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LIVRE 2 CHAPITRE 1



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de la loi générale, primitive et fondamentale.
I je répète, pour la dernière fois, des principes
dont il est important de suivre l'enchaînement.
1 l'ordre de la société est l'ensemble des
rapports vrais ou naturels qui existent entre
les êtres moraux, c'est-à-dire, entre les
personnes de la société.
2 la science des êtres de la société, et de
leurs rapports naturels, est la vérité morale

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ou sociale ; la connoissance de la vérité morale
forme la raison ; la raison est la perfection de
la volonté ; la volonté est la détermination de
la pensée ; la pensée n'est connue de l'homme
que par son expression.
3 ainsi, l'homme privé d'expression eût été
privé de pensée, de volonté, de raison, de
connoissance de la vérité ; il eût vécu dans
l'ignorance des personnes et de leurs
rapports, étranger à toute société.
II pensée, connoissance de la vérité, science
des êtres, raison, société enfin, tout naquit
pour l'homme, comme tout naît encore pour lui
avec l'expression des idées ou la parole ; voix
puissante, qui tire du néant le monde de
l'intelligence, et qui fait luire au milieu des
ténèbres, cette lumière qui éclaire tout homme
venant en ce monde . Car il ne viendroit pas
dans ce monde, et il seroit hors de la société,
l'être malheureux qui naîtroit privé des sens
de la vue et de l'ouïe, par lesquels l'homme
participe au bienfait de cette lumière en
acquérant l'expression de ses pensées, et dont
l'intelligence solitaire seroit condamnée à
une éternelle viduité.

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III mais la parole ne peut être venue à l'homme
que par transmission, ou révélation ; donc la
science des personnes et de leurs rapports,
lui est venue, comme nous l'avons fait voir,
par voie d'autorité.
IV la connoissance des rapports vrais des êtres,
révélée ou transmise par l'autorité, s'appelle
loi, de legere , lire, parce que cette
transmission, faite d'abord avec la parole à la
première société domestique, a plus tard été
fixée par l'écriture, pour la première société
publique.
V la nécessité de l'écriture, qui fixe et
étend la parole, est évidente, puisque nulles
autres sociétés au monde n'ont retenu toute la
loi orale, que celles qui ont connu la loi
écrite.
VI cette loi transmise à l'homme au moyen de la
parole, fixée au moyen de l'écriture, de par
l'autorité de l'être tout-puissant et tout sage,
souverain de la société, cette loi est vraie,
naturelle, parfaite comme son auteur : or, la
perfection étant la fin des êtres, l'état auquel
ils tendent invinciblement, et le seul par
conséquent où ils puissent trouver le repos et

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la stabilité, nous devons trouver la connoissance
entière et l'écriture de cette loi, (s'il existe
une loi semblable) dans les sociétés les plus
stables et les plus fortes.
VII la question se réduit donc à des preuves de
fait ; et pour trouver la vérité (et la vérité
existe dans le monde, puisque le mot vérité
existe dans la langue), pour trouver la vérité,
il faut chercher la force. Je dis la force, et
non la violence ; car la violence se trouve avec
la foiblesse, mais la force n'existe qu'avec la
raison.
VIII or, la société judaïque " que cinq mille ans,
dit *J-*J *Rousseau, n'ont pu détruire, ni même
altérer, et qui est à l'épreuve du temps, de la
fortune et des conquérans... dont les lois et
les moeurs (c'est-à-dire, les lois de famille
et d'état) subsistent encore, et dureront autant
que le monde " ; et la société chrétienne, qui
s'étend partout et règne sur toutes les autres
sociétés par la force de son industrie, de ses
lumières, de sa raison, de ses armes, de sa
religion et de sa politique, sont les sociétés
où nous devons trouver la révélation de la loi
écrite, ou autrement l'écriture de la loi

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générale, dont tous les autres peuples nous
offrent dans leurs lois locales une connoissance
imparfaite.
IX effectivement, les juifs et les chrétiens
nous montrent un livre, le plus ancien qui soit
connu ; sublime dans les pensées, dans les
sentimens, dans le style ; qui nous fait
connoître *Dieu et l'homme, et qui nous instruit
dans un petit nombre d'axiomes des rapports
naturels et généraux des personnes sociales
entre elles, et de ces lois fondamentales, dont
nous retrouvons des vestiges plus ou moins
altérés jusque dans les sociétés les plus
ignorantes et les plus corrompues.
X ainsi, c'est un fait, que le pentateuque est
le livre le plus ancien qui nous soit connu,
celui où l'on trouve le plus de hautes pensées
exprimées dans le style le plus simple, et les
plus grandes images rendues dans le style le
plus magnifique ; c'est un fait qu'il n'existe
que chez les juifs et chez les chrétiens ; c'est
un fait qu'il contient dix lois énonciatives des
rapports fondamentaux de la société, lois dont
on aperçoit des traces chez tous les peuples de
la terre ; c'est un

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fait qu'il n'y a jamais eu de civilisation au
monde, c'est-à-dire, de raison dans les lois,
et de force dans les institutions, que dans
les sociétés juive et chrétienne, les seules
de toutes qui n'aient pas eu de lois fausses,
absurdes, atroces, contraires à la nature des
êtres et de leurs rapports ; et tous ces faits,
si l'on y prend garde, et si l'on a bien suivi
la chaîne des raisonnemens, tiennent au fait,
au seul fait de la nécessité physique de la
transmission ou de la révélation de la parole,
et de l'impossibilité de son invention.
XI voici cette loi primitive et générale, cette
loi naturelle, parfaite, divine (tous mots
synonymes), telle qu'elle se trouve au livre
des révélations divines, conservé chez les
juifs et chez les chrétiens avec une religieuse
fidélité, quoique dans des vues différentes et
même opposées, et porté par les uns et par les
autres dans tout l'univers.

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1 " je suis le seigneur ton dieu, qui t'ai tiré
de la maison de servitude et de la terre
d'*égypte... etc. "
XII ces paroles, déclaration écrite des
personnes sociales et de leurs rapports
naturels, sont la promulgation de la vérité,
l'institution de la raison humaine, et le
fondement de la société, declaratio sermonum
tuorum illuminat, et intellectum dat parvulis .
Et comme l'écriture donne un

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corps à la parole en la mettant sous les sens,
on peut, avec *Ch *Bonnet, appeler la loi écrite,
" l'expression même physique de la volonté de
*Dieu " , de la volonté du plus général
des êtres. On peut donc définir la loi,
l' expression d'une volonté générale, et la
déclaration des rapports dérivés de l'état
naturel des êtres : définition philosophique,
donnée par tous les publicistes, absolument tous,
depuis *Cicéron, qui appelle la loi, " un rapport
dérivé de la nature des choses " , (...), jusqu'à
*J-*J *Rousseau, qui appelle la loi, " l'expression
de la volonté générale " , et qu'il confond avec
la volonté populaire ; définition enfin qui,
traduite du langage philosophique en langage
familier, veut dire, que la loi est la
volonté de *Dieu, et la règle de l'homme .
XIII cette loi paroît, dans son énoncé, plutôt
relative à l'état domestique qu'à l'état public
de société, parce qu'elle a été donnée à un peuple
naissant, et qui sortoit de l'état domestique.
En elle est le germe de toutes les lois
subséquentes, parce que le germe de tout état
ultérieur de société est dans la

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famille ; et c'est de cette fécondité de la loi
primitive que parle le psalmiste, quand il dit
à *Dieu : latum mandatum tuum nimis .

NOTES DU CHAPITRE 1

notes du chapitre premier.
il ne faut jamais perdre de vue que la vérité
physique est la science des rapports entre les
corps , et la vérité morale, la science des
rapports entre les personnes .
Il a été, de tout temps, si généralement reconnu
que le caractère essentiel de l'homme, celui qui
le distingue des animaux, est la parole,
expression de son intelligence, que l'enfant
n'est désigné que par la privation de la parole,
infans, d' in , privatif, et de fari ,
parler. Les anciens disoient muta animalia ,
les animaux muets, pour dire des animaux sans
raison. deus ille princeps parensque rerum
nullo magis hominem distinxit à coeteris
animalibus quàm dicendi facultate. " la
faculté de parler est la différence essentielle
par laquelle le créateur et le souverain des
êtres a distingué l'homme des autres êtres animés " ,
dit *Quintilien.
Cette comparaison est parfaitement exacte, et la
parole entrant dans notre esprit, y distingue
toutes nos pensées, et nous les rend présentes
à nous-mêmes, comme la lumière en entrant dans
un lieu obscur, y colore tous les corps, et
nous les représente tous, et

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même notre propre corps. De là viennent ces
locutions communes à toutes les langues,
être éclairé, avoir des lumières, esprit
lumineux, et cette comparaison perpétuelle
de l'esprit à la lumière, etc. Voyez la
dissertation sur les idées, qui est à la fin de
la première partie.
La parole est le moyen familier ou domestique
de communication des pensées, puisqu'il suppose
des hommes en petit nombre, et habituellement
rapprochés. L'écriture est le moyen public qui
transmet les pensées à la généralité des hommes,
et qui fait même parler ceux qui ne sont plus
pour l'instruction de ceux qui ne sont pas
encore. La parole avoit dit au meurtrier
domestique, à l'assassin de son frère : qu'as-tu
fait ? Tu seras errant et vagabond , etc.,
avant que l'écriture eût fixé et rendu publique
la loi : " tu ne tueras pas " . C'est une vérité
fondamentale que la révélation de la loi a été
d'abord orale dans la famille, plus tard
écrite pour les nations ; et encore, sous nos
yeux, l'homme n'est-il pas instruit par la
parole avant de l'être par l'écriture ?
Comme l'écriture est plus récente dans le monde
que la parole, les anciens nous ont transmis
quelques souvenirs confus de ce qu'ils appellent
l'invention de l'écriture des sons, qu'il faut
bien distinguer de l'écriture des hiéroglyphes,
qui est un dessin de contours. Deux écritures,
dont l'une dessine les formes , l'autre
exprime les sons , sont séparées l'une de
l'autre par l'infini ; et l'une, par conséquent,
n'a jamais pu

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naître de l'autre ; car on ne peut pas plus
faire ouïr une figure, que figurer un son.
*Thaut, *Hermès, *Mercure *Trismégiste,
à qui les grecs faisoient honneur de l'invention
de l'écriture, ne sont que des noms de la
divinité ; et les phéniciens, chez qui, les
premiers, cet art a été répandu, ne sont que
les hébreux. L'art de l'écriture, pour qui le
médite, est plus merveilleux que l'art de la
parole, puisqu'il a une merveille de plus.
Aussi, dit *Duclos, " l'écriture n'est pas née,
comme le langage, par une progression lente et
insensible ; elle a été bien des siècles avant
que de naître ; mais elle est née tout à coup,
et comme la lumière. Une fois conçu, cet art
dut être formé en même temps " . Le philosophe a
raison ; et cela même prouve que l'homme,
condamné à inventer lentement, n'a pas plus
inventé l'écriture que la parole. En un mot,
deux arts, l'art de parler et l'art d'écrire,
sans lesquels la société ne sauroit naître et
se perfectionner, ne peuvent pas avoir été
laissés à l'invention contingente de
l'homme ; car si l'homme les a inventés de
lui-même, il pouvoit ne pas les inventer ;
la société pouvoit donc ne pas exister : or,
la société est nécessaire ; donc, etc. Ce
raisonnement peut s'appliquer au petit nombre
des arts nécessaires, à prendre ce mot dans
une acception rigoureuse. Aussi les anciens
attribuoient-ils aux dieux l'invention de l'art
de l'agriculture, et celui qu'elle suppose
nécessairement, l'art de fondre les métaux ;
car quoiqu'un peuple naissant puisse vivre
de chasse et de pêche, un peuple avancé ne

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sauroit subsister sans agriculture ; de même
un peuple ne sauroit, à la longue, se passer
de lois écrites, quoiqu'il ait vécu, dans son
enfance, avec des lois orales, ou des coutumes.
L'imprimerie est devenue nécessaire à l'état des
hommes et aux progrès de la société ; on peut
en dire autant de la boussole : mais l'une et
l'autre ne sont que des conséquences aisées à
déduire, l'une de l'art d'écrire, l'autre de la
propriété connue de l'aimant.
Les peuples les plus célèbres de l'antiquité,
et les hommes les plus savans chez les païens,
ont vécu dans une ignorance déplorable, non de
l'existence d'une loi, mais des dispositions
de la loi naturelle, dont une tradition obscure
avoit conservé parmi eux un souvenir défiguré
par des applications vicieuses. Ainsi ils avoient
retenu le dogme de l'existence de la divinité, et
ils en avoient fait l'idolâtrie ; le dogme du
sacrifice, et ils en avoient fait l'homicide ;
le dogme du pouvoir paternel, et ils en avoient
fait le despotisme, et le droit sur la vie même
de ses enfans ; le dogme du pouvoir politique,
et ils en avoient fait l'esclavage ; la
défense de l'adultère, et ils en avoient fait
le divorce, etc. Etc. Or, cette expérience est
décisive, parce qu'elle a été faite sur les
peuples les plus éclairés de l'antiquité païenne,
et qu'elle ne peut plus être répétée, aujourd'hui
que la religion chrétienne ayant éclairé de
proche en proche tous les peuples, toute
connoissance pleine et entière de la loi
primitive ne peut désormais venir que d'elle,
et que toutes les nations assises dans l'ombre
de la mort, ne

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peuvent plus marcher qu'à sa lumière . Et
remarquez l'étonnante justesse de ces expressions
des livres saints : les nations barbares sont
assises ; les nations civilisées marchent .
La paresse et l'indolence sont le caractère
dominant des peuples sauvages ; l'activité
soutenue, celui des peuples civilisés.
Résumons-nous : la révélation de la loi est
naturelle à l'homme, qui ne peut connoître la
vérité que par la parole ; et elle est nécessaire
à la société, qui ne peut se civiliser que par
la connoissance de la loi.
Les juifs ont eu des lois dures, des états
chrétiens ont eu des lois imparfaites ; mais
ni les uns, ni les autres n'ont eu de lois
contre nature, impies, atroces, abominables,
comme les grecs et les romains, et encore
comme les chinois et les japonais. L'esclavage
toléré dans les colonies chrétiennes, ne
ressemble que de nom à l'esclavage pratiqué
chez les païens. Là l'esclave étoit hors de la
loi commune à tous les citoyens, hors de la
société par conséquent, et il ne trouvoit pas,
dans le pouvoir public, d'asile contre
l'oppression du pouvoir domestique auquel il
étoit soumis. Ici l'esclave fait moins, que
chez les anciens, partie de la famille, mais
il est beaucoup plus sujet de l'état, puisqu'il
est protégé dans sa personne et dans ses
propriétés, par les mêmes lois qui protègent
les citoyens.
" je suis le seigneur ton dieu, qui t'ai tiré
de la maison de servitude " . Les hébreux avoient
été tirés de la servitude sous laquelle ils
vivoient en *égypte ; mais tout peuple qui se
civilise est aussi tiré de la maison de

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servitude , c'est-à-dire, de l'état domestique,
état foible et précaire des sociétés naissantes,
pour passer à la liberté, à la dignité, à la
force, à l'état public et fixe d'un peuple
civilisé. Ainsi tout peuple qui déchoit de la
civilisation, en perdant la connoissance des
lois de l'ordre naturel des sociétés religieuses
ou politiques, retombe dans la servitude de
ses passions, et quelquefois sous la domination
de ses voisins. Ainsi la *Pologne, déchue de la
fixité du pouvoir, loi fondamentale de la
société, a vécu dans le trouble, et fini, comme
l'empire romain, par le démembrement. Ainsi les
sociétés religieuses écartées de la loi
fondamentale de l'unité, après avoir vécu dans
la dispute et la guerre, se partagent en diverses
opinions, et finissent par disparoître.
Il y a aujourd'hui si peu d'instruction religieuse,
qu'il doit être permis de remarquer que la religion
chrétienne ne contredit pas la loi mosaïque,
quoiqu'elle permette des représentations
matérielles de la divinité, parce que la loi
mosaïque défendoit de les adorer et de
les servir , et que le christianisme fait la
même défense. La loi des juifs multiplioit les
freins pour retenir un peuple-enfant entouré
d'idolâtres, et toujours enclin à demander qu'on
lui fît des dieux qui marchassent devant lui .
Le législateur prenoit des précautions contre la
contagion de l'idolâtrie, comme on en prend,
dans nos gouvernemens modernes, contre la
contagion de la peste.
La religion chrétienne, loi de grâce et de
liberté, développe d'une manière moins servile
l'obligation

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du repos hebdomadaire. Elle défend de travailler
pour soi, ou le travail domestique ; mais elle
ordonne ou permet l'action pour le général ou
le service public (car l'homme travaille
pour la famille, et agit pour l'état),
dans les fonctions religieuses, et même, s'il
le faut, dans les fonctions politiques de
juger et de combattre . Cependant elle
permet tout travail domestique nécessaire à la
subsistance de l'homme, et quelquefois même à
la conservation de ses biens. La religion juive
faisoit vaquer les mains, la religion
chrétienne veut occuper le coeur. Les juifs
retombés dans la servitude religieuse et
politique, ont ajouté le ridicule rigorisme
des observances pharisaïques à la rigueur de
la loi ; mais nos administrations soi-disant
chrétiennes s'en écartent trop souvent sans
nécessité. Il vaut mieux, disent quelques
hommes peu éclairés, que l'homme travaille
que de s'enivrer ; à peu près, comme on dit
en *Angleterre, pour excuser l'imperfection
des lois contre le vol, qu'il vaut mieux que
l'on vole que d'assassiner. L'administration
n'existe que pour empêcher tous les désordres,
et les plus grands, et ceux qui le sont moins.
On ne s'enivre pas en *Espagne ; et après tout,
s'il faut choisir, un peuple d'ivrognes vaut
mieux qu'un peuple d'athées. Des administrations
foibles, inhabiles à gouverner les hommes,
veulent les distraire, et ne font que les
corrompre.
L'existence d'une loi primitive, donnée par
*Dieu même, n'a pas été inconnue aux philosophes
même païens. Les familles en se séparant,
avoient

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emporté leur part de l'héritage paternel,
dont elles ont retenu quelque chose dans l'état
de peuple. " il est, dit *Cicéron dans ce beau
passage que *Lactance nous a conservé du
traité sur les lois, il est une loi
véritable... etc. "
mais *Cicéron, qui a des idées si relevées de
la loi divine, n'en avoit pas vu le texte ; il
la croyoit, comme nos philosophes, écrite
seulement au fond des coeurs, et ne soupçonnoit
pas que ce qu'il en savoit n'étoit venu
jusqu'à lui que par cette tradition orale qui a

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précédé l'écriture chez tous les peuples, et
qui, défigurée à la longue par la négligence
des hommes, le malheur des temps, les
variations du langage, la dispersion des
familles, a produit les lois absurdes des
grecs et des romains, comme celles de la
*Chine et du *Japon. Car il faut une loi à
l'homme, puisqu'il lui faut une société. Là
où la loi vraie sera oubliée, il naîtra
nécessairement des lois fausses et contre
nature. Ainsi, si la loi religieuse et politique
qui consacre l'enfant à *Dieu par le baptême,
venoit à être abolie, on verroit naître, même
en *Europe, l'horrible coutume de l'infanticide ;
et déjà nous avons vu porter atteinte à la loi
qui le punit comme un homicide, et des juges
ont distingué l'enfant de l'homme, dans la
protection que la loi doit à tous. Qu'on y
prenne garde, les lois humaines sont faites
pour les hommes égaux , les lois chrétiennes
pour les hommes semblables , et elles
protègent la femme, l'enfant, l'indigent, le
simple, partout le foible contre le fort,
etc.
La souveraineté est en *Dieu, ou elle est dans
l'homme, point de milieu. Les croyances des
juifs et des chrétiens placent la souveraineté
en *Dieu ; et parce que l'homme ne sait rien en
morale qu'il ne l'ait entendu par les
oreilles ou par les yeux, c'est-à-dire, qu'il
ne l'ait appris par la parole orale ou écrite,
elles lui montrent cette loi divine reçue avec
la parole, alors comme aujourd'hui, conservée
de génération en génération par une tradition
orale que les pères transmettoient, et qu'ils
transmettent encore aux enfans, et plus tard
fixée par l'écriture, lorsqu'elle

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commençoit à s'effacer parmi les hommes, et à
être remplacée par les erreurs grossières qui
règnent encore chez quelques peuples. Certes,
ce sont là des voies naturelles, puisqu'elles
sont encore les seuls moyens qui nous soient
connus, par lesquels les hommes se transmettent
les uns aux autres leurs connoissances : et
assurément il est naturel de penser que l'être
qui a formé l'homme, n'a pas laissé les moyens
de le conserver au hasard de ses inventions.
Et comment le genre humain eût-il été jusqu'à
la seconde génération, si la première n'eût eu
tous les moyens nécessaires de conservation
entre lesquels l'art de la parole, qui donne
la connoissance de la règle, est le premier ?
" car l'homme, dit la souveraine raison, ne vit
pas seulement de pain, mais de toute parole
qui vient de *Dieu " . Ce qui veut dire que les
lois sont aussi nécessaires que les alimens
pour perpétuer le genre humain. Or, la raison
repousse toute connoissance de la loi qui seroit
innée , comme l'est le besoin de manger et
de boire ; car si la connoissance de la loi
étoit ainsi innée ou gravée au fond des coeurs,
nous saurions tous la loi, comme nous savons
manger et boire ; et loin qu'il fallût nous
faire violence pour l'observer, ce ne seroit
qu'avec de grands efforts sur nous-mêmes que
nous pourrions l'enfreindre, comme ce n'est
qu'en nous faisant violence que nous nous
abstenons de toute nourriture. Une autre
preuve que la connoissance de la loi est
acquise, comme toute autre, est que nous
l'exprimons chacun dans la langue qui nous
a été enseignée. Des

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philosophes qui, en théorie, ne nient pas la
divinité, ne croient pas nécessaire son
intervention dans la société, et attribuent
la souveraineté à l'homme, pris collectivement,
ou au peuple. Mais ont-ils réfléchi aux
conséquences de ces principes ? Si le peuple
est souverain légitime, toutes les lois faites
par le peuple ou au nom du peuple, sont bonnes,
et la loi de l'infanticide, que porte ou que
souffre un peuple pour borner l'excès de sa
population, est aussi bonne que celle qu'il
porte pour encourager les mariages. Si l'on
dit qu'il y a une loi naturelle à laquelle
le peuple doit conformer ses lois, ce souverain
reçoit des lois, et nous remontons à la
divinité souveraine du peuple souverain. Si
l'on soutient que cette loi naturelle est gravée
dans le coeur de tous les hommes , on se met
dans l'impossibilité d'expliquer pourquoi les
hommes lisent cette loi sous des versions si
différentes, que ce qui est permis ou ordonné
par les uns, est regardé avec horreur par les
autres, et que les coutumes abominables pratiquées
sans contradiction chez les peuples païens
anciens et modernes, nous paroissent des crimes
attentatoires à la loi suprême de la
conservation. Il n'y a, j'ose le dire, qu'une
issue pour sortir de ce labyrinthe, et *Jurieu
l'a trouvée : c'est de séparer la loi populaire
de la raison générale, et de soutenir que
le peuple est la seule autorité qui n'ait pas
besoin d'avoir raison : proposition répétée
dans les mêmes termes à l'assemblée constituante,
et qui sera éternellement reproduite par tous
les raisonneurs conséquens qui admettront comme
un dogme

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la souveraineté populaire ; proposition que
*Cicéron lui-même n'eût pu nier sans inconséquence,
s'il eût entendu dans un sens absolu ces paroles
d'un de ses discours : " populus romanus penes
quem est potestas omnium rerum ; le peuple
romain qui a le pouvoir sur toutes choses " ;
assertion insensée, contre laquelle s'élève
*M *Bossuet avec son énergie foudroyante ;
et " *Dieu lui-même, si l'on peut le dire,
a besoin d'avoir raison, puisqu'il ne
peut rien faire contre la raison " .

