qualité de baron », mais une « assemblée ou un ensemble de barons » . Des animaux : bestage « bétail », porcage « troupeau de porcs », poulage « volaille » . Des choses : α) Un lieu : confinage « voisinage, limite », gravage « grève au bord de la mer », jardinage, synon. de jardin, verger, maisonnage « tout ce qui appartient à une maison de campagne », paissonage « pâturage » β) Un ensemble de plantes : fanage « ensemble des fanes d'une plante », fleurage « ensemble de fleurs », fustage « forêt de grands arbres » γ) Des planches, poutres, etc. : jambage « chaîne de pierres de taille ou de maçonnerie », planchage « plancher », reillage « barrière »
d) Quant au passage du suff. -age accolé à des bases nominales au suff. -age accolé à des bases verbales, il a pu se faire, selon Meyer-L. t. 2 1966, par l'intermédiaire de dér. tels que : charruage « labour à la charrue » qui a un sens actif, ou aunage « ensemble d'aunes » qui a pu être rapproché du verbe auner (cf. supra II rem., les ex. pour lesquels il y a hésitation sur la nature de la base). Les subst. d'action en -age sont beaucoup moins nombreux qu'auj. Signalons :
— Comme dér. exprimant l'action elle-même : advocassage « art de plaider » (Lew. 1960, p. 98), brigage « querelle, intrigue » (ibid.), caquetage « action de caqueter » (ibid.), gagnage « action de gagner, gain, profit » (ibid., p. 100), garçonnage, de garçonner « rechercher la compagnie des garçons » (ibid., p. 98) Ils comportent gén. une nuance péj., surtout dans les dial. Cf. les ex. cités par Baldinger 1950, pp. 31-32 : foulage « commérage », jonglage « actions folâtres », penassage, etc.
— Le résultat de l'action : combinage « assemblage de plusieurs choses », briquetage « maçonnerie de briques », fascinage « digue faite avec des fascines », feuilletage « feuillage », de feuilleter « pousser des feuilles »
— Le moyen de l'action : cariage « hardes, bagage », encombrage « obstacle », fardage « bagage, fardeau », laçage « lien », traînage « traîneaux »
— Le lieu de l'action : gîtage « demeure », hivernage « quartiers d'hiver » Cf. aussi mouillage, pâturage, virage, etc. (I B 3), à l'orig. desquels on doit supposer des expr. comme aller ou envoyer, au/en..., où le compl. de but a été interprété comme un compl. de lieu.
B.— Vitalité et productivité
1. Vitalité
a) L'analyse se fait en gén. facilement. Toutefois, dans bon nombre d'ex., la base n'est pas isolable :
— Que le subst. vienne directement du lat. : fromage < formāticus, de fōrma « forme à fromage » (Bl.-W.4 ) ménage < lat. pop. mansionaticum, dér. de mansionata, de mansio « logis » pacage < lat. pop. *pascuāticum, d'apr. le lat. class. pascuum « pâturage », de pascere « paître » (ibid.) voyage < viāticum, d'abord « frais de voyage » (ibid.) Cf. aussi les 2 dér. qui sont restés adj. en fr. mod. : sauvage < lat. de basse époque salvāticus, altération du lat. class. silvaticus, de silva « forêt » (ibid.), volage < lat. volāticus « qui vole, ailé » (ibid.) Rem. À noter un empr. à l'esp. : parage < paraje « lieu de station », dér. de parar « s'arrêter » (ibid.)
