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Étymologie du Trésor de la Langue Française (1960-1990)
A.— Étymol. — Le suff. -able / -ible / -uble remonte au suff. lat. -a bilis, -i bilis, -u bilis (i.-e. : *-dhlis) (E. Thorné Hammar, Op. cit., p. 8).
1. Il s'ajoute gén. aux thèmes du prés. en lat., la voyelle d'appui dépendant de la conjug. du verbe. Les adj. en -abilis sont dér. de la 1re conjug. : ama-re / amabilis detesta-re / detestabilis... Les adj. en -ibilis sont dér. des 2e et 3e conjug. : horre-re / horribilis crede-re / credibilis... à l'exception de 3 formes qui correspondent à des verbes de 2e conjug. en -ebilis : delebilis, fl-ebilis et pl-ebilis (cf. E. Thorné Hammar, Op., cit., p. 11). Les adj. en -ibilis sont dér. de la 4e conjug. : exaudi-re / exaudibilis nesci-re / nescibilis...
2. Il s'ajoute, à une époque plus récente du lat., au thème du part. passé, gén. sous la forme -ibilis ou -ubilis : amiss-ibilis apprehens-ibilis contempt-ibilis... sol-ubilis vol-ubilis
3. Le suff. -bilis s'ajoute très rarement à des rad. nom. : amicabilis rationabilis voluptabilis M. Leumann (cf. bbg., op. cit., p. 26) remarque que presque toutes les formations nom. en -abilis ont des formes corresp. en -alis (naturabilis / naturalis; rationabilis / rationalis). On retrouve d'ailleurs qq. traces de cette alternance -al / -able en a. fr. dans : charitable / charital finable / final veritable / verital...
B.— Vitalité et productivité
1. Vitalité
a) L'analyse des dér. se fait souvent aisément, que la base soit un verbe (absorber / absorbable ; punissant / punissable ...) ou que le suff. soit commutable avec -(t)ion (prévisible / prévision...) (cf. sup. morphol. C). Autres commutations : -able / -ateur; -able / -atoire; -ible / -eur / -ifier; -ible / -ent : sécable / sécateur arable / aratoire horrible / horreur / horrifier terrible / terreur / terrifier intelligible / intelligent tangible / tangent
b) Dans bon nombre d'ex. cependant, la base n'est pas isolable en fr. mod. Il semble pourtant que, fréquemment, le sent. de la suffixation demeure et que le sens de la possibilité passive soit plus ou moins consciemment perçu, même si le rad. n'est pas compris : capable « qui est en état (de faire qqc.) » < capabilis de capere « être susceptible de » curable « qui peut être guéri » < curabilis de curare « soigner, guérir » / cure friable « qui peut être broyé » < friabilis d'apr. friare « broyer » inéluctable « contre quoi on ne peut lutter » < ineluctabilis de electari « échapper en luttant » inextricable « qu'on ne peut démêler » < inextricabilis de extricare « démêler » insatiable « qui ne peut être rassasié » < insatiabilis de satiare « rassasier » potable « que l'on peut boire » < potabilis de potare « boire » vulnérable « qui peut être blessé » < vulnerabilis de vulnerare « blesser » À noter 2 ex. entièrement calqués sur le lat. : indélébile « qui ne peut s'effacer » < indelebilis de delere « détruire » mobile « qui peut être mu » < movibilis de movere « mouvoir » dans lesquels il s'agit effectivement du même suff. La var. -uble n'est guère représentée que dans le mot soluble et ses dér. (insoluble, indissoluble... ); la finale -ubile, qui apparaît dans volubile, n'est pas analysée en synchr. mod.
c) Les finales homophones se présentent uniquement dans des subst. et sans confusion possible avec les adj. en -able :
— Mots dér. de subst. lat. en -bulum, suff. nom. que certains étymologistes considèrent comme apparenté au suff. -bilis (cf. E. Thorné Hammar, Op. cit., p. 9) : étable < stabula plur. de stabulum incunable < incunabulum rouable < rutabulum vocable < vocabulum Cf. jable < du gaul. latinisé *gabulum
— En -bulus, ou -bula : érable < acerabulus Cf. diable < diabolus fable < fabula
— retable < esp. retablo de table.