LIVRE 2 CHAPITRE 2



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des lois particulières et subséquentes.
I " la loi est donc la volonté de *Dieu et la
règle de l'homme " .
II la loi est la volonté de *Dieu,
immédiatement dans la loi primitive, générale,
fondamentale ; primitive quant au temps ;
générale quant aux êtres ; fondamentale quant
à la société ; loi-principe, lex princeps,
dit *Cicéron, et que l'on appelle communément
la loi naturelle : médiatement dans les
lois particulières, secondaires, locales, qu'on
appelle quelquefois loi- positive , et qu'on
pourroit appeler lois-conséquences , parce
qu'elles doivent être la conséquence naturelle
des lois fondamentales ; c'est ce que veut dire
*Mably : " les lois sont bonnes, si elles sont
le rejeton des lois naturelles " ; et
*J-*J *Rousseau : " les lois politiques sont
fondamentales elles-mêmes, si elles sont sages " .
III la loi est une volonté ; elle est donc
la pensée de l'être qui veut , du pouvoir.

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L'expression de cette pensée, la déclaration de
cette volonté est donc la parole du
pouvoir ; ainsi la loi générale est la
parole du pouvoir souverain, de *Dieu même,
et la loi locale est la parole de l'homme,
pouvoir subordonné à *Dieu dans le lieu et
dans le temps ; homme-dieu dans la religion,
homme-prince dans l'état, homme-père
dans la famille ; et de là vient que la langue
hébraïque donne ab , père et roi, pour racine
d' aba , je veux.
IV les lois sont la règle de l'homme , soit
qu'elles prescrivent, soit qu'elles prohibent.
La loi générale est la règle de la généralité,
et les lois particulières sont la règle de la
localité. Les lois religieuses sont la règle de
l'homme dans ses rapports avec la divinité, et
les lois politiques sont la règle de l'homme
dans ses rapports avec les hommes. Les lois
de la morale sont les règles de ses volontés,
et les lois de la police sont la règle de

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ses actions. Les lois civiles sont la règle qui
conduit l'homme à l'ordre, et les lois criminelles
sont la règle qui le ramène à l'ordre ; les lois
domestiques sont la règle de la famille, les
lois publiques la règle de l'état, les lois
du droit des gens la règle des nations,
etc. Etc.
V les lois, générale et particulière, religieuses
et politiques, civiles et criminelles, privées
et publiques, impératives et prohibitives,
semblables dans leur cause première ou
pouvoir souverain qui est *Dieu ; dans leur
moyen ou organe, ministre, cause seconde,
pouvoir subordonné qui est l'homme ; dans leur
effet, ou leur sujet qui est le peuple, semblables
dans leur principe, qui est la raison suprême,
dans leur fin qui est le bien absolu, ne peuvent
être contraires les unes aux autres dans leurs
dispositions, parce qu'il ne peut y avoir en
*Dieu des volontés contradictoires, et que
l'homme

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ne peut, dans le même état de société, obéir
à la fois à des règles opposées.
VI la loi est la règle de l'homme,
puisqu'elle le conduit par le chemin le plus
court au bien où il tend, en lui apprenant ce
qu'il doit faire et ce qu'il doit éviter. Elle
est la pensée de *Dieu pour former la pensée
de l'homme, la raison de *Dieu pour éclairer la
raison de l'homme, la volonté de *Dieu pour
diriger les actions de l'homme ; qui suppose
en *Dieu l'intelligence qui peut enseigner,
parce qu'elle sait tout d'elle-même, et dans
l'homme, l'intelligence qui doit apprendre,
parce qu'elle ne sait rien d'elle-même, en
*Dieu le pouvoir de commander, dans l'homme
le devoir d'obéir, et par conséquent la faculté
de ne pas obéir, ou le libre arbitre.
VII la légitimité des actions humaines
consiste dans leur conformité à la loi générale,
et leur légalité dans leur conformité aux
lois locales. légitimité est perfection,
bonté absolue, nécessité ; légalité est
convenance, bonté relative, utilité. L'état
le meilleur de société est celui où l'état
légitime est légal, et où l'état légal est
légitime ; c'est-à-dire, celui où les lois
locales sont des

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conséquences naturelles de la loi générale : où
tout ce qui est bon est une loi, et où toute loi
est bonne. " c'est là ce que veut dire
*J-*J *Rousseau dans ce passage déjà cité " , où
distinguant les lois fondamentales des lois
politiques, il dit : " les lois politiques sont
fondamentales elles-mêmes, si elles sont sages " .
VIII tout peuple dont les lois particulières
ou locales, loin d'être des conséquences
naturelles de la loi générale et fondamentale,
permettent l'infraction de ces mêmes lois,
comme l'idolâtrie, le culte barbare ou licencieux,
le droit illimité de la guerre, la polygamie,
n'est pas un peuple civilisé, quelque poli qu'il
soit d'ailleurs par ses progrès dans les arts et
dans le commerce. La civilisation n'a donc
commencé que chez les juifs ; elle n'a été
consommée que chez les chrétiens, et l'on peut
avancer comme un fait attesté par l'histoire de
tous les temps, qu'à considérer l'univers
ancien ou moderne, il y a oubli de *Dieu et
oppression de l'homme partout ou il n'y a
pas connoissance, adoration et culte de
l'homme-dieu. Toute la

page 27

science de la société, toute l'histoire de
l'homme, toute religion et toute politique,
sont dans ce passage sérieusement médité.
IX il est temps de passer à l'application du
décalogue aux divers états de société, et de
suivre le développement de la loi générale
par les lois locales et subséquentes, puisque
le germe de toutes les lois particulières se
trouve dans le décalogue, et qu'il renferme,
selon *M *Bossuet, " les premiers principes du
culte de *Dieu et de la société humaine " . Ce
n'est pas sans raison que ce grand homme,
profond dans la science de la société, réunit
ici le culte de *Dieu et la société des hommes ;
il avoit connu l'identité de leur constitution,
lorsqu'il avoit dit : " *Jésus-*Christ en formant
son église, en établit l'unité sur ce fondement,
et nous montre quels sont les principes de la
société humaine " .

NOTES DU CHAPITRE 2

Les lois subséquentes ou locales, pour être
bonnes, doivent être, jusqu'aux moins importantes,
des conséquences plus ou moins prochaines, mais

page 28

toujours naturelles, des lois fondamentales. Ce
principe se lie à celui que nous avons énoncé
ailleurs, qu'aucune vérité ne commence dans
la société, qu'elle se développe, et ne s'invente
pas. Ainsi, de conséquence en conséquence, on
descendroit de la loi qui défend de tuer, à la
plus petite loi de police qui défend
d'incommoder ses voisins. La religion chrétienne
va plus loin ; elle ordonne de le servir ,
et porte la loi plus générale encore que celle
du décalogue, parce que la religion chrétienne
est elle-même plus générale que la religion
judaïque, la loi de l'amour du prochain, loi
qui supplée toutes les lois civiles, comme
la loi de l'amour de *Dieu renferme tous nos
devoirs envers *Dieu. Dans nos sociétés politiques,
les lois civiles tiennent de l'esprit des lois
judaïques, et se contentent de défendre et de
punir le mal ; mais les institutions politiques
dans lesquelles des hommes se dévouent au
service des autres, tiennent de l'esprit du
christianisme. L'évangile distingue d'une
manière admirable l'obéissance due aux lois
principales et aux lois secondaires. " il faut,
dit-il, observer les unes, et ne pas négliger
les autres " .
Les lois même de l'ordre physique, sont la
volonté de celui qui a créé les corps avec les
moyens nécessaires de leur conservation,
et la règle de l'homme dans l'usage qu'il
en fait. L'homme ne pourroit faire croître du
blé en contrariant les lois de la végétation,
bâtir en contrariant celles de la pesanteur,
marcher en contrariant celles du mouvement, etc.

page 29

La loi qui permet le célibat n'est point opposée
à la loi qui règle le mariage. La fin du mariage
est de conserver le genre humain par la
reproduction ; la fin du célibat social est de
donner à la société des ministres uniquement
occupés de leurs fonctions, et qui conservent
les hommes, les uns en leur communiquant la
force morale de vivre en paix avec leurs
semblables, les autres en les empêchant par
la force physique de troubler la paix. Ce sont
des lois de conservation des familles, et la
société se perpétue et s'accroît bien plus par
la perpétuité des familles, que par la fréquence
des mariages.
Plus un peuple est constitué, plus il fait de
ses lois politiques des lois religieuses, et
de ses lois religieuses des lois politiques,
non pas en civilisant la religion, mais
en consacrant la politique. Ceux qui veulent
sans cesse séparer l'une de l'autre, n'ont
jamais compris l'homme ni la société : ils
peuvent être des savans ou de beaux-esprits,
mais ils ne sont pas des philosophes.
Le franc ou libre arbitre, qui consiste dans la
faculté de choisir entre le bien ou le mal, ne
peut pas être en *Dieu, souverainement libre,
c'est-à-dire, nécessairement parfait et
déterminé par sa nature, à ne vouloir et à ne
faire que le bien. C'est le sens de cet axiome
des thomistes que *Malebranche cite avec
complaisance ; moins la volonté est suspendue,
plus elle libre . Ainsi l'homme, à mesure
qu'il est plus vertueux, et qu'il conforme plus
sa volonté à la volonté divine, gagne en liberté
ce qu'il perd de

page 30

la faculté de choisir le mal, comme en devenant
vicieux, il perd de sa liberté à mesure qu'il
perd en faculté de choisir le bien.
La liberté pour un être consiste dans la faculté
de parvenir à sa fin naturelle ; elle est donc
pour l'être intelligent dans la raison et dans
la vertu.
Cette distinction de légitime et de légal
est d'une haute importance, et résout de grandes
difficultés. La loi générale et fondamentale
est l'état légitime ; les lois locales et
particulières sont l'état légal. La loi générale
est éternelle, immuable, et ne peut admettre de
dispense, parce qu'elle est d'une bonté absolue.
Les lois particulières sont temporaires, sont
locales, et susceptibles de dispense, parce
qu'elles sont d'une bonté relative. La loi
générale participe de l'immutabilité de *Dieu ;
les lois particulières de la mutabilité de
l'homme qui les promulgue. Ainsi, la loi d'adorer
*Dieu, d'honorer son père, de respecter la femme
d'autrui, est généralement obligatoire, et ne
peut admettre de dispense, et la loi qui prescrit
la manière d'adorer *Dieu en entendant la messe le
dimanche, en solennisant les fêtes, ou même de
n'avoir qu'une femme, est conditionnellement
obligatoire, suppose certaines circonstances de
temps, de lieu et de position, et elle est
susceptible de dispense ; car la polygamie,
permise aux premières familles, est plus
contraire à la nature de l'état public de
société, qu'à celle de l'état purement
domestique. Un mariage contracté avec pleine
puissance morale et physique, est légitime ;
mais s'il est contracté sans

page 31

les formes établies, ou les règles locales, il
n'est pas légal. L'autorité ne peut légitimer
un mariage forcé ; elle peut légaliser un
mariage clandestin. Dans les sociétés bien
constituées, le légitime se confond avec
le légal , et la loi locale avec la loi
générale. De là ces expressions qui appeloient
indifféremment illégitime ou naturel ,
un enfant né hors du mariage, comme s'il y avoit
quelque chose de plus naturel que le légitime,
ou de plus légitime que le naturel. Un enfant
né de personnes libres, quoique non mariées,
est naturel sous le rapport domestique, puisque
le père et la mère n'ont point d'empêchement à
s'unir ; mais il n'est pas naturel sous le
rapport public, puisque la loi publique n'a pas
élevé ce commerce purement physique à la
dignité de lien moral. L'enfant né d'un commerce
entre personnes libres de s'unir par un lien
subséquent, est plutôt illégal qu'illégitime ;
mais l'enfant né de personnes séparément
engagées dans le mariage, est adultérin ,
ou absolument illégitime, illégal, et contre
la nature de la société domestique et publique :
de là vient que le bâtard peut être reconnu
par le pouvoir public, ou légitimé, et que
l'adultérin ne peut pas l'être. La loi générale
veut que le mariage, pour être valide, soit
contracté sans nul empêchement de volonté
et d' action ; des lois locales ajoutent,
comme conditions obligatoires, le consentement
des parens et la présence du propre pasteur. Si
l'indissolubilité du lien conjugal est la loi
générale et primitive, il est évident que chez
les peuples qui admettent le divorce, la société
domestique, formée par le mariage, n'est

page 32

qu'un état légal, puisqu'il est contraire à la
loi générale de l'indissolubilité du lien
conjugal. Les fausses religions, les
gouvernemens mal constitués, sont un état légal
de société ; les gouvernemens et les religions
constitués sur les lois naturelles des sociétés,
sont l'état légitime. Une société parfaitement
civilisée seroit celle où le légitime se
confondroit avec le légal, c'est-à-dire, où
toutes les lois locales seroient des conséquences
naturelles des lois générales. Ainsi, l'homme
parfaitement vertueux seroit celui dont la
volonté particulière seroit en tout conforme
à la volonté générale de l'auteur de tout ordre.
La loi locale qui permet à la femme de répudier
son mari et de lui arracher ses enfans, est
manifestement contraire à la loi générale, qui
a dit à la femme comme aux enfans : honore le
père de la société ; car le mari est père,
c'est-à-dire, pouvoir, ou chef même à l'égard
de la femme ; la loi locale qui permet la
dissolubilité du lien conjugal, et qui sépare
les enfans de leur mère, porte atteinte à la
fois à la loi générale, qui dit à l'enfant,
honore ta mère, et à celle qui défend de
désirer la femme de son prochain, puisqu'elle
permet de l'obtenir. Ces lois font déchoir
un peuple de la civilisation.

LIVRE 2 CHAPITRE 3



page 33

constitution et administration de la société.
I " la société définie en général, est la réunion
des êtres semblables pour leur reproduction et
leur conservation " .
II la société définie d'une manière moins générale,
est " l'ordre des rapports naturels entre les
personnes sociales " .
III les personnes sociales peuvent être considérées
sous deux rapports ; de volonté et d'action. Le
pouvoir veut avec le conseil des ministres ;
le ministère agit sous la direction du
pouvoir. La volonté et l'action ont pour terme
le bien du sujet .
IV de là deux espèces de lois ou de déclarations
de rapports. 1 lois constitutives qui fixent la
manière d' être des personnes, ou leur
état ; 2 lois administratives ou réglémentaires,
qui règlent la manière d' agir des personnes,
ou leur action. La constitution donne la mesure
du pouvoir (car le pouvoir étant réglé, règle
toutes les autres

page 34

personnes) ; l'administration est la règle des
devoirs.
Ainsi la question si un enfant est légitime, est
une question d'état ; car s'il ne l'est pas, le
père et la mère n'étoient pas époux, et il n'y
a ni pouvoir, ni ministre, ni sujet, ni société :
la question si un enfant a manqué ou non à la
révérence filiale, intéresse l'administration de
la famille, et a rapport aux devoirs.
V la constitution est l'ordre intrinsèque, et
comme l'âme de la société ; l'administration en
est l'ordre extrinsèque, et peut en être regardée
comme le corps.
Quelquefois on prend gouvernement pour
constitution, souvent pour administration,
presque toujours pour les deux ensemble.
VI une société, pour être parfaitement constituée,
devroit avoir toutes les lois nécessaires à sa
conservation, et toutes naturelles. Là, il n'y
auroit plus de lois à porter, et il suffiroit
de les maintenir par l'action continuelle de
l'administration, contre l'action continuelle
du temps et des hommes qui tendent à les détruire.
Ainsi dans cette société, le pouvoir législatif
devroit être toujours

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en repos, et les fonctions exécutives toujours
en action.
VII la société est mieux ordonnée, à mesure que
la constitution y est plus en harmonie avec
l'administration, et le pouvoir législatif avec
la fonction exécutrice : ainsi l'homme est plus
vertueux, à mesure qu'il y a plus d'accord et
d'harmonie entre sa raison et ses actions.
VIII il y a constitution et administration, ordre
intérieur, ordre extérieur, lois, en un mot, et
leur exécution, dans toute société religieuse
ou politique, domestique ou publique, où les
personnes sociales sont distinguées les unes
des autres, et sont toutes à la place que la
nature de la société leur assigne.
Il y a donc constitution et administration dans
la religion, dans la famille, dans l'état ; et
les lois constitutives et administratives de
toutes ces sociétés, pour être naturelles,
doivent être des applications plus ou moins
étendues de la loi générale.

NOTES DU CHAPITRE 3



page 36

Notes du chapitre III.
Ces deux définitions ont été précédemment
expliquées. L'être physique se conserve par
la reproduction, l'être moral par la connoissance
de la vérité ; et l'on peut dire que *Dieu
lui-même cesse d'être conservé pour l'homme,
lorsque l'homme perd la connoissance de *Dieu.
Voyez sur la seconde définition le discours
préliminaire.
Les lois de l'unité de pouvoir, de la
successibilité au pouvoir, de la fixité du
pouvoir, de l'émanation du pouvoir aux ministres,
de la dépendance où les ministres doivent être
du pouvoir, et de l'indépendance où ils doivent
être des sujets, sont des lois constitutives ou
constitutionnelles de toute société ; les lois
de discipline ecclésiastique, militaires,
judiciaires, civiles, rurales, municipales,
sont les lois administratives ou réglémentaires
de la religion, de l'état, de la famille ; ces
deux sortes de lois étoient parfaitement distinctes
en *France, où elles étoient appelées lois et
ordonnances. La constitution est le tempérament
de l'état, l'administration en est le régime ;
et effectivement, on dit indifféremment, en
parlant de l'homme, constitution et tempérament.
L'homme est d'une constitution forte, et il use
d'un mauvais régime, ou bien il est d'une
constitution foible, et il use d'un régime sage ;
de même un état peut être fortement

page 37

constitué, et avoir une administration vicieuse,
ou être d'une constitution vicieuse, et avoir
une administration sage ; car la constitution
est l' être de la société, et l'administration
son avoir . Ainsi la *France, la plus
fortement constituée des sociétés de l'*Europe,
a été trop souvent administrée avec mollesse
et imprévoyance. Ainsi la *Suisse, l'*Allemagne,
la *Hollande, même l'*Angleterre, foibles de
constitution, ont été administrées presque
toujours avec sagesse. C'étoit la force de la
*France au milieu des fautes de son administration,
qui faisoit dire à *Benoît *XIV, " que la
*France étoit gouvernée par la providence " . Ce
sont, en effet, les hommes robustes qui se
permettent des excès, et les gens foibles qui
vivent de régime. Une société se préserve de
troubles intérieurs avec une administration
sage ; mais elle ne peut se tirer d'une révolution,
et résister à des crises violentes que par la
force de sa constitution : la *Suisse auroit
vécu tranquille avec son administration économe
et vigilante ; mais sa constitution foible et
factice ne pourroit résister à l'orage, et elle
y a péri sans retour. La *France au contraire,
tombée en révolution par des désordres
d'administration, s'en relevera par la force de sa
constitution. Ainsi un homme sage éloigne les
maladies, mais un homme robuste supporte de
grands travaux. Ces sociétés sans constitution,
dont on vantoit la force lorsqu'il ne falloit
vanter que la sagesse de leur administration,
(telles que la *Hollande et la *Suisse, que
*M *De *Montesquieu croyoit éternelles ,)
trop foibles pour de grands événemens,
ressemblent

page 38

à ces hommes qui se portent bien tant qu'ils ne
sortent pas de chez eux, ou qu'ils ne vont ni
trop loin, ni trop vite ; ou mieux encore, elles
ressemblent à ces honnêtes gens dont la vertu
sans principes fixes a fait naufrage dans les
orages de la révolution.
La perfection de la société est la force de la
constitution unie à la sagesse de l'administration,
comme la perfection de l'homme physique consiste
dans un tempérament sain et fort, conservé par
un régime tempérant.
Là où les sujets confèrent périodiquement le
pouvoir, comme dans les démocraties ; là où
les ministres le confèrent à toutes les vacances,
comme en *Pologne ; là où ils en jouissent en
commun, comme à *Venise, les rapports des
personnes se confondent, et il n'y a, à
proprement parler, ni pouvoir, ni ministres,
ni sujets distincts. La loi politique qui
déclare inaliénables les domaines du chef de
l'état, lorsqu'il est perpétuel, est une loi
d'administration en harmonie parfaite avec la
loi constitutive du pouvoir. La loi qui ordonne
au père de partager par égale part entre tous
ses enfans ses biens immeubles, est une loi
d'administration destructive de la constitution
de la famille agricole. *M *De *Montesquieu a
méconnu la vérité fondamentale de l'union intime
et nécessaire du pouvoir législatif et de la
fonction exécutrice , et il a même consacré,
comme un dogme, l'erreur opposée, la division
et l'équilibre des pouvoirs ; c'est pour
cette raison qu'il fait de la fonction exécutrice
un pouvoir à part, le pouvoir exécutif .
*J-*J *Rousseau, au contraire,

page 39

à qui il n'a manqué pour être le premier
publiciste de son temps, que de n'avoir pas
l'esprit faussé par les principes religieux
et politiques qu'il avoit sucés avec le lait,
a aperçu la vérité que j'énonce ici. " pour que
l'état soit légitime, dit-il, il ne faut pas
que le gouvernement se confonde avec
le souverain , mais qu'il en soit le
ministre . Alors la monarchie elle-même est
république " . Cet écrivain qui ne reconnoît
d'autre souverain que l'homme, appelle souverain
ce que nous avons appelé pouvoir , et
gouvernement , ce que nous avons appelé
ministre . Il a professé la même doctrine
dans le gouvernement de *Pologne, où il veut
que le pouvoir exécutif soit toujours aux
ordres du pouvoir législatif, qu'il en soit
le ministre ; et il s'applaudit de cette
idée. Il en étoit ainsi en *France, où le
législateur étoit éclairé par les remontrances
des magistrats, et où les magistrats jugeoient,
et les guerriers combattoient au nom et sous
la direction du législateur. Ainsi, dans la
religion, le pouvoir dit à ses ministres : " allez,
enseignez, baptisez... et je suis tous les jours
avec vous jusqu'à la fin des temps " .

