Logo Portail
Définition du Dictionnaire du Moyen Français (1330-1500)

AIGUE

substantif féminin
I. -Au propre.
A. -[L'eau dans la nature]
1.[Un des quatre éléments de la physique ancienne] Liquide incolore, inodore et sans saveur, à l'état pur.
Cilz qui fit le royal estaige, Aigue, feu, aer, beste salvaige Tout est submis a sa puissance. (Dupin, Mélanc. L., c.1324-1340, 184)
An la fin perdus en seras, Sanblant a la Perdriz seras Qui an tout l'air, l'aive et la terre, Par tout peut son vivre aler querre Et par tout esbatre se peut En touz les leus que elle veut (Renart contref. R.L., t.2, 1328-1342, 200)
2.[Eau de rivière, de fontaine, de puits...]
Li loorains Herviz le choissi, Touz armez an l'aigue sailli, Antre ses braz l'an aporta Et a Saint Pere le possa, Et une grans croiz i trouva, Que sus son autel aporta. (Renart contref. R.L., t.1, 1328-1342, 352)
Le chevalier vi illuec arrester Et rafreschir son viaire et laver En l'aigue fresche. (Froiss., Dits Débats F., 1363-1393, 160)
S'est il [Tantale] entrés en la douce fontainne, Qui li sourt tout environ Et qui l'atouce an nes et au menton, Mais, quant il voelt boire, l'aige le fuit (Froiss., Pris. am. F., 1372-1373, 108)
Li cers qui avoit soif et chaut Boit de l'aigue a tel habondance, Qu'il en pert toute sa puissance : Refroidiés est et enroidis. (Froiss., Méliad. L., t.1, 1373-1388, 5)
Et par deleis at des montaingnes ou il vient fours corant des pieres preschieux, unc fleu sens aighe qui vat corant moult fort (JEAN D'OUTREM., Myr. histors G., a.1400, 172)
Et quant ons le raminat à Fosse, en passant parmy une vilhaige, cheaz qui le ramynont priont à une femme qu'elle les voisist donneir à boire del aighe de son pouche ['puits'] , et partant qu'elle le refusat, son puche tantoist sechat. (Stavelot, Chron. B., a.1447, 159)
[Dans une comparaison] Aigue dormant
...s'elle est fiere [la femme] et se recule A part fuyant l'esbatement, Vous [les détracteurs des femmes] dictes qu'elle dissimule Et qu'elle l'entent aultrement. Et la resemblez proprement A l'esgue ou au vivier dormant. Ainsy ne se scevent comment Tenir qu'on ne les voit blasmant. (Martin Le Franc, Champion dames D., t.2, 1440-1442, 147)
Par métonymie. Cours d'eau, rivière.
Li leux est gras (...) Et li airs estrampez de touz biens habundables ; D'aigues, de praierïes, de tres bons gahainnaiges, De vignes et de bois y a granz signoraiges, De tres granz norriçons et de pors et d'ouailles Et de granz haierïes et grant foison d'armailles. (Gir. Ross. H., c.1334, 125)
...Nicole Fournel priour de Saint Victour près Le Mans, lour a baillé et octroié à eulz et à lours hoirs à touz jours mès une place de terre, où il souloit avoir meson, aveques une planche de courtil, ou fié audit priour, sise à La Bretonniere, entre les chouses Robin Bodier, d'une part, et les chouses feu Jehan Loustelier, d'autre part ; aboutant au chemyn comme l'en vet du pont Perrin au Petit Saint George, d'un bout, et à l'ayve de Sarte, d'autre bout (Cartul. St-Victeur B., 1374, 205)
Et puis s'en vinrent devant la ville de Blaves, laquelle pour lors estoit françoise, et sciet a .VII. lieuves d'aige de la Geronde de la cité, priés de Bourdiaus : il n'i a que la riviere entre deus. (Froiss., Chron. D., p.1400, 631)
C'est ce que je, Barthelemi de Villeneve, de Belleville, ay receu du piage pour aygue de Belleville appartenant a monseigneur de Bourbon et a messeigneurs abbé et couvent de Belleville (Journal Bellev. H.D., 1424-1425, 97)
Et affin que cheaz de Treit ne powissent mulre leurs bleis alle Geire qui passoit parmy ladit vilhe de Treit, cheaz de Liege avec les aultres oust fisent grans fosseis, alant al desos de thier desoir Sains-Pire jusques à Mouse, et tournont ens ladit aywe delle Jeire. (Stavelot, Chron. B., a.1447, 116)
3.Aigue de mer
Enema, c'est clistere et ce nom enema vient de ynea, c'est ung oyseau qui pour la douleur du ventre prenoit aigue de mer a son bec et la gectoit au fondement (Panis, Guidon, 1478, tr.VII, doct.1, chap.2)
4.Pluie.