2. Productivité.
— Parmi tous les suff. adj. du lat., -bilis est un des plus utilisés. On le rencontre en lat. arch. et class. et surtout en lat. tardif où il apparaît le plus souvent sous la forme -abilis, tous les verbes formés à cette époque relevant de la 1re conjug. Le suff. est très productif à toutes les époques du fr. [doutable a pu être employé pour douteux, attrayable pour attrayant, déshonorable pour déshonorant, mourable pour mourant (Hug. Mots disp. 1935, pp. 125-126)] à partir du xiie et xiiie s. où il s'accolait même couramment à des bases nom. (cf. inf. C, rem.), formation dont il ne reste plus que qq. traces. On ne trouve pas d'ex. de ce suff. dans les plus anc. textes fr., les Serments de Strasbourg, Sainte Eulalie, et la Vie de saint Léger, selon E. Thorné Hammar (op. cit., p. 71). Les formes en -able ont très tôt supplanté celles en -ible. E. Thorné Hammar (op. cit., p. 12) n'en signale qu'une centaine ds Gdf. pour 2 000 en -able. Jusqu'au xvie s. on trouve qqf. les 2 formes employées indifféremment : faisable (xive) / faisible (xive) responsable (1284) / responsible (1502) vendable (xiiie) / vendible (1515) C'est parfois le dér. en -ible qui a triomphé, en partic. lorsque le rad. se termine par un s. (cf. morphol. C 1) : divisible (xve) / divisable lisible (1464) / lisable (1474) loisible (1295) / loisable (xiie) nuisible (xive) / nuisable (xiie) paisible (xiie) / paisable (xiie) Cf. aussi : faillible (xiiie) / faillable penible (xiie) / penable (xiie) de manière plus gén., lorsque le rad. sav. est préféré au rad. pop. : comprenable (xiie) / compréhensible (xve) corrompable (xiie) / corruptible (xiiie) creable (xiie) / crédible percevable (xive) / perceptible (1372) pourrisable / putrescible (xive) reprenable / répréhensible (xive) riable / risible (xive) veable (xiie) / visible (xiie) Les formations récentes sont nombreuses : capturable dénonçable éjectable (1956, Dub. Dér., 1962, p. 52) encerclable ministrable (1936) cf. II Rem. B objectivable (1908, Dub. Dér., p. 52) possédable relégable repêchable révélable skiable (1927) cf. II B spécifiable unifiable Le suff. est disponible pour la plupart des verbes trans. dir. Si tous les adj. n'existent pas, il ne semble pas impossible de les former, leur présence dans les nomenclatures de dict. ne se justifiant que lorsque l'adj. est relativement autonome du verbe. Une preuve suppl. de la vitalité du suff. est l'existence de nombreux dér. négatifs alors que le verbe négatif corresp. n'existe pas (cf. Dub. Dér., p. 53) : imperçable incelable indiscutable inatteignable inétreignable inévitable infixable inimaginable insondable insoulevable intrompable inviolable invincible irrassasiable irréalisable irréfreinable irrésistible La plupart de ces adj. ne sont attestés ou usuels qu'à la forme négative. Les dér. à partir de verbes intrans. ou pronom. sont rares, et dans la plupart des cas, de telles formations paraissent impossibles (cf. aberrer — aberrant; abonder — abondant; aboyer; accéder; (se) bagarrer; barboter; batailler; bavarder; bégayer; bifurquer; blêmir; (se) coaliser; (se) démener; (se) désister ...). On ne rencontre plus de nouv. formations en fr. mod. Les dér. en -able ont pratiquement supplanté ceux en -ible dont le Pt Lar. 1962 ne donne que 137 attest., contre plus de 650 en -able. On rencontre cependant qq. nouv. formations en -ible, dont la plupart ont un caractère sav. : coalescible conceptible (Nyrop t. 3 1936, § 320) explosible (1849. ibid.) fusible (ibid.) impressible (ibid.) inexhaustible
C.— Signification
1. Les dér. exprimant une possibilité passive sont relativement peu nombreux en a. fr., où ils cèdent provisoirement le pas aux dér. de sens actif. Notons cependant, signalés par E. Thorné Hammar (op. cit., p. 74) : caeignable « susceptible d'être mené en laisse » conquestable defensable gueable guer(re)donable « digne d'être recommandé » (Nyrop t. 3, § 145) preciable prenable Le sens passif s'est toutefois maintenu dans les textes influencés par le lat. (textes relig. et jur.). Il triomphera définitivement au début de l'époque class.
2. Les dér. de sens actif ne s'obtenaient pas seulement en a. fr. à partir de verbes intrans. comme c'est le plus souvent le cas en fr. mod. : avenable « convenable » conversable « qui vit et demeure en tel endroit » coursable « qui court bien » decheable « sujet à tomber, à déchoir » demorable « stationnaire » escolorgeable « changeant, vacillant » foisonnable « abondant » moltepliable « qui se multiplie » montable « d'une grande valeur » d'apr. monter « valoir » mourable « mourant, mortel » pechable « enclin à pécher », mais aussi à partir de verbes trans. dir. ou indir. : aidable « qui aide » jusqu'au xvie s. - cf. son sens passif en fr. mod. arrosable « qui arrose » - cf. le sens passif que le dér. a pris en fr. mod. buvable « qui boit » - cf. son sens passif en fr. mod. consentable « qui est de concert avec » decevable « qui déçoit » dispensable « prodigue » empeschable « qui empêche » espargnable « qui épargne » feünable « qui met bas, fécond » grevable « qui ravit » Certains dér. pouvaient avoir en même temps un sens actif et un sens passif : accomplissable « qui accomplit » et « qui doit être accompli » agreable « qui agrée » et « qui doit être agréé » defendable « qui défend » (armes) et « qui peut être défendu » (chateau) entendable « qui entend, qui comprend » (enfant) et « qui peut être compris » (parole) gemissable « qui gémit » et « qui mérite d'être déploré » ... Rem. L'a. fr. connaît un assez grand nombre de dér. nom. en -able : bontable « bon » cornable « en chair, humain » delitable « agréable » droiturable « droit » esperitable « spirituel » honestable « honorable » joiable « joyeux » majestable « majestueux » merciable « implorant la pitié » vertuable « valeureux, vaillant » viltable « méprisable »