LIVRE 2 CHAPITRE 4



page 40

constitution et administration de la religion
chrétienne.
I la constitution de la religion s'appelle
le dogme , son administration s'appelle
culte et discipline .
II les lois dogmatiques de la religion, et de
toute religion, ne sont que l'application vraie
ou fausse de cet article de la loi générale : " je
suis le seigneur ton dieu ; tu n'auras point
d'autre dieu devant ma face ; tu ne te feras
point d'image ni figure taillée, pour les adorer
et pour les servir ; tu ne prendras point le
nom du seigneur en vain " . Et ailleurs : " tu
aimeras le seigneur ton dieu de toute ton âme,
de tout ton coeur et de toutes tes forces " .
III les lois de tout culte et de toute discipline
religieuse, ne sont que l'application vraie ou
fausse de cet autre article de la loi
générale : " souviens-toi de sanctifier le
jour du repos " .
IV la religion la plus parfaite et la mieux
ordonnée, est celle où le dogme et le

page 41

culte sont l'application la plus naturelle et la
plus étendue de la loi générale, c'est-à-dire,
celle où *Dieu est le mieux adoré , et le
jour du repos le plus sanctifié .
V ces caractères conviennent éminemment à la
religion chrétienne, seule religion des peuples
civilisés, puisqu'elle est le premier moyen de
toute civilisation, et c'est uniquement à sa
perfection, qui est vérité dans ses dogmes
et sainteté dans son culte, qu'il faut
attribuer la raison de sa force, c'est-à-dire,
de la durée de ses croyances et des progrès
de son culte.
VI la nature de cet ouvrage ne permet pas
d'entrer dans le détail du dogme et du culte
de la religion chrétienne. Nous avons montré
qu' elle a comme toute société constituée,
un pouvoir envoyé par le souverain qui
est *Dieu, des ministres envoyés par le pouvoir,
des fidèles ou sujets qui doivent être
un avec les ministres et même avec le
pouvoir. Ce ministère appelé sacerdoce ,
ordonné pour la fin de la gloire de *Dieu et
de la sanctification des hommes, suivant une
hiérarchie déterminée de grades et de fonctions,
sous un chef vicaire, vices gerens, du
pouvoir,

page 42

sert ministrat au pouvoir dont il accomplit
l'action dans le sacrifice, sert aux hommes, en
leur rendant propre et fructueuse l'action du
pouvoir, et exerçant sur eux la double fonction
de juger l'erreur et de combattre le
vice, soit dans l'homme, par la censure secrète,
soit dans la société, par les censures publiques.
VII le culte de la religion chrétienne est une
conséquence nécessaire et naturelle de ses
dogmes, caractère d'une religion bien ordonnée.
Car la fin d'une religion véritable étant d'adorer
*Dieu autant que le mérite un être infiniment
parfait, et de sanctifier l'homme autant qu'un
être imparfait et borné en a besoin, un culte
qui adore *Dieu et qui sanctifie l'homme par le
ministère, le moyen, la médiation d'un
homme-dieu, est le seul qui honore *Dieu, et
qui sanctifie l'homme d'une manière proportionnée
à la grandeur infinie de l'un, et aux besoins
immenses de l'autre, puisqu'il réunit tous les
hommes dans un homme pour l'adoration de *Dieu,
et qu'il

page 43

fait servir *Dieu lui-même à la sanctification de
l'homme. Là est tout le christianisme.
VIII toutes les croyances propres au
christianisme, et toutes les pratiques de son
culte dérivant de la connoissance du médiateur,
étoient implicitement contenues dans la religion
patriarcale, où le médiateur étoit annoncé,
et elles étoient figurées dans la religion
judaïque où le médiateur étoit attendu.

NOTES DU CHAPITRE 4

L'idolâtrie est l'application fausse, et contre
la nature des êtres, du dogme de l'existence de
la divinité ; comme l'immolation des victimes
humaines pratiquée chez tous les peuples, le
juif excepté, étoit une application fausse de la
loi du culte ou de la sanctification. L'auteur
a fait voir dans sa théorie du pouvoir , que
le sacrifice sanglant ou mystique, intérieur ou
extérieur de l'homme coupable ou de l'homme
parfait, est le caractère essentiel de toute
religion vraie ou fausse, parce que le don de soi
est la condition nécessaire de toute société. Il
est certain que le sacrifice de l'homme a été
connu dans toutes les religions, ou réel comme
chez les païens et les chrétiens, ou figuré
comme chez les juifs, à qui il étoit ordonné
de racheter le sang de l'homme par le sang de
l'animal.

page 44

Le sacrifice figuratif a cessé dans l'univers, et
il se retrouve tout au plus dans la religion
mahométane, imitation grossière de la religion
judaïque, et qui imode aussi annuellement
l'animal à la divinité. Mais le sacrifice réel
de l'homme est pratiqué partout ailleurs,
mystique chez les chrétiens, réel ou sanglant
dans les sociétés idolâtres à la *Chine, au
*Japon, aux *Indes, à *Otaïti, et chez tout
peuple en société politique dont le culte est
public ou politique : et n'a-t-on pas vu le
sacrifice même sanglant de l'homme reparoître
en *France en 1793, à l'instant que le sacrifice
mystique du christianisme a été aboli ? Et
n'étoient-ce pas de véritables immolations à la
déesse de la liberté , que ces sanglantes
exécutions qui se faisoient journellement aux
pieds de sa statue ? Le mahométisme, pur déisme,
ne sacrifie pas l'homme sur les autels ; mais
il le détruit par la mutilation, par la
polygamie, par la barbarie dont cette religion
est la cause, car elle opprime l'homme plus
encore qu'elle ne déshonore *Dieu. Si le
mahométisme ne sacrifie pas l'homme sur les
autels, la haine religieuse qu'il inspire à ses
sectateurs contre les chrétiens, les idolâtres,
les juifs, n'est-elle pas une disposition
constante à les sacrifier, qui très-souvent
a été jusqu'aux plus cruelles exécutions ?
Le mahométisme a de la durée sans progrès ;
les sectes séparées du christianisme ont eu
des progrès sans durée. Le mahométisme cependant
fait des progrès sur l'idolâtrie, plus fausse
que le mahométisme, en ce qu'elle n'a pas conservé,
comme lui,

page 45

le dogme de l'unité de *Dieu, et qu'elle n'a
aucune connoissance du médiateur ; mais il n'en
fait pas sur le christianisme, malgré la dure
condition où se trouvent les chrétiens soumis
à sa domination. Les grecs restent fidèles au
christianisme, quoique séparés de la chrétienté : si
les turcs étoient soumis à la domination d'une
puissance chrétienne, les missionnaires les
gagneroient aisément au christianisme. La
force de la religion chrétienne est de triompher
de l'erreur orgueilleuse comme de l'ignorance
stupide ; du glaive des tyrans et des sophismes
des faux sages ; du mépris et de la pauvreté,
comme des honneurs et des richesses ; de la
corruption de ses enfans, et même de celle de
ses ministres ; des hommes enfin, et même du
temps ; et parce qu'elle honore le père et la
mère , le pouvoir et le ministre, elle vit
long-temps sur la terre que *Dieu lui a donnée.
la religion chrétienne a fini l'homme et la
société, (...) elle a tout consommé,
consummatum est, dit en mourant son fondateur.
La parole de *Dieu, faite homme pour les
hommes, a exprimé les idées de tout ce que
les juifs ne pensoient qu' en images , et
n'exprimoient qu'en figures ; et la raison de
l'âge mûr a remplacé l'imagination foible et
mobile de l'enfance.
Pour les païens, ils ne connoissoient ni *Dieu,
ni l'homme, ni la société, ni même la nature ;
ils ne connoissoient que les passions.
Leur dieu, optimus maximus, ou même sa

page 46

sagesse, fille de sa pensée, et sortie tout
armée de son cerveau ; cette *Minerve, raison
et force tout à la fois, offrent des emblêmes
assez justes de quelques dogmes de la religion
chrétienne ; mais ce d opt max ne se
trouvoit que sur le frontispice de leurs temples ;
les dieux réels , les dieux de la société,
les dieux proposés à l'imitation de l'homme ;
en un mot les dieux faits chair , pour rendre
toute ma pensée, étoient des brigands, des
prostituées, des hommes de mauvaise compagnie,
ou des femmes de mauvaise vie. " que *Jupiter
me donne la santé et les richesses, je me
charge tout seul d'acquérir la vertu " . Le
christianisme dit tout le contraire : " cherchez
la vertu, et le reste vous sera donné par surcroît " ;
d'abord parce que la vertu est la substance, le
nécessaire de l'homme, et que le reste n'est
qu'accident et surcroît ; ensuite parce que la
vertu de la tempérance, par une suite des lois
naturelles, donne la santé, et la vertu du
travail la propriété. Leur vertu n'étoit qu'une
froide égalité d'âme, comme celle de nos modernes
sophistes, animus aequus ; elle consistoit
en retranchemens, et non en actions, et ils
craignoient beaucoup plus de s'incommoder
eux-mêmes, que de nuire aux autres. Ces philosophes
impassibles qui déclament contre la colère qui
leur échauffoit le sang, alloient, pour se le
rafraîchir, voir couler celui des gladiateurs, ou
défendoient à leurs enfans de vivre lorsqu'ils
en craignoient le nombre pour leur repos ou
leur aisance.

page 47

Ce qu'il y a d'extraordinaire, est que ces
mêmes hommes qui rejetoient le secours des
dieux pour obtenir la vertu, les faisoient
auteurs de leurs vices, et ne présentoient
sur la scène que des malheureux, conduits
aux plus grands forfaits par une invincible
nécessité, dogme affreux qu'on voit reparoître
sous des formes plus ou moins adoucies dans
toutes les fausses doctrines. Les moeurs étoient
dignes de pareilles croyances ; et les moeurs
des grecs dans tous les temps, et des romains
dans leurs derniers temps, passent en
abomination tout ce qu'il est possible d'imaginer.
Les païens ne connoissoient pas la société ; ni
la société religieuse, dont les dogmes n'étoient
qu'absurdité, et le culte qu'horreurs, licence
ou sottise ; ni la société politique, où l'on
ne voyoit que lois des pères contre les enfans,
des maris contre les femmes, des maîtres contre
les esclaves, des citoyens contre les citoyens,
lutte éternelle du peuple contre les grands,
arène sanglante où toutes les passions se
disputoient tous les pouvoirs.
Enfin, ils ne connoissoient pas même la nature
physique qu'ils peuploient d'une infinité de
dieux chèvres, serpens, poissons, pierres,
plantes, fleuves, etc. ; populace de divinités
qu'il a fallu chasser de la nature pour pouvoir
étudier la divinité même de la nature ; je veux
dire les merveilles de la végétation, de la
fécondation, les propriétés des élémens, le
cours des astres, les lois générales du monde
matériel,

page 48

sur lesquelles les plus graves des anciens nous
ont transmis tant de puérilités et d'extravagances ;
et sans parler de *Tite-*Live, qui pour tout
événement a un prodige, *Tacite lui-même, le
grave *Tacite, ne rapporte-t-il pas sérieusement
qu'au delà de la *Germanie est une mer immobile
où le soleil va se plonger ; que lorsqu'il en
sort, on entend le bruit de son lever, et on
voit la tête du dieu couronnée de rayons ? C'est
là, dit-il, que finit la nature ; et il
s'abstient d'affirmer, comme n'en étant pas bien
sûr, que certains peuples situés sur les rivages
de cet océan merveilleux, ont des têtes d'hommes
sur des corps d'animaux.
La religion chrétienne nous fait connoître *Dieu
et l'homme, et parce qu'elle nous révèle la
connoissance de la cause de tout, et du
moyen de tout, elle nous prépare à la
connoissance de tous les effets ; et c'est
à cette généralité qu'elle a mis dans nos idées
qu'est dû ce génie de méthodes générales, à
l'aide desquelles nous avons fait tant de progrès
dans la connoissance des lois générales des
corps. Elle nous fait connoître de *Dieu tout
ce qui suffit à notre raison, ou plutôt tout
ce à quoi notre raison suffit, et de l'homme
tout ce qui suffit à son bonheur. Elle ne
retranche rien dans nous ; elle y règle tout,
et même les affections les plus impétueuses :
corpus non domandum sed regendum, dit saint
*Jérôme, et elle met en action tout ce qui
y est passion . Elle règle la société présente
par la société future ; elle punit ou récompense
tout ce que les hommes, par ignorance

page 49

ou par foiblesse, laissent ici-bas sans
récompense ou sans châtiment, et elle est en
un mot vraie dans ses croyances comme *Dieu,
réelle dans son culte comme l'homme.
L'analogie est évidente entre cette vérité de
raisonnement : que cause, moyen, effet,
embrassent l'ordre universel des êtres et de
leurs rapports, et cette vérité de foi, que les
dogmes de la trinité , de l' incarnation ,
de la rédemption , embrassent l'économie
entière de la société religieuse. En effet,
la divinité dans ses trois personnes, est
cause créatrice. " faisons l'homme " , dit-elle
au livre des révélations ; l'incarnation est le
moyen de salut ou de conservation, puisque
le médiateur est venu pour éclairer et
sauver les hommes ; la rédemption des hommes
en est l' effet , puisque les hommes sont
conservés, c'est-à-dire, éclairés et sauvés
par lui.
Arrêtons-nous ici un moment, pour présenter au
lecteur une vue générale du système de vérités
que je viens d'exposer à son intelligence. J'établis
comme une vérité philosophique incontestable, que
ces trois idées générales, cause, moyen, effet,
comprennent l'ordre universel des êtres et de
leurs rapports, et l'on peut défier tous les
savans de trouver, ou même d'inventer un être
qui soit hors de cette catégorie
fondamentale. J'établis ensuite que ces trois
idées générales, pouvoir, ministre, sujet,
comprennent l'ordre général des personnes et de
leurs rapports, appelé société , et il ne
sauroit exister un homme, un seul homme hors
de cette catégorie sociale. Ces personnes,
pouvoir,

page 50

ministre, sujet, qui prennent divers noms,
selon l'ordre de société auquel elles
appartiennent, correspondent une à une aux
idées universelles cause, moyen, effet,
et cela doit être, pour qu'il y ait de
l'harmonie dans l'univers ; car l'harmonie
générale n'est autre chose que l'accord entre
tous les systèmes de vérités.
Cet ordre ou système universel des êtres compris
sous ces trois idées universelles, cause,
moyen, effet ; ce système général de la
société, compris sous ces trois idées moins
générales, pouvoir, ministre, sujet, nous
les avons retrouvés dans le système individuel
de l'homme considéré en lui-même. Son opération
intellectuelle et physique nous présente aussi,
dans sa volonté, une cause ou pouvoir ;
dans ses organes, un moyen ou ministre ,
et un effet ou sujet dans les objets
soumis à son action, et qu'elle modifie suivant
l'ordre de la volonté. Cette vérité est
renfermée dans la belle définition que le
célèbre *Stahl donne de notre âme,
ens activum, movens, intelligens ; activum
pour déterminer la volonté, movens pour
mouvoir les organes, intelligens pour
diriger leur action. Ainsi la raison philosophique
du christianisme se trouve dans les perceptions
de notre raison, telles que le langage,
expression fidèle d'idées vraies, nous les
présente, et qu'il renferme dans la catégorie
la plus générale et la plus simple ; catégorie,
mot célèbre, idée vaste, connue du plus fameux
sage de l'antiquité païenne ; mais dont,
faute d'avoir entendu la parole de vie , il
a fait un usage si arbitraire, si obscur et si
inutile.

page 51

Ainsi l'homme, la famille, l'état, la religion,
l'univers, *Dieu même, nous présentent, chacun
dans l'ordre de son être et le système de ses
relations, trois personnes, trois opérations ou
trois rapports, partout la trinité dans l'unité ,
partout similitude, proportion, harmonie. Ainsi
l'homme est contenu dans la famille, la famille
dans l'état, l'état dans la religion, la religion
dans l'univers, l'univers et tout ce qu'il
renferme dans l'immensité de *Dieu, centre unique
auquel tout se rapporte, circonférence infinie
qui embrasse tout, principe et fin, alpha
et omega des êtres. Ainsi mille cercles
inscrits , semblables en nombre de parties,
inégaux en grandeur, identiques en propriétés
ou rapports de parties, ont tous un centre
commun, et sont tous compris dans une même
circonférence.
C'est dans ces considérations générales, dont
le langage nous présente la pensée et nous affirme
la vérité, que nous avons trouvé la nécessité
du médiateur, moyen universel entre les deux
extrêmes de la société, *Dieu et l'homme ;
et appliquant à ces hautes recherches les règles
des proportions générales ou
mathématiques , comme le langage nous y
autorise, nous en avons

page 52

conclu la nécessité métaphysique de cet être
ineffable, dont la religion nous enseigne
l'existence, et de qui l'on peut dire : l'homme
est au médiateur , ce que le médiateur
est à *Dieu.
Mais il y a encore des considérations importantes
à tirer du langage lui-même ; car si l'art de la
parole n'est pas inné dans l'homme, comme une
expérience continuelle nous le fait voir, s'il
ne peut être inventé par l'homme, comme on peut
le prouver en considérant le rapport de notre
pensée et de nos organes, l'art de la parole
est nécessairement acquis, il est reçu, reçu
d'un être qui est intelligent par lui-même,
puisqu'il a par lui-même l'expression de la
pensée. Un être qui est et qui a par
lui-même, est un être nécessaire ; donc infini,
puissant, bon, etc. Etc. De là la nécessité
rigoureuse de la révélation ou de la
transmission que *Dieu a faite à l'homme des
connoissances bonnes et nécessaires ; transmission
connue ou soupçonnée de tous les peuples,
révélation d'abord orale, plus tard écrite
ou fixée pour la conserver dans la mémoire des
hommes ; " parce que, dit *Varion, le peuple
n'est pas maître de l'écriture comme de la
parole " ; révélation enfin, source de toutes
nos connoissances morales, et fondement des
lois de tous les peuples.
Ainsi je n'ai pas prouvé l'existence de la
révélation, mais la nécessité de la révélation,
qui emporte la certitude de son existence ; je
n'ai pas prouvé l'authenticité matérielle des
livres saints, mais la nécessité des livres
saints qui emporte la certitude de leur
authenticité ;

page 53

je n'ai pas prouvé la divinité de la mission
du médiateur, mais la nécessité même du médiateur
qui emporte la certitude de sa divinité et de
son humanité, nécessité qu'il ne faut pas
entendre d'aucune contrainte , mais d'une
conformité parfaite à la nature des êtres qui
sont en rapport de société et en proportion
de similitude. Ces preuves sont nouvelles
peut-être ; mais si les nuages répandus sur
la religion les demandent, les progrès de
notre raison les permettent, et surtout les
plus grands intérêts de la société les
réclament.
On peut voir à présent à quels termes simples
se réduit la célèbre question, si la raison
fournit des preuves suffisantes de l'existence
de *Dieu, de l'immortalité de l'âme, des peines
ou des récompenses de l'autre vie, ou si ces
vérités fondamentales ne peuvent être prouvées
que par la révélation. Car, comme il n'y a que
deux espèces d'êtres, les êtres intellectuels
et les êtres solides, et deux manières de les
connoître, les idées et les images ; tout ce qui
ne peut pas être connu par une image , ne
peut être connu que par une idée , et
vice versâ . Or l'existence de *Dieu,
l'immortalité de l'âme, ne peuvent être l'objet
d'aucune figure ou image ; donc elles ne sont
perceptibles que par leur idée. Mais l'idée
elle-même n'est perceptible que par son
expression ou la parole, et nous avons prouvé
que la parole étoit révélée ; donc toutes
les vérités morales ne nous sont connues que
par la révélation , orale ou écrite, comme
l'existence des corps ne nous est connue que
par leur image. Et

page 54

même remarquez que l'existence des corps absens,
et qui ne nous transmettent point d' image
directe, ne nous est connue que par l'autorité
d'une révélation ; car, comment sais-je autrement
que par voie d'autorité et par le rapport qu'on
m'en a fait, que *César et *Babylone ont existé,
qu'*Alexandre a vaincu *Darius, et qu'il y a des
sauvages dans les forêts de l'*Amérique ? C'est
ce qui fait qu'on se sert de l'expression croire
pour rendre cette connoissance, et qu'on
dit : je crois qu'*Alexandre a existé ;
comme on dit : je crois que *Dieu existe.
ainsi, demander si l'existence de *Dieu,
l'immortalité de l'âme nous sont connues par
la simple raison ou par la révélation, ce
n'est pas proposer d'alternative ; parce
que la connoissance des vérités morales, qui
forme notre raison, est une révélation orale ,
et que la révélation proprement dite, est la
raison écrite .