— Qu'il ait été formé sur un mot d'a. fr. disparu : apanage, de l'a. fr. apaner « donner du pain, doter » (Dauzat 1964) bagage, de bague, même sens (Bl.-W.4 ) bocage, dér. dial. de *bosc. « bois » (ibid.) dommage, anciennement damage, est dér. de dam, du lat. damnum « préjudice » (ibid.) fourrage, de feurre « paille » d'apr. le frq. *fodar (ibid.) orage, de ore « vent », d'apr. le lat. aura (ibid.) ramage, de raim « rameau » d'apr. le lat. rāmus (ibid.) visage, de vis, même sens, du lat. vīsus « apparence, aspect », proprement « vue » (ibid.) Cf. aussi message, de mes « messager »; otage, de oste « hôte »; partage, de partir « partager » (Dauzat 1964)
— Ou que, à la suite d'une altération de forme ou d'une modification de sens, il ne soit plus compris comme un dér. : corsage, de corps, a eu le sens de « buste, taille » jusqu'au xviiie s. (Bl.-W.4 ) courage, de cœur, le cœur étant considéré anciennement comme le siège des puissances affectives, actives et intellectuelles outrage, de outre, adv. et prép. d'apr. le lat. ŭltra (ibid.)
b) Finales homophones : adage < lat. adagium cottage est un mot angl. signifiant « maison de campagne » gage < du frq. *waddi latinisé en wadium image < lat. imago, imaginis présage < lat. praesagium, de praesagire « prévoir »
2. Productivité. — Empl. d'abord dans la formation d'adj. (poisson marage, endroit ombrage, chant ramage... ) et cela jusqu'au xvie s. où cet emploi a complètement disparu, -age est surtout fertile dans la formation de subst. à valeur coll. : buissonnage courtinage hivernage « temps de l'hiver » legumage viage « durée de la vie » village ... Les dér. déverbaux, moins nombreux en a. fr., sont apparus à une époque plus tardive (cf. Lew. 1960, p. 97), bien que Baldinger 1950, pp. 28-29 cite plusieurs créations du xiiie s. : chalengage « querelle » charriage « transport par voiture » chauffage « action, manière de chauffer » Ils ne commencent à devenir fréq. qu'à partir du xive s. pour former le seul type vraiment vivant en fr. mod. : assomage « abattage » (Lew. 1960, p. 97) despensage « action de dépenser » (ibid., p. 100) espousage « mariage » (ibid., p. 98) gringotage « action de gazouiller » (ibid., p. 99) limage « action de limer » (ibid., p. 99) ... L'emploi de -age accolé à des verbes l'a emporté en fr. mod. au point d'exclure les formations à partir de subst. Le suff. est très productif, et il s'est récemment imposé dans bon nombre de dér. aux dépens de -(e)ment, comme le signale Dub. Dér. 1962, p. 29 : accrochage a remplacé accrochement; affichage, affichement; babillage, babillement; dégraissage, dégraissement; épluchage, épluchement ... Cf. -(e)ment pour les cas, moins nombreux, où c'est -age qui a disparu au profit de -ment. Les créations nouv. en -age sont innombrables. On peut citer à titre d'ex. :
— Au xixe s. : 1827 racinage 1834 métrage 1836 salpêtrage 1842 mordillage 1842 râtelage 1845 concassage 1845 écumage 1858 bouturage 1864 ratage 1866 asphaltage 1867 kilométrage 1870 reprisage 1872 truquage 1873 matage 1877 vitriolage 1888 pianotage 1890 fraisage 1892 bachotage ...
— Au xxe s. : vers 1900 jaunissage 1902 similisage 1903 entôlage 1906 embouteillage 1906 sabordage 1922 essanvage 1922 sciage 1929 chemisage 1954 grenouillage début xxe sulfurage xxe boursicotage xxe cafardage xxe chipotage xxe compartimentage xxe dynamitage xxe écrabouillage xxe encabanage xxe limogeage xxe marmitage xxe patentage Cf. 1951 bruitage d'apr. le subst. bruit ... Cf. encore les nombreux ex. cités par Dub. Dér. 1962, p. 30 dans le domaine des opérations techn. nouv. (antiparasitage, chronométrage, déphasage, microfilmage, pétrolage, téléguidage...). Le suff. finit par s'accoler à des mots étrangers : blackboulage, boycottage, droppage, gunitage (Dub. Dér. 1962, p. 31)... Il peut servir à créer des néol. individuels, dont la vie ne dépasse pas l'instant du discours.