Et ledit XVIIIe jour d'awoist, thomat en Hesbaingne très-grant aywe, et par especial à Riwechon et là atour, teilement que biestes, grengnes et maisons en alont, et fut bien une glaive d'aywe parfont. (Stavelot, Chron. B., a.1447, 439)
5.[Pour désigner l'afflux d'eau, une crue de rivière]
a)Grande aigue
Et adonc fut reverseit [le pont] en mois de fevrier, por le grande aywe de Mouse, portant qu'ilh avoit esteit maile gardeit dedens les fondemens (Stavelot, Chron. B., a.1447, 587)
b)Au pluriel. (Les) aigues
...en la fien, revinent toutes aiwes en leur chenaulz. (Hemricourt, Patron Temp. B., c.1360-1399, 55)
Dont il avint sur le printamps que les aighes se coummenchent à retraire (Froiss., Chron. [Amiens] D., t.1, c.1375-1400, 151)
Et quant ilh relingnat ['dégela'] , les hurouz ['blocs de glace'] des glachons furent si hisdeuzement grans, et cressirent si grandement les aiwes, qu'il habatirent le pont de Gemeppe et de Saraing et le pont de Viseit qui estoient de bois, et le pont d'Ameircourt et pluseurs altres pons et edifiches qui estoient sor les riviers (Stavelot, Chron. B., a.1447, 113)
Et là orent-ilhs ensemble grant conselhe, et fisent monteir à cheval I compagnon de mestier des moniers, et l'envoiont vers le pont d'Ameircourt sor son cheval, partant que les aighes estoient si grant que ons n'y poioit encor nient bien alleir à piet en pluseurs lieu. (Stavelot, Chron. B., a.1447, 300)
6.Locution.
a)Aigue douce. Eau douce (p. oppos. à eau salée).
Que bien et loyaument viseteront toutes chars vives et mortes que vendre se devront en Boucherie, et aussi celles qui seront à Estaulx pour vendre, et touz poissons d'aigue doulce, à ce que aucunes chars ou poissons corrompuz, infectueux ou de murie ne soïent vendu (Ordonn. rois Fr. S., t.6, 1381, 607)
b)Par aigue. Par voie fluviale ou maritime.
Et ne sejournerent pas longement a l'Escluse, mais vinrent a Bruges et tout par aige (Froiss., Chron. D., p.1400, 237)
Par aigue et terre. Par voie maritime et terrestre.
Dont fu la porte assallie de toutes pars et par aige et par terre et esforchie maugré tous les desfendans. (Froiss., Chron. D., p.1400, 438)
[D'un bateau] Faire/traire/rendre aigue. Prendre l'eau.
Et la nef dou roi fu croqie et faisoit aige tant que li chevalier dou roi s'en perchurent, mais point ne le dissent encores au roi, et s'ensonniierent les auquns a le widier. (Froiss., Chron. D., p.1400, 885)
Je croi bien que elle se esfondra quelque part, car elle traioit moult fort aige, et riens n'en savoit li rois. (Froiss., Chron. D., p.1400, 886)
Et fu la nef dou prince tellement fourmenee de grans barriaus de fier aguissiés que li Espagnol lançoient contre les assielles, que elle fu petruisse en trois ou en quatre lieus et rendoit grande aige (Froiss., Chron. D., p.1400, 887)
B. -[L'eau dans la vie de l'homme (usages domestiques)]
Un jour cil duy [Girart et Berte] portoient plene d'aigue une jalle, La contesse devant et li bons cuens darriere (Gir. Ross. H., c.1334, 270)
Et quant leur souvenoit de fain, Pourveü estoient de pain, Dont en l'aige faisoient soupes (Froiss., Pris. am. F., 1372-1373, 85)
De l'aigue et de sel n'y pooit nulx recouvrer, fors par le coummandement des ministres dou duc. Et le faisoit as gens achater pour estordre plus grant argent (Froiss., Chron. [Amiens] D., t.3, c.1375-1400, 160)
...et ne savoient a quoi boire de l'aige ou de l'autre buvrage, qant il en pooient avoir, fors en vasselles que il avoient fais des escorces des auniaus et d'aultres arbres dou bois. (Froiss., Chron. D., p.1400, 136)
Et tantos chevaliers aporterent l'aige, et lava li rois et puis esquiers d'offisce, et donnerent a laver. (Froiss., Chron. D., p.1400, 873)
Et ne mengierent ne mengiet n'avoient, quinse jour estoient passet, les trois pars de l'oost, ne pain ne pastre, fors que chars, et beu de l'aige. (Froiss., Chron. D., p.1400, 163)
Cy faul de l'aigue, sans plux dire, De la fontainne soulx le pim ; Prendz la scille ou le tepin, S'an va querre apertment. (Pass. Semur D.M., c.1420 [1488], 133)
Et sont faitz les unguens selonc la doctrine commune en une maniere sans feu en poitrissent ou mortier et par ceste maniere est fait unguens blanc et tous unguens d(e) minierez et a chascune once de pouldre subtillez est mise demie livre d'uille, d'aigue, de suc ou de vin aigre autant comme des minerales. (Panis, Guidon, 1478, tr.II, doct.1, chap.4)
[En apposition] Sauce aigue. Sauce aqueuse.
La saulse ague est moult saine (Bien avisé Mal avisé B., c.1487-1490 [1396], 77)
Locution.