LIVRE 2 CHAPITRE 5



page 55

de la société politique en général.
I la société de *Dieu et des hommes, ou la
religion, est universelle ; elle peut et doit
comprendre les hommes de tous les temps et de
tous les lieux, parce que des rapports
d'intelligence, ou des intelligences en rapport,
n'occupant ni lieu, ni temps, peuvent toutes
se réunir dans une pensée générale et une
affection semblable. Mais la société des
hommes entre eux, considérant les êtres sous
des rapports physiques, ne peut être que locale
et temporaire, parce qu'à cause des lois des
corps, l'action physique est nécessairement
limitée à un temps, à un lieu, et à un nombre
déterminé.
II cette société, qu'on appelle politique ,

page 56

pour la distinguer de la société religieuse ,
est plus ou moins étendue ; elle est domestique
ou publique, famille ou état .
III ces deux états, domestique ou public de
société, ont une constitution semblable, formée
de trois personnes domestiques ou publiques ;
d'un pouvoir, émané de la souveraineté de *Dieu ;
d'une autorité subordonnée, ou d'un ministère
par le moyen de qui le pouvoir, dans la
famille, reproduit et conserve l'individu,
et dans l'état, conserve, et même multiplie et
fait prospérer les familles.
IV ces deux états, domestique ou public de
société, ont une administration semblable,
domestique aussi ou publique, et qui consiste
pour l'une et pour l'autre dans la direction
des personnes et le soin des propriétés.
V ainsi la société politique (domestique ou
publique), a ses lois constitutives, qui fixent
l'état ou la manière d'être des personnes,
et ses lois réglémentaires ou d'administration,
qui règlent leur action, les unes qui fixent
le pouvoir , les autres qui règlent les
devoirs .

page 57

VI les lois constitutives de la société
politique ne sont toutes que le développement
de cette loi fondamentale de toute constitution
de pouvoir et de ministère : honore ton père
et ta mère, parce que père et mère
désignent tout pouvoir et toute autorité qui
en découle, et que la fin de toute constitution
est de faire honorer le pouvoir dans
lui-même et dans ses ministres.
VII les lois réglémentaires ou d'administration,
c'est-à-dire, les lois civiles et criminelles
qui fixent les devoirs ou les facultés des
hommes, des familles, et même des nations entre
elles, ne doivent être que le développement plus
ou moins généralisé de ces lois fondamentales
de tout gouvernement de société : " tu ne tueras
point. Tu ne déroberas point. Tu ne commettras
point d'adultère. Tu ne porteras point de faux
témoignage contre ton prochain, etc. " ; parce
que la fin de tout gouvernement et de tout
ordre parmi les hommes, les familles et les
peuples, est de garantir à l'homme social sa
vie et ses propriétés morales et physiques.
VIII la société la mieux constituée est

page 58

celle où le pouvoir est le plus honoré en
lui-même, et dans ceux qui le représentent ; et
la société la mieux administrée est celle où
la vie et les propriétés de l'homme sont le
mieux défendues contre l'oppression. La société
dont la constitution est la plus naturelle et
qui a l'administration la plus sage, est la
plus civilisée ; et alors elle vit long-temps
sur la terre , parce que la durée d'une société
qui est sui juris , est proportionnée à la
force de sa constitution et à la sagesse de son
administration.

NOTES DU CHAPITRE 5

Ceux qui ne voient dans l'état que ce qu'on
appelle communément les ministres, c'est-à-dire,
les secrétaires d'état, amovibles à la volonté
du pouvoir, transportent cette idée dans la
famille, et en concluent que d'après ces
principes la femme est amovible. Ils ne font
pas attention que dans un état constitué sur
les lois naturelles, il y a, comme dans la
religion, un ordre de citoyens attachés
au service public, et dont le caractère est
inamovible. En *France, quand le chef de l'état
disgracioit un ministre secrétaire d'état,
celui-ci conservoit toujours le caractère de
ministre : c'étoit comme la femme séparée de
corps et de biens, qui conserve le titre d'épouse.
Le

page 59

caractère de la noblesse, ou du ministère
politique, étoit indélébile, sauf quand on
dégradoit la famille.
La société est établie pour l'avantage général,
et non pour le bien particulier, puisqu'il faut
au contraire que le particulier souffre pour le
bien général. Les sophistes qui ont traité de la
société n'y voient que l'individu, et
*Pufendorff lui-même dit que les lois sont
faites pour l'avantage du chef : erreur
grossière, puisque le chef doit le premier
s'immoler pour le salut des membres. Toute
société, dans ce sens, est une république,
res-publica, la chose de tous, et non la
chose de chacun ; et alors, dit *J-*J *Rousseau,
" la monarchie elle-même est république " . Dans
le siècle dernier, les bons auteurs appeloient
toute forme d'état, république ; ce n'est
que dans ce siècle, qu'on a donné exclusivement
cette dénomination au gouvernement populaire,
de tous les états celui où chacun est le plus
occupé de soi, et où tous sont le moins
occupés du public.
*M *Bossuet donne, comme tous les interprètes,
ce sens à ce passage, et dans toutes les langues,
père et roi sont synonymes, ou dans le
mot comme en hébreu, ou dans l'idée. En effet,
si tout pouvoir est une paternité (et il est
appelé ainsi dans les livres saints, et dans
le langage usuel des peuples), toute autorité
subordonnée ou ministère est une maternité,
ou le moyen par lequel le pouvoir
domestique, religieux, politique, reproduit
ou conserve les êtres : car reproduction et
conservation sont des idées semblables ;
la conservation n'étant, selon tous les
philosophes,

page 60

qu'une création continuée. Aussi, si le ministère
public ou la magistrature est une maternité, la
maternité a toujours été regardée comme une
magistrature ; et chez les romains, le
mater-familias avoit une grande dignité,
même à côté du père de famille. On ne peut
assez le dire. La société des êtres moraux
n'est formée que de rapports de personnes,
et non de rapports d'animalité. Il y a des
rapprochemens entre les corps ; mais il n'y
a de réunion, et par conséquent de société
qu'entre les êtres intelligens. Les brutes
se rapprochent, et ne sont pas en société.
La civilisation d'un peuple est la perfection
de ses lois, sa politesse est la perfection de
ses arts. Les romains et les grecs, avec leurs
lois atroces ou licencieuses, étoient de vrais
barbares, malgré toute leur politesse, leur
urbanité, leur atticisme ; et les germains
(s'ils étoient tels que nous les peint *Tacite),
avec leurs lois naturelles, étoient des peuples
plus civilisés, malgré leur état inculte et
grossier. La perfection des lois amène
nécessairement la politesse des manières ;
et le peuple de l'*Europe qui avoit les
meilleures lois, avoit les manières les
plus aimables et le caractère le plus aimant.
La différence des nations anciennes aux
peuples modernes, sous ce rapport, est que
les anciens commencèrent par les arts, et
furent polis sans être civilisés ; et que les
peuples modernes ont commencé par les lois,
et ont été civilisés avant d'être polis. Les
anciens furent comme ces fruits qui pourrissent
sans mûrir, et ne laissent point après eux de
germe qui puisse les reproduire ; et les
modernes,

page 61

au contraire, sont comme les fruits qui ne se
corrompent qu'après leur maturité, et qui
renferment dans leur sein des germes de
reproduction. En un mot, les révolutions des
sociétés païennes avoient pour terme leur
anéantissement et l'établissement du
christianisme ; les révolutions des sociétés
chrétiennes ont pour terme leur perfection
par les progrès du christianisme ; où l'on
voit combien est insensé le reproche que
*Gibbon fait à la religion chrétienne, d'avoir
détruit l'empire romain : comme si un culte
contre la nature des êtres pouvoit ou devoit
subsister, et n'entraînoit pas à une perte
inévitable les gouvernemens qui le professent ;
ou que le genre humain dût regretter ce grand
scandale de la domination romaine, qui, sous
quelque forme qu'elle ait paru dans l'univers,
et quelque éclat qu'elle ait répandu, n'a jamais
été que licence au centre, et tyrannie aux
extrémités !

LIVRE 2 CHAPITRE 6



page 62

de la formation de la société domestique, ou
du mariage.
I la société domestique ne peut être formée
que par le mariage.
II le mariage, dans l'état civilisé, est
l'engagement de former une société domestique,
que contractent librement et volontairement, et
sous l'obligation mutuelle de leurs personnes et
de leurs biens, un homme et une femme qui
jouissent des facultés suffisantes de l'esprit
et du corps.
III il n'y a point de mariage, et par conséquent
point de société, si le lien est formé, 1 sans
facultés suffisantes d'esprit et de corps dans
les personnes ; 2 sans volonté dans
l'engagement ; 3 sans liberté dans le choix.
IV la religion légitime le mariage, en en
consacrant le lien ; l'état le légalise, en
y apposant certaines conditions nécessaires
pour constater la volonté des parties, et
garantir

page 63

leur liberté morale et physique de surprise, de
séduction et de violence : unique motif des
lois sur les empêchemens dirimans , portées
par l'église, et reconnues par l'état.
V le lien du mariage légitimement et légalement
contracté, est indissoluble, parce que les
parties réunies en un corps social,
intérieurement uni par la religion, extérieurement
lié par l'état, ont perdu leur individualité,
et n'ont plus de volonté particulière qui sépare,
à opposer à la volonté sociale qui réunit. Tous
les motifs contre le divorce peuvent se réduire
à cette raison : le divorce suppose des individus,
et, le mariage fait, il n'y en a plus : et
erunt duo in carne unâ.

LIVRE 2 CHAPITRE 7



page 64

constitution de la société domestique.
I la société domestique est formée nécessairement
de trois personnes domestiques présentes ou
supposées, actuelles ou éventuelles, rapprochées
par les manières d'être physiques et individuelles,
de père, de mère, d'enfans, unies par les
rapports sociaux ou généraux de pouvoir ,
de ministre et de sujet , qui sont les
mêmes que les relations universelles ou
rationnelles de cause , de moyen et
d' effet .
II ces rapports, et les lois qui les déclarent,
forment la constitution de la société domestique.
III le pouvoir est un , fort de sexe et
d'âge, indépendant, immuable, et même il peut
survivre à l'homme jusqu'à être perpétuel dans
ses dernières volontés et ses dispositions
testamentaires.
IV le père de famille a le pouvoir de manifester
sa volonté par des lois ou ordres, et de les
faire exécuter. Mais comme il n'est

page 65

que le ministre immédiat de la divinité, pour
la reproduction et la conservation des êtres,
il ne peut porter des lois que comme des
conséquences naturelles des lois fondamentales,
ni employer les personnes et les propriétés de
la famille que pour des fins de reproduction
et de conservation.
V le père de famille sera honoré , c'est-à-dire,
aimé et respecté, et ses volontés obéies comme
celles de *Dieu, dont son pouvoir émane,
lorsqu'elles ne sont pas évidemment contraires
à des lois d'un ordre supérieur à l'ordre
domestique.
VI la mère de famille participe du pouvoir
domestique, dont elle est l'agent nécessaire,
ou le moyen naturel. Son autorité est non
égale, mais semblable à celle de son époux,
et lui est subordonnée ; elle est inamovible,
parce que le lien conjugal est indissoluble.
La séparation de corps et de biens, qui suspend
l'exercice de son autorité, ne peut lui en ôter
le caractère.
VII la mère de famille sera honorée comme
le père, et ses ordres respectés, comme ceux
de son époux.
VIII les enfans n'ont dans la famille que

page 66

des devoirs à remplir, et ils sont toujours
mineurs ou sujets dans la famille, même
alors qu'ils sont majeurs dans l'état.
IX les devoirs des enfans sont d' honorer
leurs parens, ou ceux qui les représentent, et
de leur obéir en tout ce qui n'est pas
évidemment contraire à des lois d'un ordre
supérieur.
X les parens ascendans, à raison de leur
proximité du père et de la mère, participent
du pouvoir domestique ; et les enfans leur
doivent à tous, dans la même proportion,
honneur et déférence.
XI les vieillards participent de la paternité,
à raison de leur âge ; et les plus jeunes leur
doivent, en cette qualité, de la déférence et
du respect.
XII les hommes foibles d'esprit ou de corps,
de sexe, d'âge, de condition ou de conduite,
participent tous des infirmités de l'enfance,
et ont besoin de protection. Les hommes plus
forts de moyens naturels ou acquis, doivent
être pour eux comme des pères de famille,
ministres de la providence pour leur faire du
bien. La société est

page 67

toute paternité et dépendance , bien
plus que fraternité et égalité .
XIII les hommes, quels qu'ils soient, ayant
tous la même origine et la même fin,
quelques-uns dans la même famille, plusieurs
dans le même état, tous dans la religion,
pères et frères les uns des autres, et sujets
aux mêmes besoins, sont tous, les uns à l'égard
des autres, dans un état de société mutuelle,
qui met, entre eux tous, des rapports de
service, d'affection, de dépendance : unique
raison, non-seulement de l'assistance
réciproque, mais même des signes extérieurs
d'honnêteté et de bienveillance que les hommes
se doivent les uns aux autres dans le commerce
de la vie.

NOTES DU CHAPITRE 7

*Cocceciji, rédacteur du code *Frédéric ,
fonde sur trois raisons le droit d'un père sur
ses enfans : 1 les enfans sont procréés dans
une maison dont le père est le maître ;
2 ils naissent dans une famille dont il est
le chef ; 3 ils sont une partie de son corps.
*Bentham prouve que ces trois raisons sont
fausses ou insuffisantes, et que le droit
du père est une expression qui manque de
justesse. Il met à la place le principe

page 68

de l'utilité générale . Il a raison, s'il
l'entend de la conservation des êtres ; mais
il s'arrête là, et ne sent pas qu'il y a une
raison nécessaire de cette conservation,
autre que notre plaisir ou notre peine, et que
toutes les nécessités ne se trouvent que
dans l'être nécessaire , auteur de la
création, et par conséquent législateur de
la conservation.
Les peuples les plus fortement constitués ont
donné à l'aîné des mâles la survivance et
l'expectative du pouvoir domestique. De là la
consécration religieuse de l'aîné des mâles
chez les hébreux, et presque partout les
prérogatives de la primogéniture. Autrefois en
*France, la mère, à la mort du père, alloit
saluer l'aîné, et lui présenter les clefs ;
et les enfans alors étoient plus soumis à
leurs mères. Encore aujourd'hui, dans les
provinces soumises à la loi romaine, l'aîné
avoit une part plus forte dans le patrimoine,
et même dans le respect des frères. Cette loi
et celle des substitutions étoient pratiquées
dans les familles nobles, et étoient la raison
de leur perpétuité. Sans inégalité de partage,
point de familles agricoles. Le gouvernement
a rendu hommage à ce principe méconnu aux
jours de délire et de déraison.
Dans l'état de famille qui précède l'état
public, à la mort du père et de la mère, lorsque
les enfans étoient en bas âge, le pouvoir
revenoit à la parenté, qui nommoit un tuteur
ou régent ; dans l'état public de société, à
la mort du père et de la mère, le pouvoir
domestique remonte au pouvoir public, qui
nomme le tuteur sur la présentation des
parens : car

page 69

celui qui confirme nomme, et même le pouvoir
public seul nomme d'office, s'il n'y a point de
parens.
Des époux qui divorcent, brisent de leurs
propres mains le sceau du pouvoir domestique,
et leurs enfans sont des orphelins, qui, ne
retrouvant plus la famille qui leur a donné
le jour, devroient tomber sous l'empire du
pouvoir public. Sur la fin d'une nation, c'est
avec des lois fortes qu'on fait de bonnes moeurs,
comme dans ses commencemens, c'est avec de bonnes
moeurs qu'on a fait des lois fortes.
Un enfant n'est jamais émancipé que pour jouir
de facultés civiles, et jamais pour acquérir
l'indépendance des devoirs domestiques,
indépendance qui seroit contraire à la loi
fondamentale d'honorer le père et la mère.
Rien n'est plus contraire à la morale et à
l'humanité, que de faire servir l'homme de
spectacle à l'homme, dans ses difformités
morales et physiques. Cet usage barbare peut
conduire à des crimes. Il est révoltant de voir
montrer des hommes pêle-mêle avec des animaux.
On ne devroit pas non plus permettre d'aller
voir les loges des fous, ni les laisser vaguer
dans les rues, objet de risée et sujet de
malignité pour les enfans.

LIVRE 2 CHAPITRE 8



page 70

administration de la société domestique.
I au pouvoir domestique du père et de la mère,
appartient exclusivement l'administration
domestique, qu'ils exercent conjointement dans
la proportion de leurs facultés, l'ordre de leurs
rapports, et selon la nature des objets à régir.
II les enfans doivent obéir au père et à la mère,
pour la direction de leurs personnes, et
l'administration des biens communs.
III la famille peut avoir besoin du service
extraordinaire de personnes à gages, serviteurs,
apprentis, compagnons de métier, personnes
domestiques, mais accidentelles, et dont les
rapports avec la famille sont purement temporaires.
IV les serviteurs et hommes à gages, les
apprentis et compagnons de métier, et
généralement tous ceux qui engagent librement,
et pour un temps déterminé, leur travail au
service de la famille, sous la stipulation
d'un avantage quelconque, font partie

page 71

de la famille pendant le temps de leur engagement.
Ils n'ont dans la famille que des devoirs à
remplir, et un service à faire ; et comme, sous
ce rapport, ils participent de la dépendance des
enfans, ils doivent participer aux soins, à la
sollicitude et à la protection du père et de la
mère.
V les personnes de la famille sont naturellement
justiciables du pouvoir domestique, pour les
délits domestiques ou leurs différends particuliers.
Mais si l'autorité domestique est insuffisante,
si les délits sont publics, si l'homme qui exerce
le pouvoir domestique est lui-même coupable, ou
partie, la société domestique est justiciable de
la société publique.
VI si la paix entre les familles est troublée
par des discussions relatives aux personnes
ou aux biens, la famille lésée en état purement
domestique, et antérieurement à tout état public,
auroit le pouvoir, et même le devoir de veiller
elle-même à sa conservation, en repoussant par
la force l'agression injuste. Mais une fois que
la société civile est formée par le passage de
l'état purement domestique à l'état public, tout

page 72

exercice de la force privée est suspendu, et la
famille appelle à son secours la force publique
de l'état.

NOTE DU CHAPITRE 8

Au père appartient la direction des affaires
extérieures, à la mère celle des soins intérieurs.
Plus les enfans sont jeunes, plus le soin en
appartient à la mère. L'agriculture, le premier
besoin et la première occupation de l'homme,
distribue ses travaux en trois parts, dont
chacune appartient à une personne de la famille.
L'homme cultive la terre ; la femme veille au
soin de l'intérieur, et manufacture les
productions nécessaires à la subsistance et au
vêtement ; l'enfant garde les troupeaux. De là
vient que dans la hiérarchie de la domesticité,
les valets de labour sont les premiers, et les
bergers les derniers.

LIVRE 2 CHAPITRE 9



page 73

formation de la société publique, ou de l'état.
I toute famille propriétaire forme à elle seule
une société domestique, naturellement indépendante
de toute autre famille dans ses personnes et
dans ses propriétés.
II telles sont les passions des hommes et la
force des circonstances, que cette indépendance
naturelle de la famille est souvent troublée par
quelque autre famille. Ces familles ainsi divisées
sont constituées en état d'opposition réciproque ;
état légitime dès qu'il est nécessaire à leur
conservation, et que l'on appelle l' état de
guerre .
III cet état de guerre entre les familles, dont
aucune force ne pourroit limiter la durée ou la
violence (si l'on suppose qu'il n'y eût pas
d'autre force que celle de la famille), ameneroit
inévitablement la destruction de toutes les
familles, s'il ne s'élevoit au-dessus d'elles,
en vertu des lois générales et nécessaires de la
conservation du genre humain,

page 74

un être qui eût le pouvoir de soumettre à
un ordre général de devoirs, c'est-à-dire, aux
lois d' une constitution et à l'action
d' une administration, ces sociétés
partielles et divisées.
IV cet état est appelé l'état général ou public
de société, qui est formé de plusieurs sociétés
particulières ou domestiques ; et ces familles
ainsi réunies en un corps, forment une nation
sous le rapport de la communauté d'origine, un
peuple sous le rapport de la communauté de
territoire, un état sous le rapport de la
communauté de lois.

NOTE DU CHAPITRE 9

Les familles trouvent dans l'état la force qui
empêche leurs dissensions ; l'homme trouve dans
la religion la force qui comprime ses passions,
et que l'on appelle la grâce .
Ce chapitre est presque entièrement opposé aux
opinions philosophiques de ce siècle, opinions
qui ne sont que des conséquences de principes
posés dans des siècles antérieurs.
Nos philosophes veulent que l'homme naisse bon,
et que la société se forme par intérêt, et pour
accroître la somme de ses jouissances ; et l'homme
naît avec

page 75

des penchans mauvais, et la société se forme par
nécessité, et pour empêcher la destruction de
l'homme : de là suit, pour le dire en passant,
que la fin de tout gouvernement doit être plutôt
d'empêcher le désordre, que de hâter la
population, et que c'est moins d'hommes en
général que d'hommes bons et heureux qu'il
faut peupler la société. La philosophie moderne
professe le principe contraire, et les
gouvernemens modernes le pratiquent, et quand
ils ont forcé la population, ils cherchent
comment ils pourront la faire subsister, et la
mettent à la soupe économique . Les publicistes
modernes veulent que la société déprave l'homme ;
et l'homme ne trouve sa perfection que dans la
société, puisqu'il ne trouve que dans la société
la lumière qui éclaire son ignorance, et la
règle qui redresse ses penchans. Ils veulent
que la société soit volontaire, et le produit
d'un contrat ; et la société est obligée, et
le résultat d'une force, soit de la force de
la persuasion, soit de la force des armes ; car
*Orphée étoit un conquérant comme *Alexandre.
Ils veulent que le pouvoir ait reçu la loi du
peuple ; et il n'existe pas même de peuple
avant un pouvoir, et des hommes qui délibèrent
sur une proposition, ont déjà reconnu le pouvoir
au moins d'un orateur, et en ont reçu la loi.
Ils veulent que le pouvoir soit conditionnel ;
et le pouvoir n'est conditionnel qu'à l'égard
de *Dieu, dont il émane ; car s'il étoit
conditionnel à l'égard des hommes, il ne
seroit plus leur pouvoir, mais leur sujet,
ou tout au plus leur ministre, leur instrument.
Ils veulent que les

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hommes aient cédé une portion de leur liberté,
de leur pouvoir, etc. Etc., et les hommes n'ont
rien cédé que la faculté de se détruire, qui
n'est pas une liberté, et la puissance de se
nuire, qui n'est pas un pouvoir . La
liberté est même mieux assurée, parce qu'elle
est mieux réglée, et le pouvoir plus absolu,
parce qu'il est moins arbitraire.

LIVRE 2 CHAPITRE 10



page 77

constitution de la société publique.
I puisqu'il y a un pouvoir public, il y a des
sujets publics et des ministres publics ; il
y a une société publique, parce que les manières
d'être sont essentiellement relatives, et les
personnes sociales nécessairement homogènes
entre elles.
II les rapports des personnes publiques entre
elles, exprimés dans les lois, forment la
constitution de l'état ou de la société publique.
III le pouvoir public doit être, comme le pouvoir
domestique, soumis à *Dieu seul et
indépendant des hommes ; c'est-à-dire, qu'il
doit être un , masculin, propriétaire,
perpétuel ; car sans unité, sans masculinité,
sans propriété, sans perpétuité, il n'y a pas
de véritable indépendance.
IV le pouvoir public porte les lois, et les fait
exécuter par ses ministres. Ses lois doivent
être aussi l'expression de la volonté générale ,
c'est-à-dire, qu'elles doivent être

page 78

des conséquences plus ou moins éloignées, mais
toujours naturelles, des lois fondamentales,
qui sont la volonté de l'être suprême, dont il
est l'organe et le ministre immédiat, et qui
assurent la conservation de l'ordre public
comme de l'ordre domestique.
V les ministres, dans un état constitué,
participent des fonctions, et par conséquent
de la nature du pouvoir, et pour être indépendans
des hommes et ne dépendre que du pouvoir, ils
doivent, comme le pouvoir lui-même, être du sexe
fort, être uns , c'est-à-dire, former un
corps perpétuel et propriétaire.
VI leurs fonctions se réduisent à deux, à la
fonction de juger les infractions faites
aux lois, et à la fonction de combattre
ou punir les infracteurs. (voyez la constitution
de la société religieuse).
VII les sujets publics, ou le peuple, est le
terme de la volonté du pouvoir et de l'action
du ministère ; et c'est à son utilité que tout
se rapporte dans la société, constitution et
administration.
VIII le pouvoir et ses ministres doivent être
honorés ; et tout ce que nous avons dit

page 79

du pouvoir domestique, doit être appliqué
au pouvoir public.

NOTES DU CHAPITRE 10

Dans les démocraties, la personne domestique
devenue momentanément homme public, revient à
la société domestique ; l'artisan devient juge,
et le juge redevient artisan. L'homme n'y a
jamais l'esprit, ni de la famille, ni de
l'état : le peuple y aime la domination, et
le magistrat la vie privée.
Je ne fais qu'indiquer les principaux objets
dont le développement seroit un traité complet
de tous les rapports et de toutes les lois.
Je ne présente que le plan d'un édifice, ou,
si l'on veut, une table de matières. Mon
seul but a été de donner aux jeunes gens,
non des notions complètes, mais des idées
justes sur des objets qu'ils ne peuvent ignorer
sans honte, et sur lesquelles ils ne peuvent
se tromper sans danger. Qu'on ne s'exagère pas
la difficulté de la méthode analitique que j'ai
suivie ; elle ne pénètre difficilement que dans
des esprits obstrués d'erreurs, ou qui ont
accoutumé leur esprit à ne saisir la vérité
que dans un certain ordre et d'une certaine
manière. Mais les jeunes gens, dont l'esprit
s'ouvre à la vérité, ont plus de facilité qu'on
ne pense à la saisir telle qu'elle leur est
présentée, et même sous des formes qui rebutent
quelquefois des esprits plus exercés.

LIVRE 2 CHAPITRE 11



page 80

administration de la société politique,
relativement aux personnes.
I les rapports d'état ou de pouvoir entre les
personnes, forment la constitution de l'état ;
les rapports d'action et de devoir entre les
personnes, forment l'administration dont
l'exercice appartient au pouvoir public, et
aux ministres sous ses ordres et par sa
direction.
II le pouvoir public, nécessaire pour conserver
les familles, et constitué à cette fin, remplit
cette destination en les défendant au dedans
contre les passions de leurs membres, et y
maintenant l'exercice du pouvoir et l'observation
des devoirs ; et en les défendant au dehors de
toute violence de la part des autres familles,
et réglant entre elles leurs intérêts respectifs.
III les lois par lesquelles le pouvoir public
assure la constitution des familles, en maintient
le gouvernement et y règle les intérêts, sont
les lois sur les personnes et sur

page 81

les biens, sur la possession et la transmission
des propriétés ; ordonnances civiles, commerciales,
rurales, municipales, etc. Etc. Etc., dont il
fait l'application par ses ministres.
IV si le pouvoir public n'a pu prévenir la guerre
entre les familles, il leur permet le combat
devant ses tribunaux, et il en fixe les règles
dans les ordonnances sur la plaidoirie : car
un procès est un débat légal et judiciaire, où
les parties belligérantes mettent les voies de
droit à la place des voies de fait.
V l'homme, ou la famille qui a recours sans
nécessité aux voies de fait, tend à faire
redescendre la société dans l'état natif et
imparfait, et à la faire déchoir de la civilisation,
puisque la société n'a passé à l'état public
de société civile, que lorsque les voies de
droit ont pris la place des voies de fait,
et que la vindicte publique a remplacé la
vengeance personnelle.
VI les voies de fait peuvent être dirigées
contre la famille, contre l'état, contre la
religion.
VII les voies de fait dirigées contre la
famille, peuvent attaquer les hommes ou les

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propriétés de la famille. Elles peuvent être
portées contre les propriétés jusqu'à leur
soustraction par le vol, ou leur destruction
par bris, par incendie, etc. Les voies de fait
peuvent être portées contre l'homme jusqu'à
l'homicide, contre l'époux jusqu'à l'adultère,
contre le père jusqu'au rapt ou à la séduction
de ses enfans, contre la femme jusqu'au viol,
contre l'enfant jusqu'à l'abandon, etc. Etc.
VIII les voies de fait contre les hommes et les
propriétés de la famille, s'appellent des
crimes ou des délits ; les voies de
fait contre les hommes et les propriétés de
l'état, sont des crimes d'état, tels que la
rébellion, la trahison, le faux monnoyage, etc.
IX les voies de fait contre les hommes ou les
propriétés de la religion, reçoivent un degré
de gravité de la généralité et de l'importance
de l'ordre auquel elles attentent : de là vient
qu'elles portent dans nos anciennes lois le
nom de sacrilége . Elles doivent être
empêchées par le pouvoir public, gardien de
tout l'ordre extérieur de la société, comme
dépositaire de toute sa force extérieure.
X la connoissance et la poursuite des

page 83

délits contre l'ordre domestique, public ou
religieux, et leur punition afflictive ou
infamante, personnelle jusqu'à être capitale,
pécuniaire jusqu'à confiscation entière, sont
l'objet des lois criminelles, appliquées par
le pouvoir public, représenté par ses ministres.

NOTES DU CHAPITRE 11

Puisque l'état est institué pour préserver les
familles de leur destruction, il ne doit pas
lui-même les détruire par des frais de justice
exorbitans, des impôts ou un service excessifs.
C'est une voie de fait contre les enfans de la
part du père et de la mère, que leur séparation
volontaire, et plus encore leur divorce, qui
prive les enfans de la double assistance sur
la foi de laquelle ils ont reçu le jour, et
qui les livre sans nécessité naturelle à des
soins étrangers, et même, en cas de secondes
noces, à des soins ennemis.
Les philosophes modernes n'ont cessé de nous
dire que c'est à *Dieu à venger les injures faites
à son culte, et qu'il faut souffrir tout ce
qu'il souffre. On pourroit en dire autant du
parricide. *Dieu ne souffre rien de mal, et il
ordonne au pouvoir humain de tout punir, comme
ma pensée ordonne à mon bras de me défendre : c'est
à cette fin que le pouvoir est armé. Si *Dieu
punissoit toujours d'une manière visible, l'ordre

page 84

intellectuel seroit transporté dans l'ordre visible,
l'homme n'auroit plus de libre arbitre, il ne
seroit plus l'homme, le monde présent ne seroit
plus. Le grand mal de l'impunité, dans la société,
est de faire douter au peuple de la providence.
C'est aux gouvernemens une impiété de ne pas
punir ; mais ils ne doivent pas créer des délits.
Les criminalistes modernes se sont élevés
contre la distinction que faisoient nos
anciennes lois des attentats contre les choses
religieuses appelées sacriléges . Ils n'ont
pas vu que plus l'ordre auquel on attente est
général, plus on est coupable. Ainsi le faux
monnoyage est un plus grand crime que le simple
vol.
La peine de mort, contre laquelle les philosophes
s'élèvent, n'est pas une compensation pour l'ordre
social que le coupable a troublé ; car il n'y a
nulle proportion entre la mort d'un homme qui
doit mourir tôt ou tard, et l'ordre social qui
ne doit jamais être troublé. Cette compensation
ne peut se faire qu'avec l'âme immortelle de
l'homme, et par les peines de l'autre vie,
auxquelles elle peut être condamnée par le
juge souverain, devant lequel le pouvoir
humain renvoie le coupable. Mais la peine
de mort est le moyen qu'emploie la société,
pour empêcher un homme convaincu par ses
actions de vouloir troubler l'ordre, de
persister dans ses tentatives criminelles.
Or, comme la société est un être nécessaire,
elle ne peut employer pour se conserver que
des moyens infaillibles.
Il n'y a pas aujourd'hui en *Europe d'homme
éclairé

page 85

qui ne regarde l'institution du jury en matière
criminelle comme une institution de l'enfance
de la société, et qui ne convient pas plus aux
progrès de la corruption de l'homme, qu'aux
progrès de sa raison. Quand le crime est devenu
un art, la fonction de le juger est une étude
qui suppose l'instruction de plusieurs années
et la pratique de toute la vie, et qui demande
des hommes retirés comme dans un sanctuaire,
loin de l'influence des intérêts et de la
séduction des passions. L'esprit de l'ancienne
jurisprudence étoit de venger la société ;
l'esprit de la nouvelle est de sauver l'accusé.
Le jury, sorte de machine intermédiaire entre le
juge et le coupable, et qu'il faut faire jouer,
ne peut que condamner sur des faits consommés,
ou absoudre sur des intentions présumées. Le juge,
instrument de la loi et non pas son ministre,
s'attache servilement à une lettre qui tue ou
qui absout. Il n'y a que des évidences physiques,
et point de motifs moraux. Selon les matérialistes,
le coupable est une machine, et le jury,
l'instrument même du supplice ne sont aussi que
des machines, dont le coupable ne peut, quoi
qu'il fasse, être atteint, pourvu qu'il ne se
meuve pas dans leur direction. Nous connoissions
en *France le jugement par jury , lorsqu'il
falloit prononcer sur la façon et sur le prix
d'un ouvrage ou travail mécanique. Alors les juges
appeloient des experts jurés , et l'ouvrier
étoit jugé par ses pairs , parce qu'il
étoit question d'un fait que des pairs
seuls pouvoient connoître. Mais les pairs d'un
voleur, d'un assassin !

LIVRE 2 CHAPITRE 12



page 86

administration de la société publique,
relativement aux choses.
I l'administration a rapport, non-seulement
à la direction des personnes publiques, mais
encore au soin des choses publiques.
II toute chose abandonnée, tout homme qui
n'appartient pas à une famille, délaissé, sans
propriétés, sans moyen ou sans volonté d'en
acquérir au moins par un travail légitime,
appartient à toutes les familles ou à l'état,
qui doit prendre soin des hommes, et jouir
des choses pour l'avantage commun.
III ainsi, les enfans exposés, les mendians,
les vagabonds et gens sans aveu, etc., et
généralement tous ceux qui n'ont aucune famille,
ou qui troublent celle des autres, appartiennent
à la grande famille de l'état, et doivent être
reçus temporairement ou viagèrement dans des
maisons publiques de charité ou de correction,
où ils puissent

page 87

trouver la discipline, l'instruction, le travail
et la subsistance.
IV l'état remplissant, à l'égard des personnes
foibles et délaissées, les devoirs d'un père, en
acquiert sur elles le pouvoir, et peut les
faire servir à ses besoins, suivant leur force
et leur capacité.
V l'état permettra, facilitera même dans tous
les sujets, le développement de l'industrie
honnête, propre à chaque sexe, et l'emploi de
tous les moyens naturels et acquis par lesquels
tout homme puisse s'occuper, et toute famille
acquérir quelque propriété. L'état, à cet effet,
fondera des établissemens publics d'éducation,
de police, d'arts, de communication par terre
et par eau ; il veillera à la sûreté des
personnes, à la salubrité des lieux, à
l'abondance des subsistances ; et, pour
renfermer ses devoirs en peu de mots, il fera
peu pour les plaisirs des hommes, assez pour
leurs besoins, tout pour leurs vertus.
VI dans une société constituée, toutes les
familles, en travaillant à accroître leur
fortune par des voies légitimes, doivent se
proposer pour terme à leur industrie, de

page 88

sortir de l'état purement privé, pour se consacrer
au service de l'état dans l'exercice des fonctions
publiques ; et l'état doit y admettre toutes les
familles qu'une fortune suffisante et une
conduite irréprochable rendent dignes de cette
honorable promotion. C'étoit l'esprit et le
motif de ce qu'on appeloit autrefois en *France
l' ennoblissement .
VII le pouvoir public conserve l'état comme il
conserve les familles ; il y empêche les
dissensions intestines, en suspendant l'action
des forces privées ; et il le défend contre
l'invasion étrangère, en rendant une et
régulière l'action de la force publique.
VIII ainsi, l'état se réserve les voies de fait,
et laisse les voies de droit à la famille ; et
par cette disposition, les familles peuvent
vider leurs débats sans que l'état en soit
agité, et les nations se combattre sans que
les familles en soient troublées.
IX le pouvoir public emploie à la défense de
l'état une partie seulement des hommes et des
propriétés de la famille.
X quelquefois il y dévoue des familles entières,
dont il forme un ordre particulier soumis à des
lois spéciales ; mais partout il a

page 89

recours à un service extraordinaire d'hommes
et de choses, dont la levée gratuite ou exigée
s'appelle conscription ou engagement
pour les hommes, don gratuit, contribution,
subvention, impôt pour les choses.
XI la levée et le service des hommes, la
perception et l'emploi de l'impôt, sont l'objet
de règlemens ou d'ordonnances militaires et
fiscales, etc. Etc. Etc.

NOTES DU CHAPITRE 12

Dans les états modernes, l'administration des
choses s'est perfectionnée aux dépens de celle
des hommes, et l'on s'occupe en général
beaucoup plus du matériel que du moral. Il y
a peu de gouvernemens qui mettent à faire
fleurir la religion et la morale l'attention
qu'ils portent à faire prospérer le commerce,
ouvrir des communications, surveiller la
comptabilité, procurer au peuple des plaisirs,
etc. On s'attache surtout beaucoup à inventer
des machines, et l'on ne prend pas garde que
plus il y a dans un état de machines pour
soulager l'industrie de l'homme, plus il y a
d'hommes qui ne sont que des machines, et à
cet égard la différence est sensible entre
l'intelligence d'un montagnard, qui fait tout
lui-même dans sa maison, et celle d'un artisan
de ville qui tourne toute la vie une manivelle,
ou fait courir une navette. *Smith

page 90

lui-même en convient. Son ouvrage est la bible
de cette doctrine matérielle et matérialiste.
Les gouvernemens modernes veulent beaucoup de
commerce, de fabriques, de luxe, de plaisirs,
de population surtout, et ils cherchent à bannir
la mendicité. Ils veulent la cause, et
rejettent l'effet. Le pays de l'*Europe où
il y a le plus de fortunes colossales, est
celui où il y a le plus de pauvres. Qu'on
prenne garde qu'au milieu de notre richesse,
de notre luxe de table surtout, de notre
mollesse, de l'abondance de nos denrées, et
de la perfection de notre agriculture, l'*Europe
a dressé des autels à l'homme qui a enseigné
au peuple à se contenter d'une soupe maigre
à un sou, et qu'on propose de lui faire manger
des os bouillis. On ne feroit pas mieux après
un siége de trois ans. On n'y pense pas ; la
société en *Europe est dans un état violent.
Jadis en *France, chez cette nation si frivole,
on pensoit que les plaisirs publics ne
conviennent qu'aux hommes privés, et que les
hommes publics doivent se contenter de plaisirs
domestiques. Les magistrats et les gens d'église
n'alloient pas au spectacle.
Au contraire, chez tous les peuples non civilisés
ou peu civilisés, les guerres d'état à état
entraînent la désolation de la famille ; et il
suffit de la querelle de deux familles puissantes
pour troubler l'état. On peut remarquer que les
voies de fait sont aux deux extrêmes de la
société, dans l'état purement de famille et
l'état de nation ; celles qui n'ont l'une et
l'autre que *Dieu pour juge d'appel.

LIVRE 2 CHAPITRE 13



page 91

de la société générale des nations civilisées,
ou de la chrétienté.
I le genre humain peut être considéré tout
entier, comme réuni en une société universelle,
sous le pouvoir suprême de *Dieu et les lois
générales de l'humanité ; mais les nations
chrétiennes ou civilisées, forment une société
spéciale sous les lois particulières du
christianisme, appliquées aux relations ou
rapports des nations entre elles.
II les relations que l'humanité en général,
et la religion chrétienne en particulier,
établissent entre les nations, sont exprimées
dans les lois appelées lois du droit des
gens, jus gentium .
III ainsi, les rapports entre les nations sont
l'objet du droit des gens, comme les rapports
entre les familles sont l'objet du droit civil.
IV la société générale des nations chrétiennes,
régie par les lois du droit des gens,

page 92

s'appelle la chrétienté , ou la république
chrétienne.
V les nations, comme les familles, sont entre
elles dans des rapports de guerre, ou des
rapports de paix. Il y a donc les lois de
la guerre et les lois de la paix.

NOTES DU CHAPITRE 13

" c'est une erreur blâmable, dit le célèbre
*Bacon, de penser qu'il n'y a entre les nations
d'autre lien que celui d'un même gouvernement
ou d'un territoire commun. Il y a entre elles
une confédération implicite et tacite, qui
dérive de l'état de société " . de bello sacro.
le droit de guerre ou de paix entre les familles,
formoit le droit des petites nations ou des
familles, jus minorum gentium. le droit
de guerre ou de paix entre les nations, forme
le droit des grandes familles, ou des gens,
jus majorum gentium, ou jus gentium .
Voyez filanghieri , de la législation.