Manger aigue et pain. Manger très frugalement.
Raison, celle vielle nonnain, Lor fasoit mangier aigue et pain, Geüner et vestir la haire. (Renart contref. R.L., t.1, 1328-1342, 367)
[D'un prisonnier] Estre au pain de douleur et à l'aigue de tristesse. Être condamné à la prison perpétuelle.
...puis [fu condempné] à estre perpetuelment et morir en chartre perpetuele au pain de douleur et à l'aye de tristece (Conf. Jug. Parlem. Paris L.L., 1334, 156)
Contre Henri procedat le procureur l'evesque par droit, tant que priveit fut de tous ses benefiches ; et si fut enssi pronunchiet devant li à Mohal, et fut li fais publiiet par son capitle meisme, à paine de doleur et à aighe de tristeche ; et puis fut remis en la chairtre puant, où ilh morut à grant mechief dedens brief terme. (JEAN D'OUTREM., Myr. histors B.B., t.6, a.1400, 505)
Corner/crier l'aigue. Inviter, à son de trompe ou en criant, à se laver les mains avant le repas.
Adont mist-on les taules, .J. serjans l'aighe crie ; En la tente dou roy soupa le baronnie (Baud. Sebourc B., t.2, c.1350, 279)
Quant chu fut fait, I cornat l'aighe, et puis cascon s'aisiet ; bien son servis, de chu ne faut dobteir. (JEAN D'OUTREM., Myr. histors B.B., t.4, a.1400, 15)
Atant revint le roy de chassier, l'aighe ont corneit ; atant les escuyers a table sont assiz incontinent. (JEAN D'OUTREM., Myr. histors G., a.1400, 118)
Nager entre deux aigues. Avoir une attitude ambivalente, ne pas se compromettre.
Ossi dou conte il se mettoit arrière che que il pooit, pour tenir chiaulx de Gaind à amour : enssi nooit il entre deux aiges, et se faisoit neutres à son pooir. (Froiss., Chron. R., IX, c.1375-1400, 225)
Remarque : Cf. G. Roques, Trav. Ling. Litt. 20-1, 1982, 41-42.
[De chaussures] Tenir l'aigue. Résister à l'eau ; être imperméable.
...4 paire[s] de bons estiveaulx de vaiche, faiz à espreuve pour tenir aigue, c'est assavoir une paire pour le lieutenent, une paire pour Compaignot Bernon et deux paires pour les poicheurs qui ont poichier les estangs (Invent. mobiliers ducs de Bourg. P., t.1, 1365-1366, 80)
II. -Par analogie.
A. -[Domaine physiologique] Liquide contenu dans les séreuses.
Exemple comme quant nous voulons tyrer hors l'aigue des ydropiques (...) que le pacient soit couché a l'envers et la peau du ventre soubz le nombril soit tyree amont du costé senestre se la passion procede du dextre ; et s'elle vient du senestre, soit fait du contraire ; et soit pertuisé jusques au lieu vuide et illec, avec une canulle appliquee, l'eaue soit tyree jusques a la suffisance du malade et puis la canulle soit tyré dehors et le cuir soit laissé, en dessendant la playe de ciphac sera close et l'aigue ne ystra pas. (Panis, Guidon, 1478, chap. sing.)
B. -[Domaine de l'industrie humaine]
Aigue rose. Eau parfumée avec des pétales de rose.
La rose blance et vermellete Ont en elles maint efficasce Garni de mystere et de grasce, Car on en fait, c'est vraie cose, Aige qu'on appelle aige rose, Qui est bonne pour les haitiés (Froiss., Dits Débats F., 1363-1393, 196)
La demonstrat Dieu miracle, car uen [l. une] fontaine qui estoit et encores est la ou le cardinal et l'evesque de Romme baptisoit les paiens, en celle fontaine choisirent changer sa couleur et devenir plus rouge que sanc, et aprés plus verde que herbe, apréz tourble, et puis cleire que aige rouse (JEAN D'OUTREM., Myr. histors G., a.1400, 139)
...les dames, damoiselles bourgoises et pucelles quy aux fenestres estoyent appoyees, jetterent en bas sur la littiere Gerart, au passer qu'il fist devant elles, tant de roses, fleurs et vyolettes, aigues roses et aultres flaireurs que grant doulceur estoit a les sentir (Gérard de Nevers L., c.1451-1464, 62-63)
Alors damp Abbés demanda l'eaue pour laver les mains, qui estoit toute aigue rose tiede, dont Madame et les autres firent grant joye. (La Sale, J.S., 1456, 248)
Aigue de Damas. Eau calmante' (Éd.).
Item II petitez boutailles d'argent doreez pour mectre esve de Damais, pesans I marc. (Doc. 1407. In : Fr. L. Bruel, Bibl. Éc. Chartes 66, 1905, 208)
Aigue de vie. Eau-de-vie.
Prendés violettes et roses Et pour esprouver leur mestrie Boutés les en aige de vie A savoir qu'il en avenra Ne que leur oudour devenra (Froiss., Dits Débats F., 1363-1393, 199)