LIVRE 2 CHAPITRE 14



page 93

de l'état de guerre.
I tout ce qui a été dit de l'indépendance
réciproque, et des rapports des familles
entre elles, peut s'appliquer à l'indépendance
et aux rapports des nations entre elles, avec
cette différence toutefois, que les familles
en état civil, ont au-dessus d'elles le pouvoir
public, qui les ramène à l'ordre par la force
des lois ; et que les nations n'ont au-dessus
d'elles que le pouvoir universel ou divin, qui
les ramène à l'ordre par la force des événemens.
II chaque nation forme donc une société
naturellement indépendante de toute autre nation,
à moins que détournée de la constitution
naturelle des sociétés, et soumise à des lois
foibles et variables, elle ne soit obligée de
demander à d'autres nations la garantie de sa
propre existence.
III telles sont les passions des hommes et la
force des circonstances, que cette indépendance
de droit de chaque nation est

page 94

souvent troublée de fait par une agression à
force ouverte de la part de quelqu'autre nation.
IV comme le pouvoir public ne défend pas le
débat entre des familles, mais qu'il en fixe les
règles, ainsi le pouvoir suprême de *Dieu ne
défend pas le combat entre les nations, mais
il en fixe les lois.
V la guerre que se font entre elles les nations
pour maintenir l'honneur de leur indépendance,
ou l'intégrité de leur territoire, même celle
qu'une nation peut faire à une autre pour
étendre la civilisation, sont, comme les procès
entre les familles, un état légitime, s'il est
nécessaire pour maintenir l'ordre général de la
société ; légal, s'il est réglé par les lois
propres à cette circonstance de la société.
VI les conquêtes qu'une nation peut faire dans
une guerre commencée par des motifs légitimes,
et soutenue par des voies légales, et les
indemnités qu'elle peut exiger, sont
légitimement acquises, comme les dommages et
les dépens que les tribunaux accordent à une
partie contre l'autre dans les affaires civiles.

page 95

VII les manifestes justificatifs de leurs griefs
que publient les puissances à la veille de
commencer la guerre, sont un hommage rendu à la
justice éternelle, souveraine des nations ; et
les déclarations de guerre qui avertissent les
sujets respectifs de prendre des précautions
pour la sûreté de leurs personnes et de leurs
biens, sont une mesure que prescrit l'humanité.
VIII la première loi du droit de guerre entre
les états, et la plus sacrée, est que l'état ne
fait la guerre qu'à l'état, et non à la famille.
Ainsi l'état belligérant doit respecter l'honneur
et la vie des personnes de la famille, ne point
en exiger de service personnel militaire,
préserver ses propriétés de destruction et
d'enlèvement gratuit, sauf le cas d'absolue
nécessité. Il doit conserver les familles dans
la jouissance des propriétés communes, morales
et physiques, établissemens de religion,
d'éducation, de police, de subsistance, de
salubrité, etc.
IX la famille par conséquent ne doit pas, sous
des peines graves établies dans le droit public
et l'usage des nations chrétiennes, prendre part
à la guerre que se font

page 96

entre elles des armées campées sur son territoire,
ni directement, ni indirectement, par l'espionnage,
l'embauchage, etc.
X la course sur mer contre les bâtimens de
commerce n'est point une violation du droit
des gens, parce que le commerce, quel que
soit son objet, public autant que domestique,
ajoute aux moyens que l'état a de continuer
la guerre, et peut être regardé comme une
propriété nationale.
XI le vainqueur étranger peut exiger, des peuples
qu'il a soumis, des contributions, et même des
sermens de fidélité à son gouvernement, comme
le prix de la protection qu'il accorde aux
personnes et aux biens, protection que le
vaincu accepte par cela seul qu'il en jouit :
domination de la force, que le traité subséquent
peut convertir en pouvoir légal.
XII les lois de la guerre, qui ne sont que les
lois naturelles de l'humanité appliquées à cet
état particulier des nations, interdisent de
faire aucun mal aux hommes dont il ne puisse
pas résulter un plus grand avantage pour celui
qui le fait ; elles défendent d'aggraver les
maux de la nature, et

page 97

de détruire l'homme lorsqu'on l'a mis hors d'état
de nuire. Ainsi elles défendent de faire mourir
le prisonnier de guerre, de se servir d'armes
inusitées et cruelles, d'empoisonner les
sources, de bombarder une ville affligée de la
peste, de tirer en mer sur un vaisseau qui
brûle, ou de refuser des secours à un navire
en péril. De là l'obligation à toute puissance
en état de guerre de nourrir les prisonniers,
de faire panser les blessés, et inhumer les
morts de l'ennemi que le sort de la guerre a
fait tomber entre ses mains. De là enfin ces
procédés en pleine guerre, et même au milieu
des combats, qui n'ont été connus que des
peuples chrétiens, et où la générosité va
souvent plus loin que les lois même de
l'humanité.
XIII la loi d'empêcher les maux inutiles et
excessifs, ne permet pas de pousser l'opiniâtreté
de la défense plus loin que la probabilité du
salut, à moins que le plus grand bien de la
société ne rende nécessaire et exigible le
sacrifice de quelques hommes ; et ce don de
soi, que tout homme doit à la société.
XIV la puissance belligérante qui se

page 98

permet de manquer la première aux lois de la
guerre, autorise de justes représailles que
l'humanité permet, et quelquefois prescrit,
pour empêcher la continuation ou le retour
des mêmes excès.

NOTES DU CHAPITRE 14

On peut voir ce que sont devenues les garanties
accordées par le traité de *Westphalie , et
par les traités subséquens. L'auteur a considéré
le traité de *Westphalie sous ce point de vue.
Ceux qui ont voulu établir un tribunal pour juger
les querelles des nations, et établir ainsi entre
elles une paix perpétuelle, ont proposé une chose
contre nature : car un tribunal suppose une force
supérieure à celle des parties, qui puisse les
soumettre au jugement prononcé contre elles, et
ce tribunal composé de nations, n'auroit aucune
force contre les nations. Ce seroit la
constitution germanique appliquée à l'*Europe en
général : constitution forte contre les foibles,
et plus foible contre les forts. Les philosophes
modernes ont beaucoup déclamé contre la guerre,
jusqu'au moment où elle s'est faite pour leur
compte, et pour étendre leurs opinions.
*Bacon met au nombre des motifs légitimes

page 99

de guerre celui d'étendre la civilisation, et de
tirer un peuple de la barbarie ; et il a fait un
traité exprès pour le soutenir. C'est un dialogue
entre des interlocuteurs de différentes religions,
et il fait l'honneur au catholique de lui donner
à défendre la cause de la civilisation.
Les déclarations de guerre sont la première
assignation dans un procès. Les gouvernemens
se dispensent sans aucune raison de ce procédé
d'humanité, de générosité, de religion même,
comme s'ils ignoroient l'influence de tout ce
qui est de morale publique sur la morale privée.
Chez les mahométans et les sauvages, comme autrefois
chez les païens, la guerre se fait à la famille
autant ou plus qu'à l'état. On la réduit en
esclavage, on détruit ou l'on enlève ses propriétés.
De là vient que les guerres que se font entre elles
les nations chrétiennes, sont bientôt oubliées,
et leurs désastres bientôt réparés. Je ne sais
quel auteur dit qu'il y a des pays en *Europe
qui ne sont pas remis des ravages des romains ;
et l'on peut voir dans les provinces qui
confinent à l'empire turc, des traces de dévastation
irréparable.
Si le commerce ne perdoit pas à la guerre, il y
gagneroit. Si les commerçans y gagnoient, la
guerre seroit interminable ; et l'humanité
peut-être demande que, dans une guerre entre
deux nations, la course sur mer soit autorisée.
Rien de plus humain que de bien traiter les
prévenus de crimes détenus en prison. Mais si
les prisonniers sont aussi commodément

page 100

dans la maison de détention que le citoyen dans
la sienne, la prison sera l'asile de la fainéantise
et de la mauvaise foi. Il n'y a pas de terme à la
vérité, il y en a un à la vertu.
Les guerriers d'*Homère se prodiguent l'insulte
avant le combat, et l'injure après la victoire.
Les romains faisoient passer au fil de l'épée des
villes et des armées entières. Le christianisme
a fait disparoître toutes ces horreurs de l'état
de guerre ; car ce ne sont pas des guerriers qui
ont détruit, à la nouvelle-*Espagne, les
malheureux indiens, ce sont des marchands.

LIVRE 2 CHAPITRE 15



page 101

de l'état de paix.
I la guerre ne pouvant avoir d'autre terme que
la paix, l'humanité commande de l'accélérer ; et
il doit être permis, même au fort de la guerre,
à tous envoyés ou messagers de paix de passer et
repasser librement à travers les pays occupés
par les armées ; et toute cessation d'hostilités
par armistice, trève ou capitulation, cartel
d'échange, conventions préliminaires ou
définitives, doit être religieusement exécutée.
II la cessation de la guerre entre deux nations
les fait rentrer dans l'ordre général des relations
pacifiques, qui avoit été suspendu par les
hostilités réciproques, et quelquefois dans un
ordre particulier d'alliance offensive et
défensive.
III les ambassadeurs et envoyés des puissances
étrangères doivent, en se conformant aux lois,
jouir auprès de la nation où ils résident, des
honneurs attachés au caractère public dont ils
sont revêtus, et

page 102

auquel la guerre même ne peut porter atteinte.
IV ce caractère étant essentiellement pacifique,
leur interdit, comme une violation du droit des
gens, toute démarche hostile contre la nation
qui les reçoit, et toute infraction à ses lois.

LIVRE 2 CHAPITRE 16



page 103

des traités entre les nations.
I cette partie de la législation du droit des gens,
soumise à l'influence de circonstances particulières,
ne peut être réglée par des considérations générales.
Elle est toute comprise dans les traités eux-mêmes,
véritables lois entre les nations jusqu'à
révocation expresse : lois passagères et variables,
si elles ont été imposées par la violence contre
l'ordre naturel, politique et religieux des
sociétés : lois durables, si cet ordre naturel a
été respecté par la modération, qu'on peut
appeler la sagesse de la force.
II les puissances chrétiennes commencent leurs
traités d'alliance et de paix par une formule
religieuse qui les met sous la protection de l'être
trois fois saint, présent aux conventions solennelles
des peuples, comme aux pensées intimes des hommes :
usage vénérable, aveu de foi et hommage envers
la divinité, et le seul acte public de religion que
puissent faire les peuples réunis en un corps.

NOTE DU CHAPITRE 16



page 104

On peut voir dans l'écrit déjà cité sur la paix
de *Westphalie, inséré à la fin de cet ouvrage,
que ce traité célèbre renfermoit le germe des
guerres qui depuis ont désolé l'*Europe ; parce
qu'il y fondoit la démocratie politique et
religieuse, qui sont contre l'ordre naturel
des sociétés, et qui ne pouvoient s'affermir,
parce que rien ne s'affermit contre la nature.

LIVRE 2 CHAPITRE 17



page 105

surveillance et bienveillance envers les
étrangers.
I tel est le voeu de la nature, que l'homme
reste auprès des parens qui lui ont donné le
jour, et sur le sol qui l'a vu naître, que la
qualité d'étranger est regardée chez tous les
peuples ou comme une présomption de fuite, qui
autorise un gouvernement à demander à l'étranger
des preuves légales de bonne conduite, ou comme
un malheur qui mérite de sa part une protection
particulière.
II de là à la fois le droit d'hospitalité, sacré
chez tous les peuples ; et les violences exercées
autrefois, ou la surveillance exercée aujourd'hui,
non-seulement envers l'homme étranger à la nation
chez laquelle il voyage, mais même, dans certains
cas, envers le citoyen étranger à la commune
où il se trouve.
III lorsque le gouvernement s'est assuré de la
probité d'un étranger, il doit lui accorder
protection et assistance, et se regarder

page 106

comme remplaçant à son égard son gouvernement
naturel, et même sa famille ; mais comme il ne
peut pas l'assujettir à tous les devoirs de
citoyen, il ne doit pas lui en permettre toutes
les facultés.
IV les facultés de citoyen appartiennent aux
familles indigènes, et particulièrement celle
de posséder exclusivement, et comme leur
patrimoine, le sol natal qu'elles ont fécondé par
leurs sueurs dans la vie domestique, et défendu
par leurs soins, et souvent de leur sang, dans
la vie publique.
V l'étranger qui a rendu ou qui peut rendre à
l'état des services distingués, par une industrie
productive, ou dans des fonctions publiques,
partage les devoirs de citoyen, et l'état doit
lui en accorder les facultés par des lettres
de naturalisation.
VI l'étranger prévenu d'un délit dans son pays,
et réclamé par son gouvernement, doit lui être
rendu, mais seulement dans des cas spécifiés
d'avance, et pour des crimes manifestement
attentatoires aux lois fondamentales des sociétés,
et punis chez tous les peuples civilisés de
peines capitales : l'extradition ne doit pas
être accordée pour

page 107

des délits locaux et politiques, et si le droit
d'asile n'est plus attaché aux temples, l'univers
entier est un temple pour l'homme infortuné.
VII toute introduction d'étrangers qui, par
leur constitution morale ou physique, peuvent
détériorer les moeurs d'une nation, ou même en
altérer la race, doit être resserrée dans
d'étroites limites, si elle ne peut être
entièrement empêchée. De là venoient les
difficultés que les gouvernemens apportoient
à l'admission des races d'une couleur différente
de la couleur européenne, ou de religions
ennemies de la religion chrétienne.

NOTES DU CHAPITRE 17

Chez les anciens, étranger étoit synonyme
d'ennemi. Il faut remarquer que chez les anciens
la famille étoit hospitalière, et l'état
inhospitalier. C'est tout le contraire chez les
peuples modernes. L'hospitalité ancienne de la
famille s'est partagée entre les hôpitaux et les
hôtelleries ; et l'on peut assurer en général
que là où les auberges sont les meilleures,
et le métier d'aubergiste plus considéré,
l'homme est moins hospitalier envers l'étranger.

page 108

Il faut craindre plus qu'il ne faut la désirer
l'affluence des étrangers en *France. Tout esprit
national, première défense d'un état, se perd
par ce contact des moeurs étrangères ; et ce sont
les anglais voyageurs, autant que les français
armés, qui ont perdu la *Suisse. Le dirai-je ?
Il y a des choses en *Europe qui périssent par
leurs propres excès, comme la philosophie, les
spectacles, le commerce peut-être : et ce
cosmopolite, qui rendoit les citoyens de
l'univers étrangers à toute religion et à
toute patrie, n'a-t-il pas influé sur des
événemens dont le résultat sera d'isoler les
peuples les uns des autres ? Ne voyons-nous
pas déjà les gouvernemens se montrer plus
difficiles sur l'admission des étrangers, et la
qualité seule de voyageur soumettre partout un
homme à des formalités rigoureuses ? L'*Europe
revient, sans s'en douter, à beaucoup de vieilles
idées dont le temps a démontré la justesse. Nous
croyons mal à propos nos pères peu habiles à
gouverner les hommes, parce qu'ils s'entendoient
beaucoup moins bien que nous à administrer les
choses. Nous nous trompons, et les gouvernemens
modernes ont perdu toute connoissance des
hommes, par une attention exclusive sur les
choses.

LIVRE 2 CHAPITRE 18



page 109

des codes des lois, ou corps de droit.
I il résulte de tout ce qu'on vient de dire,
que toute la législation est renfermée dans
trois codes de lois, ou corps de droit ,
relatifs aux trois états de société.
1 un code domestique, ou code des familles, qui
compose le corps de droit civil ou privé,
et qui comprend les lois domestiques, qui
fixent le rapport des personnes domestiques
dans la famille, et les lois civiles, qui
fixent les rapports des familles entre elles
dans l'état. La connoissance de ces lois est
l'objet de la jurisprudence.
2 un code public, ou des nations, qui compose
le corps de droit public , et qui comprend
les lois politiques ou publiques, qui fixent les
rapports des personnes publiques dans l'état, et
les lois du droit des gens , qui règlent les
rapports des nations entre elles dans la
chrétienté. La connoissance de ces lois est
l'objet de la science du publiciste.

page 110

3 un code religieux, appelé corps du droit
canonique , qui comprend les vérités
dogmatiques, loi ou règle de la pensée de
l'homme dans ce qu'il peut connoître de *Dieu
et des personnes divines ; les vérités de culte
et de discipline, règle des rapports de
l'homme avec la divinité, et les vérités morales,
règle des rapports des hommes entre eux à
cause de *Dieu. La connoissance de ces lois est
l'objet de la science du théologien.
II on voit, en comparant ces diverses lois, que
les lois dogmatiques, les lois domestiques, les
lois politiques fixent la constitution du pouvoir ;
et que les lois de discipline, les lois civiles,
et les lois du droit des gens, règlent l'exercice
des devoirs.
III ainsi les lois du droit des gens sont aux
nations, ce que les lois civiles sont aux
familles.
IV les lois civiles sont les règles de la

page 111

paix que la société met entre les hommes ;
les lois criminelles sont les règles de la
guerre que le pouvoir déclare aux ennemis de
l'ordre social.
V les lois criminelles sont domestiques,
politiques, religieuses, comme la société ;
elles ont un effet passager ou irrévocable,
comme le délit.
VI les châtimens que le père de famille inflige
à ses enfans pour des fautes légères, sont les
peines passagères de la société domestique ;
l'exhérédation, et autrefois la malédiction,
en sont les peines irrévocables.
VII la société politique inflige, suivant la
gravité et l'espèce des délits, des peines
passagères, afflictives ou pécuniaires, telles
que la prison, l'exil, l'exposition, l'amende ;
et des peines irrévocables, afflictives et
pécuniaires, telles que la peine de mort, et
la confiscation.
VIII il y a dans la société religieuse, suivant
la gravité et l'espèce des délits, des peines
passagères, appelées satisfactions, pénitences,
censures , et des peines irrévocables,

page 112

qui sont les peines de l'autre vie, connues chez
tous les peuples.
IX ainsi, rapports des individus entre eux dans
la famille, des familles entre elles dans la
nation, des nations entre elles dans le monde ;
des hommes, des familles, des nations entre elles,
du genre humain tout entier avec *Dieu dans la
religion ; lois domestiques et civiles, lois
publiques, et du droit des gens, lois de la
religion et de la morale ; lois criminelles
dans la famille, dans l'état, dans la religion,
forment la société en général, ou l'ordre
moral de l'univers.

NOTES DU CHAPITRE 18

Les lois domestiques et les lois politiques, en
*France, n'étoient pas écrites pour la plupart.
Les lois domestiques non écrites s'appellent
les moeurs ; les lois politiques non écrites
s'appellent des usages , des coutumes .
*Dieu parle à la première famille, il écrit
pour le premier peuple, et les lois domestiques
deviennent des lois publiques, lorsque la
famille devient l'état. Le même ordre de choses
se renouvelle sous nos yeux ; les peuples
naissans n'ont rien d'écrit, ni sur la société
domestique, ni sur la société publique. à mesure
qu'ils avancent, ils écrivent leurs lois
politiques ;

page 113

plus tard ils écrivent jusqu'aux lois domestiques,
ou aux moeurs. C'est là que nous en sommes. Ainsi
le vieillard ne se rappelleroit de rien, s'il
n'écrivoit tout. Malheur peut-être à une nation
obligée d'écrire, et de faire des lois même de
ses moeurs !
Il faut nous arrêter un moment sur le mot
droit . Droit vient de dirigere, directum ,
et désigne une rectitude absolue. En hébreu,
droit et coutume sont synonymes, sans
doute parce que la coutume étoit droite et
bonne. Mais nous en avons fait l'équivalent du
mot latin jus , qui vient de jubere ,
commander, et qui eût été beaucoup mieux rendu
par le mot jussion . Les anciens ne
connoissoient que des commandemens , ou des
volontés arbitraires de l'homme. Les modernes
ne doivent connoître que des règles , ou
lois naturelles de l'ordre. Et voilà pourquoi
les uns disoient jus , et les autres disent
droit ou règle ; car le jus n'est pas
toujours le droit ; et le jus belli , chez
les anciens, n'étoit pas assurément le droit
naturel de l'état de guerre entre les hommes.
C'est parce que les volontés humaines doivent
être conformes aux volontés divines, que le
mot ordre , dans la langue la plus juste de
l'*Europe, exprime également les deux idées,
et que l'on dit, l'ordre ou les ordres du général,
et les lois de l' ordre . *Burlamaqui a fait
une observation à peu près semblable sur le
mot jus. *Jura, selon *Festus, se disoit
autrefois jusa ou jussa .
La religion chrétienne repousse du coeur et des
lèvres du père de famille le terrible droit de
maudire ;

page 114

et la société politique ne lui permet plus la
peine de mort. Mais tout délit contre l'ordre
domestique, qui eût encouru autrefois la
malédiction paternelle, seroit aujourd'hui
puni, par le pouvoir public, du dernier supplice.
La religion, comme on voit, a adouci les peines.
On voit pourquoi toutes les lois criminelles de
la famille, de l'état, de la religion, sont
ébranlées à la fois, et pourquoi dans le même
temps qu'on nie l'éternité des peines, on veut
abolir la peine de mort, et introduire dans la
famille une éducation sans vigueur. Les lois
rendues en *France pendant la révolution, ne
permettoient pas au père de déshériter son fils.

LIVRE 2 CHAPITRE 19



page 115

accord de la religion et de l'état.
I la religion est la raison de toute société,
puisque hors d'elle on ne peut trouver la
raison d'aucun pouvoir, ni d'aucuns devoirs.
La religion est donc la constitution fondamentale
de tout état de société.
II la société civile est donc composée de religion
et d'état, comme l'homme raisonnable est composé
d'intelligence et d'organes.
III l'homme est une intelligence qui doit
faire servir ses organes à la fin de son
bonheur et de sa perfection. La société civilisée
n'est autre chose que la religion qui fait servir
la société politique à la perfection et au
bonheur du genre humain.
IV si la constitution du pouvoir politique a sa
raison dans la religion, qui nous le présente
comme le ministre de la divinité, minister dei
in bonum, l'administration politique a sa
règle dans la morale.
V ainsi la société la plus parfaite est

page 116

celle où la constitution est la plus religieuse,
et l'administration la plus morale.
VI la religion doit donc constituer l'état ; et
il est contre la nature des choses que l'état
constitue la religion.
VII mais afin que l'état soit constitué par la
religion, il est nécessaire qu'il en règle les
ministres, dont les passions pourroient altérer
la religion, et ébranler ainsi la constitution
de l'état.
VIII ainsi l'état doit obéir à la religion, et
les ministres de la religion doivent obéir à
l'état, dans tout ce qu'il ordonne de conforme
aux lois de la religion ; et la religion
elle-même n'ordonne rien que de conforme aux
meilleures lois de l'état.
IX par cet ordre de relations, la religion
défend le pouvoir de l'état, et l'état défend
le pouvoir de la religion.

NOTES DU CHAPITRE 19

Il faut laisser dire les esprits superficiels,
et les publicistes anglicans : le plus grand
ennemi du pouvoir politique du roi d'*Angleterre
est sa suprématie religieuse, parce qu'il n'y a
pas dans un état

page 117

de moyen de destruction plus efficace qu'une
institution contre nature. La religion est
nécessaire au faîte de la société, inutile
ou funeste partout ailleurs ; et c'est d'elle
que l'on peut dire : il vaut mieux n'être pas,
que de vivre avili.
la religion n'abandonne jamais la première l'état ;
mais si elle en est abandonnée, elle laisse périr
le gouvernement, assez insensé pour la regarder,
non pas comme la souveraine nécessaire, ou même
comme une alliée utile, mais comme une ennemie
cachée, un mal inévitable, qu'il faut circonscrire
ainsi que la peste, de peur qu'il ne gagne, ou
tolérer comme les jeux publics et les prostituées,
de peur qu'on ne fasse pis. Les états où cette
opinion est répandue et mise en pratique ne
sauroient subsister ; et il n'est pas douteux
que la tolérance, pour ne pas dire la protection
accordée depuis cinquante ans en *France, à des
hommes et à des opinions impies, n'ait, même
politiquement, été la première cause de ses
malheurs. Il y a des désordres impunis ailleurs
que la *France ne peut pas se permettre, et elle
n'est pas dans le monde une société sans
conséquence . Si *Dieu est le pouvoir suprême
de la chrétienté, la *France est son premier
ministre : elle a été le grand moyen de la
civilisation en *Europe, et elle peut encore y
rétablir les vraies maximes. On a toujours devant
les yeux quelques entreprises surannées de la
cour de *Rome ; et l'on ne sait pas que les
progrès, la force, la civilisation, l'existence
même des états de l'*Europe est due à
l'intervention perpétuelle de

page 118

la cour de *Rome, et même à ses écarts ; et qu'elle
a été la mère qui a allaité, élevé et souvent
corrigé ces enfans à demi-sauvages. Quand on
écrira l'histoire avec cette pensée, au lieu
de se traîner sur les pas de nos historiens
soi-disant philosophes, qui se sont traînés
eux-mêmes sur les pas de *Wiclef et de *Luther,
et qui ont rappelé, exagéré, commenté jusqu'au
dégoût les vices de quelques papes, u sera
étonné des nouveaux points de vue qui s'ouvriront
en histoire et en politique. On est confondu
lorsqu'on pense aux livres qu'il faut refaire,
surtout en histoire, et même en histoire de
*France, où nous n'avons presque que *Daniel,
et *Hénault, qui rend au p *Daniel la justice
qu'on a refusée à la robe du jésuite. L'*Europe
depuis long-temps fait fausse route ; et malheur
aux gouvernemens que la révolution n'aura pas
remis dans le bon chemin ! Il est vrai que tout
le mal fait depuis un siècle ne peut pas être
réparé dans dix ans, comme il y a des maux faits
dans l'espace de dix ans qui ne peuvent pas être
réparés dans un siècle ; mais quand le pouvoir
commence bien, le temps achève ; car le temps
est le premier ministre de tout pouvoir qui
veut le bien.
Tous les gouvernemens anciens donnoient ou
laissoient donner des biens à la religion.
Les gouvernemens

page 119

modernes tendent tous à la dépouiller de toute
propriété, et à la réduire à l'état précaire et
avilissant de mercenaire. De grands désordres,
dont le premier sera l'asservissement de la
religion, et l'avilissement de la morale, seront
la suite de ces théories où les gouvernemens
sacrifient tout aux systèmes de quelques beaux
esprits, et à l'avidité de quelques courtisans.
La religion est un rempart que les gouvernemens
en *Europe cherchent à abattre, parce qu'il
borne l'envie qu'ils ont de s'étendre. Quand
ils l'auront renversé, ils seront tout étonnés
de trouver au delà l'abîme sans fond de la
souveraineté populaire qu'il leur cachoit. Ils
voudront le relever ; il ne sera plus temps :
hélas ! Seroit-ce des peuples qu'il faudroit
entendre cette parole terrible de saint *Paul,
qu'on ne peut à la lettre entendre de l'homme ?
" il est impossible, une fois qu'on a goûté le
don céleste de la vérité, et qu'on l'a rejeté,
d'y revenir " ; et un peuple chrétien une fois
corrompu, le seroit-il sans retour ?

LIVRE 2 CHAPITRE 20



page 120

considérations générales.
société domestique, ou famille ; société publique,
ou état ; société universelle, ou religion
chrétienne, à la fois domestique et publique,
sont, non égales, mais semblables dans leur
constitution, ou dans le nombre et le rapport
des personnes ; semblables dans leur gouvernement,
qui est la direction des personnes et
l'administration des propriétés pour l'utilité
commune ; semblables dans leur principe, qui
est la raison, dans leur moyen, qui est l'ordre,
dans leur fin, qui est le bien, alpha et
omega des êtres ; mais elles sont différentes
d'étendue, et telles que des cercles concentriques,
qui ont le même nombre de parties, et également
disposées, et qui ne diffèrent que de grandeur :
elles ont toutes le pouvoir au centre, le sujet
à la circonférence ; le ministre, semblable au
rayon qui joint le centre à chaque point de la
circonférence, placé entre le pouvoir et le
sujet, pour lier la volonté de l'un à l'obéissance

page 121

de l'autre. Telles sont les lois générales de
toute société, et les harmonies du monde moral.
Tout y est vrai dans les principes, tout
y est réel dans les personnes. Les lois n'y
sont pas écrites au fond du coeur des hommes ,
comme le veulent les sophistes, car l'homme
pourroit les méconnoître ou les nier ; elles
ne sont pas uniquement confiées à la tradition,
car l'homme pourroit les oublier ; mais une fois
révélées à l'homme par la parole, moyen unique
et nécessaire de toutes ses connoissances morales,
elles sont fixées par l'écriture pour les nations,
et elles deviennent ainsi une règle universelle,
publique, invariable, extérieure ; une loi
qu'en aucun temps et en aucun lieu, personne ne
peut ignorer, oublier, dissimuler, altérer ;
et, pour me servir des expressions de *Bossuet
et de *Leibnitz, deux des plus beaux génies
qui aient honoré l'intelligence humaine,
différens de nations, divisés peut-être de
croyance sur certains points, mais se réunissant

page 123

à proclamer, à défendre les vérités fondamentales
de l'ordre social. " dans cette parole de *Dieu,
(le décalogue) dit *Bossuet, sont les premiers
principes du culte de *Dieu et de la société
humaine " ; ... etc.
Enfin, *Leibnitz, dans ce passage d'une haute
philosophie et d'une profonde connoissance des
principes de l'ordre, passage qui n'est que
l'expression généralisée ou analitique de celui
de *M *Bossuet : " la collection de tous les
esprits constitue la cité de *Dieu , et le
monde moral dans le monde physique. Rien dans
les oeuvres de *Dieu de plus sublime et de
plus divin : c'est la monarchie vraiment
universelle, et l'état le plus parfait sous
le plus parfait des monarques " .
nous sommes parvenus au terme de notre

page 124

carrière. Nous avons considéré, par les seules
lumières de la raison, la législation générale
de l'ordre social ; nous en avons fait l'application
aux lois particulières des sociétés ; nous en
avons trouvé la raison dans l'homme et le
principe dans *Dieu : car la société, si l'on
s'obstine à n'y voir que l'homme, n'est qu'un
long supplice, un lieu de confusion et d'horreur ;
et certes, ils sont conséquens à eux-mêmes les
publicistes modernes, qui, ne voulant pas
admettre *Dieu dans la société humaine, la
regardent comme un état contraire à la nature
de l'homme, et celle où il est le plus malheureux
et le plus dépravé.
Nous ne pouvions parler de *Dieu et de l'homme,
sans considérer leurs rapports, dont l'ensemble
et l'ordre s'appellent la société religieuse ,
rapports qui sont la règle de la mesure de ceux
des hommes entre eux dans la société politique ;
car les hommes, s'il n'existe pas de *Dieu, ne
peuvent légitimement rien les uns sur les autres,
ne se doivent rigoureusement rien les uns aux
autres, et tout devoir cesse, entre les
êtres, là où cesse le pouvoir sur tous les
êtres.

page 125

Mais en considérant la société, même religieuse,
semblable en tout à la société politique, et
composée de personnes semblables dans leur
nombre et dans leurs rapports, nous avons dû
considérer l'accord des vérités fondamentales
que la religion propose à notre foi, avec les
conceptions les plus générales de la raison,
" parce que le temps est venu de considérer ainsi
la vérité, que nos erreurs le demandent, et que
nos lumières le permettent " . Ici nous avons à
craindre que les mêmes hommes qui ont jusqu'à
présent accusé la foi des chrétiens d'être trop
simple et trop crédule, ne l'accusent aujourd'hui
d'être trop haute et trop raisonnée. Cette
inconséquence ne devroit pas surprendre. On nous
a contesté la raison, lorsque nous n'opposions
que la foi ; on nous contestera peut-être la
foi, lorsque nous opposerons la raison, parce
qu'on ne sait pas que pour toute connoissance,
même profane, la foi précède la raison pour la
former, et que la raison suit la foi pour
l'affermir. Il seroit temps cependant de faire
cesser cette guerre civile, et même domestique,
entre la foi et la raison, où tout périt,
raison et foi, et ce combat opiniâtre

page 126

entre les esprits, qui ne laisse sur le champ
de bataille que des morts.
C'est parce que la foi commence la raison et
que la raison achève la foi, qu'il a paru de
siècle en siècle des écrits solides et
lumineux, dans lesquels les motifs de la foi
ont été prouvés par la raison de l'autorité,
et qu'il en paroîtra à l'avenir où ces motifs
seront prouvés par l'autorité de la raison ;
et il ne faut pas regarder cette expression
opposée en apparence, raison de l'autorité,
autorité de la raison, comme une vaine
antithèse ; car il est vrai de dire que la seule
autorité qui ait pouvoir sur l'être raisonnable,
est la raison. Ces discussions, il est vrai,
n'éclairent la raison que des hommes instruits ;
mais cela suffit pour le bon ordre de la société,
parce que l'exemple des gens instruits, est la
seule raison de ceux qui ne peuvent pas l'être.
Que les analogies que j'ai cru apercevoir entre
les idées générales de la raison, et les dogmes
fondamentaux de la religion, et qu'il seroit
aisé de porter plus loin, soient ou ne soient
pas justes, toujours est-il certain qu'il y a
dans ce genre des vérités à découvrir,

page 127

parce qu'il y a des erreurs à combattre, et
qu'il y a des explications à donner, tant qu'il
y a des obscurités à dissiper ; que si les
explications que j'ai données ne sont pas
suffisantes, d'autres iront plus loin ; mais,
si je ne me trompe, en suivant la même route,
et profiteront même des erreurs de ceux qui les
auront précédés ; car rien n'est perdu pour
les progrès de la vérité, et dans la science
des rapports moraux comme dans celle des rapports
numériques, on parvient à des résultats vrais,
même par de fausses positions .
Les hommes exercés à la méditation, me
pardonneront la forme dialectique que j'ai suivie
dans quelques endroits de la première partie. C'est
sous cette forme que la vérité, ou ce que j'ai
pris pour elle, s'est développée dans mon esprit,
et je l'ai exprimée dans le même ordre, pour la
faire mieux entrer dans l'esprit des autres.
Peut-être aussi que me défiant de moi-même, car
l'homme ne doit jamais accorder à ses jugemens
une confiance sans réserve, j'ai laissé au
raisonnement cette forme rigoureuse, comme un
appui nécessaire à la raison, ainsi qu'un

page 128

architecte qui a construit une voûte d'un trait
hardi, laisse les cintres pour s'assurer contre
les accidens. Il me seroit possible, sans doute,
d'écrire d'une manière plus oratoire ; mais j'ai
toujours pensé qu'il ne faut chercher à entraîner
le lecteur, que lorsque la conviction a applani
les voies dans lesquelles on veut le faire marcher,
parce qu'alors on l'entraîne à bien moins de frais,
et qu'il se précipite de lui-même là où vous
voulez le mener. à la vérité, il est beaucoup
d'hommes qui se piquent de raison, et même
d'instruction sur d'autres objets, qui ne veulent
être ni convaincus de certaines vérités, ni
entraînés dans de certaines voies, et qui
prennent le parti très-peu raisonnable de nier
ce qu'ils n'osent pas approfondir. Ces personnes
ont pu se donner le titre d' esprits forts ,
dans un temps où ceux qui vouloient se délivrer
d'une règle fâcheuse à l'amour-propre, et
incommode aux passions, se contentoient de
quelque chose qui ressemble à des raisonnemens ;
mais aujourd'hui que ces matières sont plus
approfondies, et rendues sensibles par des
expériences décisives, le titre de philosophe
sera à plus haut prix, on

page 129

ne l'obtiendra pas en répétant les sophismes
de *J-*J *Rousseau, les sottises d'*Helvétius,
les logogryphes du baron d'*Holbac, ou les
sarcasmes de *Voltaire. Et les chrétiens aussi
ont étudié l'homme et son esprit , la société
et son contrat, la nature et son système ,
et ils savent sur quelles voies se trouve la
lumière, et quel est le lieu où habitent les
ténèbres .

DISSERTATION



page 130

sur la pensée de l'homme et sur son expression,
à rapporter au chapitre Ier du livre Ier.
la dissertation suivante, nécessaire pour
l'intelligence des premiers chapitres de la
première partie de cet ouvrage, ne pouvoit, à
cause de sa longueur, entrer dans le texte, ni
même l'accompagner ; on a préféré de la rejeter
à la fin de l'ouvrage, comme une pièce
justificative des propositions qui y sont
avancées.
J'espère rendre sensibles au lecteur, des
vérités, ce semble, purement intellectuelles,
et le faire convenir qu'ainsi que la théorie
des principes de la société devient évidente par
une application continuelle aux faits
extérieurs et sensibles de la société, de même
la théorie des principes de l'être intelligent
reçoit un haut degré de certitude des faits
extérieurs et sensibles de l'être lui-même, faits
qui sont l' expression naturelle de ses
pensées.
Dans ces deux théories, celle de l'être et

page 131

celle de ses rapports en société, consiste
toute la métaphysique. Elle est donc une science
de réalités ; et si certains auteurs qui ont
traité de l'être, sont vagues et obscurs, et si
certains écrivains qui ont traité de ses rapports
sont faux et dangereux, c'est que les premiers
ont voulu expliquer l'être pensant par l'être
pensant, au lieu de l'expliquer par l'être
parlant, qui est son expression et son
image , puisque la parole n'est que la
pensée rendue extérieure, et que les autres
ont voulu expliquer la société par des hypothèses
de leur imagination, au lieu d'en chercher les
principes dans les faits historiques qui rendent
la société extérieure et sensible ; car les
événemens de la société expriment la nature
bonne ou mauvaise de ses lois, comme les actions
de l'homme expriment la nature bonne ou
mauvaise de sa volonté.
Cette dissertation, toute abrégée qu'elle est,
est donc aux principes de l'homme, ce que
l'ouvrage qui la précède est aux principes de
la société, et peut-être de bons esprits y
puiseront-ils quelques idées salutaires,
propres à rattacher à un centre commun les
opinions flottantes dans le chaos des
contradictions

page 132

et le vague des incertitudes. Ainsi, après une
défaite qui a dispersé les combattans, le soldat
se rallie autour du premier drapeau qui lui
indique un moyen de défense, en lui annonçant
un commencement d'ordre et de disposition.
L'homme parle de ce qu'il imagine , qui
fait image , qui est l'objet de ses sensations,
et qui tombe sous ses sens : il parle de ce
qu'il idée , qui ne fait pas image , et qui
ne tombe pas sous ses sens . J' imagine ou
j' image (car c'est le même mot) ma
maison ; j' idée , je conçois , je
connois ma volonté ; j' imagine
l'effet, j' idée la cause.
Le mot penser, pensée , convient à la fois
à l'opération intellectuelle d' imaginer
et à celle d' idéer , puisqu'elle exprime
l'attention que l'esprit donne aux images
et aux idées pour en combiner les rapports.
Si l'homme qui pense ne peut avoir pour objet
de sa pensée que des images ou des idées ,
l'homme qui parle ne peut exprimer

page 133

que des images ou des idées : c'est ce
qui compose le discours, véritable expression
de l'être intelligent, c'est-à-dire, de l'homme
qui imagine et qui idée.
Si je faisois un traité sur l'entendement
humain , je distinguerois les images qui
viennent des différentes sensations, ou même
les sensations qui ne produisent point d'images
au moins figurables , telles que les
sensations du goût, de l'odorat et du
tact , sens de l'homme animal et physique,
si on les compare aux sensations figurables
de l'ouïe et de la vue, sens de l'homme moral
et social : mais cette distinction n'est ici
d'aucune utilité.
Je prononce ville, arbre ; je reçois par le
sens de l'ouïe la sensation d'un son ; j'imagine
ou j'image un objet, et cette image intérieure
est vraie , puisque je peux la rendre
réelle

page 134

et présente aux sens par le geste ou le
dessin, le dessin qui fixe le geste, comme l'écriture
fixe la parole.
Un allemand a reçu la sensation des mêmes sons,
puisqu'il les répète ; mais il n'imagine rien à
l'occasion de ces sons, puisqu'il ne trace
par le geste ou le dessin aucune image.
Il prononce à son tour, stadt, baum. j'ouïs
les sons et les mêmes sons, puisque je les répète,
mais je n' imagine rien ; lui il imagine ,
puisqu'il figure , par le geste ou le dessin,
des villes et des arbres ; où je vois
clairement que les mots allemands stadt, baum ,
et les mots français ville, arbre , expriment
la même image .
donc des sons différens peuvent exprimer une
même image.
je prononce volonté, cause ; je n'imagine
ni une cause , ni une volonté , puisque je
ne puis exprimer rien de semblable par le geste
ou le dessin, qui expriment l'action, et non la
volonté, l'effet, et non la cause ; cependant
j'idée quelque chose, puisque j'exprime mon
idée, c'est-à-dire, que je parle, que je
m'entretiens, que je raisonne enfin avec moi-même

page 135

ou avec les autres d'après cette idée, et que
j'agis d'après ce raisonnement.
Mon allemand a ouï les mêmes sons ; mais il
n' idée pas, puisqu'il n'exprime aucune
idée par aucune parole, ni par aucune action.
à son tour, il prononce will, ursach,

page 136

j'ouïs des sons, mais je n'idée rien,
absolument rien, puisque je n'exprime aucune
idée . Mon interlocuteur idée quelque
chose, puisqu'il parle et qu'il agit d'après
cette idée, où je vois clairement que will
et ursach, volonté et cause , expriment
une même idée.
donc des sons différens peuvent exprimer une
même idée.
mais je prononce cabricias , ou tout autre
mot forgé. Un allemand, un espagnol, un français
entendent tous le même son, le répètent ou
l'écrivent ; mais ils n' imaginent rien,
ils n' idéent rien, puisqu'ils n' expriment
rien, c'est-à-dire, qu'ils ne figurent aucune
image , et ne font aucune action .
donc il y a des sons ou des mots qui peuvent
n'exprimer ni images, ni idées, qui n'expriment
rien.
il est évident que pour les objets qui font
image , et qui servent à l'homme physique,
l'homme peut se faire entendre de son semblable
par le geste au lieu de parole, et par le dessin
au lieu d'écriture. On ne trouve donc pas dans
l'homme physique ou animal, ni même dans la
société purement physique

page 137

des hommes entre eux, la raison de la nécessité
du langage, ni par conséquent la raison de son
invention.
La faculté d' imager , celle d' idéer ,
celle même d' articuler , ne sont pas une
raison suffisante de l'invention de l'art de
parler, puisque les animaux ont des images,
ont des idées, selon *Condillac, et même des
idées abstraites ; qu'ils ne sont pas tous
privés de la faculté d'articuler, que plusieurs
apprennent même à parler nos idées, et que
cependant rien ne nous indique qu'ils parlent
les leurs, ni même qu'ils aient besoin de parler,
parce qu'égaux en instinct, dans chaque espèce,
comme en appétits, ils se rencontrent par la
réciprocité et la correspondance de leurs
mouvemens, sans qu'il leur soit nécessaire de
s'entendre par une communication de pensées.
On voit, pour tirer des conclusions-pratiques
de tout ce qui a précédé, la raison pour
laquelle l'homme enfant et les peuples enfans
parlent beaucoup par images , c'est-à-dire,
par le geste et le dessin, ou l'écriture
hiéroglyphique . C'est qu'ils pensent
beaucoup

page 138

par images , qu'ils imaginent beaucoup,
ont beaucoup d' imagination , et s'occupent
plus des effets que des causes, du particulier
que du général. L'homme plus instruit, et les
peuples plus avancés dans la civilisation,
s'occupent de causes ou d'objets généraux
et intellectuels, autant ou plus que d' effets
ou d'objets particuliers et sensibles ; ils
pensent beaucoup par idées, idéent beaucoup,
ont beaucoup d'esprit, expriment aussi beaucoup
d'idées avec la parole et l'écriture des idées,
ou l'écriture vocale, celle des hébreux, qui est
la nôtre. Mais lorsqu'un peuple fait marcher de
front les images et les idées , qu'il
cultive à la fois son imagination et sa
raison , il emploie aussi dans son expression
ou son discours beaucoup d' images ou de
figures , non des figures matérielles,
comme celles qui se font avec le geste ou le
dessin ; mais des figures idéales qu'on
appelle oratoires , celles qui forment le
style figuré et métaphorique. C'est ce qui
fait que la langue française est, dans sa
simplicité, la plus métaphorique des langues,
et que le peuple qui la parle, malgré la modestie
de son élocution simple et sans geste,

page 139

est, dans son expression, le plus figuré de
tous les peuples.
Ainsi, un enfant a des images avant d'avoir
des idées ; ainsi un peuple cultive son
imagination avant de développer sa raison ;
ainsi, dans l'univers même, la société des
figures ou des images , le judaïsme, a
précédé la société des idées, ou le christianisme,
qui adore l'être suprême en esprit et en
vérité .
On voit donc, en comparant ensemble l'expression
naturelle des images et l'expression naturelle
des idées, que le geste est la parole de
l'imagination, et que le dessin en est
l' écriture . Et de là vient que les progrès
des arts d'imitation prouvent bien moins chez
un peuple ou dans un homme, l'étendue de l'esprit
que la vivacité de l'imagination.
La correspondance nécessaire des idées aux
mots, et des mots aux idées, raison de toute
communication de pensées par la parole, entre
des êtres qui pensent et qui parlent, devient
évidente par la méthode usitée dans
l'enseignement d'une langue étrangère.
Un enfant qui fait un thème a des idées

page 140

dont il cherche les mots, et celui qui fait une
version a des mots dont il cherche les idées.
Le premier va de l'idée connue au mot inconnu ;
le second, du mot connu ou du son, à l'idée
inconnue. Ainsi, l'enfant qui trouve dans son
thème le mot ravager , a une idée ; et le
dictionnaire français-latin qu'il consulte,
lui indique le mot populari pour le mot
cherché. Celui qui, dans sa version , trouve
le mot parere , a un mot sans idée, ou plutôt
un son ; et le dictionnaire latin-français
lui donne obéir pour l'idée qu'il cherchoit,
et qui correspond à ce son ; en sorte que le
dictionnaire est pour l'un un recueil d'idées,
et pour l'autre un recueil de mots. Ce double
exercice est également utile à l'acquisition des
mots et au développement des idées, motif pour
lequel il étoit pratiqué dans l'ancien système
d'éducation, et ne peut être remplacé par aucun
autre. L'enfant qui annonce le plus d'esprit,
c'est-à-dire, de facilité à développer ses idées
et à en saisir les rapports, doit donc réussir
dans la version mieux que dans le thème ;
et c'est aussi ce qui arrive presque toujours.
Mais le mot a-t-il produit la pensée dont

page 141

il est l'expression ? Non assurément, 1 par la
raison que tout objet est nécessairement
antérieur à son image ; 2 parce que si le mot
produisoit l'idée, on ne pourroit expliquer
pourquoi certains sons n'exprimeroient ou ne
produiroient aucune pensée ; car, dans cette
hypothèse, le mot étant l'unique raison de la
pensée, une pensée devroit correspondre à
chaque combinaison de son ; 3 parce qu'il
suffiroit d' ouïr une langue pour l'entendre.
La raison qui fait que les mots volonté et
maison réveillent en moi une pensée (idée ou
image) est que volonté est et que maison
existe ; et la raison qui fait que le mot
cabricias ne réveille aucune pensée (ni idée,
ni image) est que cabricias n' est point
et n' existe point, et n' est ni
intellectuellement, ni physiquement.
Ainsi, si je n'avois vu aucune maison , et
que je ne susse pas ce que c'est que volonté ,
je ne m'entendrois pas moi-même lorsque je
prononce volonté, maison ; et ceux à qui
j'adresserois ces mots ne m'entendroient pas
davantage, s'ils n'avoient vu préalablement

page 142

le même objet, et acquis la même connoissance.
Donc, toutes les fois qu'un homme parle à d'autres
hommes, et qu'il est entendu d'eux, il trouve
nécessairement dans leur esprit des idées
d'être ou des images d'existence revêtues
des mêmes sons que ceux qu'il leur fait entendre,
et l'on peut défier tous les philosophes ensemble
de faire comprendre des sons qui expriment
directement et autrement que par une négation ,
ce qui n' est pas et ce qui n' existe pas,
et de parler à un être intelligent de quelque
objet dont il n'ait aucune pensée, de manière à
en être compris.
Des exemples mettront ces propositions à la portée
de tous les esprits, mais il faut s'arrêter encore
sur cette correspondance nécessaire des mots et
des pensées.
La pensée, avons-nous dit, précède le mot : de là
vient qu'on dit attacher une idée, un sens à
une expression ; et lorsqu'on ne peut attacher
d'idée au mot, il ne vaut que comme son, et ne
sert point au discours, semblable à ces monnoies
étrangères ou décriées qui ne sont pas reçues
dans le commerce, et ne valent que par le poids.

page 143

Mais, si nous ne pouvons parler sans penser ,
c'est-à-dire, sans attacher une idée à nos
paroles, ni être entendu des autres sans qu'ils
attachent les mêmes pensées aux mots que nous
leur adressons, nous ne pouvons penser sans
parler en nous-mêmes, c'est-à-dire, sans
attacher des paroles à nos pensées, vérité
fondamentale de l'être social, que j'ai rendue
d'une manière abrégée lorsque j'ai dit :
que l'être intelligent pensoit sa parole avant
de parler sa pensée.
ainsi penser, c'est parler à soi, comme parler,
c'est penser pour les autres, penser tout haut ;
et de là vient qu'on dit s'entretenir avec
soi-même, s'entendre soi-même ; comme on dit,
s'entretenir avec les autres, être entendu d'eux.
parler une langue étrangère est donc traduire ,
puisque c'est parler avec certains mots ou termes,
ce qu'on pense sous d'autres mots ou termes, qui
cependant sont les uns et les autres une seule
expression d'une même idée ; de là, l'impossibilité
de parler une langue étrangère aussi couramment
que sa langue maternelle, jusqu'à ce qu'on ait
acquis, par l'habitude, la faculté de penser

page 144

sous les mêmes termes que ceux avec lesquels on
exprime sa pensée.
Il faut donc des mots pour penser, comme il en faut
pour parler ; et *J-*J *Rousseau en convient, et
distingue nettement les objets qui font image,
et peuvent s'exprimer par le geste, de ceux qui
font idée , et ne s'expriment que par la
parole, lorsqu'il dit : " ce sont là des idées
qui ne peuvent s'introduire dans l'esprit qu'à
l'aide des mots, et l'entendement ne les saisit
que par des propositions ; car sitôt que
l'imagination s'arrête, l'esprit ne marche plus
qu'à l'aide du discours " .
Mais s'il faut des mots pour penser ce que l'on
exprime avec des mots, il est donc impossible,
d'une impossibilité physique et métaphysique,
que l'homme ait inventé la parole, puisque
l'invention suppose la pensée, et que la pensée
suppose la concomitance nécessaire de la
parole ; et c'est ce qui fait dire à
*J-*J *Rousseau, discutant le roman de *Condillac,
sur l'invention de l'art de parler, qui n'est pas
même ingénieux : " convaincu de l'impossibilité
presque démontrée que les langues aient pu
naître

page 145

et s'établir par des moyens purement humains,
je laisse à qui voudra l'entreprendre la
discussion de ce difficile problème " ... et il
conclut en disant : " la parole me paroît avoir
été fort nécessaire pour inventer la parole " .
disc sur l'inégalité.
la facilité de penser, ou l'esprit, est donc la
facilité d'attacher des pensées aux mots ; et la
facilité de parler est la facilité d'attacher des
mots aux pensées ; qualités dont la dernière
tient plus que l'autre à l'homme physique, et à
la flexibilité de ses organes, et c'est ce qui
fait qu'elle est plus commune.
Cette correspondance naturelle et nécessaire des
pensées et des mots qui les expriment, et cette
nécessité de la parole pour rendre présentes
à l'esprit ses propres pensées, et les pensées
des autres, peuvent être rendues sensibles par
une comparaison, ou plutôt par une similitude
telle, que je ne pense pas qu'il en existe une
plus parfaite entre deux objets, et dont
l'extrême exactitude prouveroit toute seule
une analogie parfaite entre les lois de notre
être intelligent et celles de notre être physique.

page 146

Si je suis dans un lieu obscur, je n'ai pas la
vision oculaire, ou la connoissance par la vue
de l'existence des corps qui sont près de moi,
pas même de mon propre corps ; et sous ce rapport,
ces êtres sont à mon égard comme s'ils n'étoient
pas. Mais si la lumière vient tout à coup à
paroître, tous les objets en reçoivent une couleur
relative, pour chacun, à la contexture particulière
de sa surface ; chaque corps se produit à mes
yeux, je les vois tous ; et je juge les rapports
de forme, d'étendue, de distance que ces corps
ont entre eux et avec le mien.
Notre entendement est ce lieu obscur où nous
n'apercevons aucune idée, pas même celle de
notre propre intelligence, jusqu'à ce que la
parole, pénétrant par le sens de l'ouïe ou de
la vue, porte la lumière dans les ténèbres, et
appelle, pour ainsi dire, chaque idée, qui
répond, comme les étoiles dans *Job, me voilà.
alors seulement nos idées sont exprimées ;
nous avons la conscience ou la connoissance de
nos pensées, et nous pouvons la donner aux autres ;
alors seulement nous nous idéons nous-mêmes, nous
idéons les autres êtres, et les rapports qu'ils

page 147

ont entre eux et avec nous ; et de même que
l'oeil distingue chaque corps à sa couleur,
l'esprit distingue chaque idée à son expression,
et fait distinguer aux autres leurs propres
idées, en leur en communiquant l'expression.
L'idée ainsi marquée , pour ainsi dire, a
cours dans le commerce des esprits entre eux,
je veux dire dans le discours où elle ne pourroit
être reçue sans cette empreinte. C'est la vérité
de cette analogie de la pensée à la vision
corporelle, qui a produit chez tous les peuples
ces locutions familières par lesquelles ils
expriment les qualités naturelles ou acquises
de l'esprit : être éclairé, avoir des lumières,
s'énoncer avec clarté, etc. Et le mot
vision lui-même s'applique à certains états
de l'esprit, puisqu'on dit une vision
mentale, comme l'on dit la vision oculaire
ou corporelle.
Ainsi les sourds-muets pensent, mais seulement
par images , et n'expriment aussi que des
images par le geste ou le dessin ; ce qui
fait qu'on ne peut les instruire que par le
geste ou le dessin. Le mot même qu'on leur fait
entrer par les yeux, comme aux autres par les
oreilles, n'est pas pour eux

page 148

une expression comme son , mais une expression
comme image ou figure ; et ce n'est pas
non plus par la parole, mais par le geste
ou l'action, qu'ils expriment le sens qu'ils
y attachent.
Les bêtes, sans doute, ont des images,
puisqu'elles ont des sensations, sensations
bornées à leur état purement physique, et qu'elles
n'expriment pas par des gestes , qui sont
des actions délibérées, mais à l'occasion
desquelles elles font des mouvemens, suite
nécessaire de leur organisation et de leurs
rapports avec les objets matériels. Elles ont
des images , puisqu'il en résulte un
mouvement correspondant à l'image présente
par l'impression actuelle ou l'impression
conservée, comme de courir après leur proie
quand elles la voient, ou de la chercher quand
elles ne la voient pas ; mais elles n'ont point
d'idées, puisqu'elles n'ont pas l'expression
de l'idée ou la parole : elles n'ont pas de
volonté libre , puisqu'elles n'ont pas
l'expression de la volonté libre ou
l' action spontanée , et par conséquent
variée ; et comme elles n'ont qu'un
instinct ou volonté forcée (si l'on peut
allier ces deux mots),

page 149

elles n'ont que l'expression de l'instinct, ou
l'action invariable, uniforme et inévitablement
déterminée.
La brute est donc un être organisé de
manière à se mouvoir à l'occasion d'images
présentes à son cerveau ou ailleurs, et
l'homme est un être constitué de manière à
se mouvoir, lorsqu'il pense, et à agir ,
parce qu'il veut .
Dans les écoles modernes de physiologie et
d'anatomie, on enseigne publiquement et
textuellement, que les seuls caractères qui
distinguent d'une manière absolue l'homme
de la brute, sont la station bipède et
directe, et l'angle facial. la station
bipède paroît renouvelée des grecs, de qui nous
avons déjà depuis dix ans renouvelé tant de choses,
puisqu'un de leurs sages définissoit l'homme
un animal à deux pieds, sans plumes ;
mais

page 150

l' angle facial est une sottise moderne,
dont nous dirons un mot ailleurs.
J'ai avancé que l'esprit humain ne peut idéer
ce qui n'est pas, comme il ne peut imaginer ce
qui n'existe pas, et je commence par l'imagination,
faculté de l'esprit plus dépendante des sens,
et qui, pour cette raison, se développe la
première dans l'homme comme chez un peuple. Je
dois prouver cette assertion par quelques
exemples.
Si une nourrice imprudente veut effrayer son
enfant de l'apparition de quelque monstre hideux,
de quelque chimère horrible, ou lui promettre,
pour l'appaiser, qu'il viendra une belle dame
toute blanche qui lui portera de beaux habits,
que fait-elle, et que peut-elle faire autre chose,
que de rassembler des parties d'homme, d'animal,
de végétal, etc., parties réellement existantes
en divers sujets de la nature physique, mais entre
lesquelles cette femme suppose un rapport qui
n'existe que dans son imagination et dans celle
de l'enfant ? Car jamais l'enfant ne comprendroit
sa nourrice, et ne céderoit à la frayeur ou à
l'espoir, s'il n'imaginoit, et par conséquent
s'il n'avoit vu auparavant

page 151

ou connu toutes les parties d'homme ou d'animal
dont cette femme veut lui persuader le bizarre
assemblage. Mais ce monstre existe ou en détail
et séparément dans la nature, ou intégralement
dans l'imagination, et l'image qui y est tracée
est vraie, puisqu'elle peut être réalisée au
dehors, et figurée par le dessin ; et s'il
n'avoit aucune existence, je le demande, de
quel moyen compréhensible la nourrice pourroit-elle
se servir pour en parler à son enfant ?
Quand *épicure, pour expliquer à de grands enfans
la formation de l'univers, leur dit que des atomes
crochus se mouvant en tout sens dans l'espace,
avoient par leur concours fortuit formé tout ce
qui existe, il n'inventa ni les corpuscules, ni
les crochets, ni le mouvement, ni l'espace, ni
l'univers ; mais il supposa seulement au dehors
un rapport entre ces divers objets, un rapport
qui n'existe que dans l'imagination, qui se
figure aisément des atomes circulant,
s'accrochant et s'agglomérant pour former des
corps, mais qui ne peut exister pour la raison,
parce que la raison, seul juge des rapports,
en démontre la contradiction. Mais que le système

page 152

de ce grec fût absurde ou raisonnable, il n'eût
parlé à ses auditeurs qu'un langage absolument
inintelligible, si tous les élémens qui composent
ce système n'eussent été imaginables et connus.
Prenons un exemple dans un sujet moins physique,
pour arriver ainsi peu à peu jusqu'à l'objet le
plus intellectuel.
Lorsque je parle de l' hypoténuse à un enfant
qui a quelque teinture de géométrie élémentaire,
mais qui ne connoît pas cette propriété du
triangle rectangle, il ne m'entend pas, et ce
son ne produit en lui aucune pensée. Mais si je
décompose les divers rapports qui forment cette
idée, que je lui parle de lignes, de perpendiculaire,
d'angle, de triangle, de quarré, etc., il me
comprend, parce qu'à chacun de ces mots il
attache l'idée correspondante ; et réunissant
toutes ces idées dans un jugement, il en conclut
la démonstration demandée. Mais comme de toutes
ces idées il a fait un jugement, de tous les mots
qui les expriment il cherche à faire un mot, et
celui de quarré de l' hypoténuse , emprunté
du grec, et étendu, remplace tous ces mots :
quarré fait sur la base d'un

page 153

triangle rectangle, et qui est égal à la somme
des quarrés faits sur les deux autres côtés.
appliquons tout ce qui a précédé à la croyance de
l'existence de *Dieu. Je vois dans toutes les
sociétés une action générale ou sociale
appelée culte , envers un être regardé comme
la cause universelle, et j'en conclus que
l'idée de cet être est dans toutes les sociétés ;
car si je ne pouvois pas conclure de l' action
à l' idée qui la dirige, et qu'on appelle
volonté lorsqu'on la considère dans son
rapport avec l' action , toute société seroit
impossible, et l'homme lui-même ne seroit pas,
puisque l'homme et la société ne sont que le
rapport d'une volonté à une action , et
d'une âme à un corps. " c'est, dit l'athée, un
législateur qui, pour asservir les peuples, a
été prendre dans le ciel et hors de l'homme,
une force qu'il ne trouvoit pas dans l'homme
et sur la terre, et a persuadé aux peuples
l'existence de cet être, qu'ils ont appelé
chacun dans leur langue d'un mot correspondant
à celui de *Dieu , invention dont le souvenir,
transmis d'âge en âge, a produit notre théisme " .

page 154

On pourroit demander à l'athée où cet orateur
apprit à parler ; et par cette seule considération
on remonteroit jusqu'à la nécessité d'un
être autre que l'homme, de qui l'homme a reçu
l'art de parler, comme il a reçu l'existence,
c'est-à-dire, de qui il a reçu l'être et
l'avoir . Mais laissons au raisonnement plus
de latitude, pour mieux convaincre la raison.
Ce législateur apprit donc aux hommes qu'il
existe un dieu ; et obligé de leur expliquer
la signification de ces mots, il développa, dans
ses divers rapports ou conséquences, l'idée qu'il
vouloit leur en donner, et leur dit, dans la langue
qu'ils entendoient, que cet être qui s'appeloit
*Dieu , est un être bon et puissant plus
que l'homme, qui avoit fait tout ce qu'ils
voyoient, qu'il falloit l'aimer, puisqu'il
étoit bon, et qu'il avoit fait l'homme pour
lui et l'univers pour l'homme ; qu'il falloit
le craindre, parce qu'il étoit puissant, et
qu'il pouvoit détruire l'homme et l'univers ;
qu'il récompensoit les hommes bons, et punissoit
les hommes méchans , etc. Car c'est là le fond
des croyances religieuses de tous les peuples.

page 155

Leurs législateurs n'ont pu leur rien dire de plus
intelligible ; et certes nous avons connu des
législateurs moins clairs dans leurs
raisonnemens, et surtout moins heureux dans
leurs inventions.
Mais il eût été entièrement égal de tenir aux
hommes le discours qu'on vient de lire, ou de leur
débiter, comme des bouffons de comédie, des mots
forgés à plaisir, si les auditeurs n'eussent eu
dans l'esprit, antérieurement aux paroles de
l'orateur, les idées d' être , de bonté ,
de puissance , de comparaison , de relation ,
de temps , d' action universelle , de
devoir , d' amour et de crainte , de
bien et de mal , d' action sociale ,
de châtiment et de récompense , qui
composent le discours qu'il leur tenoit ; idées
qu'ils attachoient dans le même ordre à chacun
de ces mots, à mesure qu'ils étoient prononcés,
être, bon, puissant, plus que, qui, a, tout fait,
il falloit, aimer, craindre, récompense les
bons, punit les méchans, etc. Sans ces idées,
nécessairement antérieures aux mots, puisque les
mots n'en sont que l'expression, l'orateur
n'auroit produit sur ses auditeurs d'autre effet
que celui

page 156

que produiroit sur le peuple de *Paris un
talapoin qui viendroit le prêcher dans la
langue des mantcheoux ; et bien loin que de
ce discours il eût résulté quelque changement
dans les volontés des hommes en société, et
une meilleure direction de leurs actions, ils
n'auroient pas même conservé l'impression des
sons qu'ils auroient entendus, et ne se seroient
rappelé cet orateur que comme on se rappelle un
fou ou un bouffon.
Ainsi, à quelque époque que l'on remonte dans la
vie de l'homme, et dans l'âge des sociétés, ces
mêmes mots, être bon et puissant, qui a tout
fait, qui récompense le bien et punit le mal,
n'entreroient jamais dans la pensée des hommes
pour prendre place dans leur discours, ne
correspondroient à aucune pensée, et ne
produiroient aucune action, si ces mots ne
trouvoient dans leur esprit des pensées
correspondantes, qui n'attendoient pour se
produire à l'esprit que l'expression qui vînt
les distinguer, comme une pièce d'or attend
dans l'atelier l'empreinte qui doit désigner
sa valeur et lui donner cours, ou encore mieux,
comme le corps

page 157

attend dans le lieu obscur la lumière qui doit
le colorer et le produire.
Cette idée d' être , plus ou moins développée
dans ces rapports de bonté, de puissance, de
volonté, d'action (car tous ces rapports découlent
de l'idée d'être), n'est autre chose que l'idée
de la divinité : idée peu développée et
incomplète, si, par exemple, le rapport de la
pluralité des attributs se développe sans
celui de l' unité d'essence, ce qui a
produit le polythéisme ; incomplète, si le rapport
de puissance se développe sans celui de
bonté , ce qui a produit la croyance des
divinités malfaisantes adorées chez certains
peuples ; incomplète, si le rapport de volonté
créatrice se développe sans celui d' action
conservatrice, ce qui produit le déisme asiatique
ou européen, c'est-à-dire, l' islamisme et le
philosophisme , qui tous les deux croient au
dieu

page 158

créateur ou souverain, et rejettent le dieu
conservateur ou réparateur, puisqu'ils obéissent
à des lois, ou suivent des opinions qui leur
ont été données par des hommes.
Mais l'idée générale, primitive, l'idée sociale
ou fondamentale de la divinité, fait toujours le
fond de toutes les croyances particulières, et
elle se retrouve, cette idée, au sein de ce
paganisme absurde qui prostituoit l'adoration
à des corps célestes ou terrestres, ou dans
ces opinions vagues et foibles qui font de la
divinité une vaine théorie sans application à
l'homme ni à la société, comme dans la religion
chrétienne, véritable société constituée, qui
adore l'être suprême en esprit et en vérité ,
et qui développe à la fois tous les rapports de
l'intelligence infinie avec l'ordre de l'univers
et les lois de la société.
Cette idée générale d' être et de ses rapports,
est sans doute la première qui luit à la raison de
l'homme naissant, et qui éclaire tout homme
venant en ce monde , lorsque la parole qui
l'exprime vient porter la lumière dans le
lieu obscur , et je soutiens que l'enfant,
oui l'enfant, qui bégaie je suis sage , a

page 159

une idée aussi vraie du moi, de l'être et de
bonté , et d'un rapport avec le pouvoir ,
que le philosophe lui-même ; et la preuve en est
évidente, puisqu'ils expriment l'un et l'autre
leur pensée par la même action , et que
l'enfant demande à son père, seul pouvoir qu'il
connoisse encore, le prix qu'il a promis à sa
sagesse, comme le philosophe s'humiliant devant
l'être suprême, pouvoir universel du genre
humain, lui demande la récompense réservée aux
efforts que l'homme fait pour la mériter.
L'enfant, à mesure qu'il cultivera sa raison, ne
fera que développer cette idée sans prendre une
autre idée d'être et de bonté : il la
" développera, parce que toutes les vérités
morales sont enveloppées les unes dans les
autres " ; et de même que le forgeron et l'horloger
tirent de la même matière, l'un l'essieu d'un
char, l'autre les rouages d'une horloge, l'enfant
et l'homme instruit puisent dans la même idée,
l'un le petit nombre de rapports dont la
connoissance suffit à ses premiers besoins,
l'autre la théorie entière des devoirs de
l'homme et des lois de la société.

page 160

La facilité avec laquelle les sauvages sont
convertis à la religion chrétienne, vient
uniquement de ce qu'elle est la plus naturelle
de toutes les religions, c'est-à-dire, celle qui
développe les rapports les plus naturels des êtres
entre eux dans la société ; car il est bien plus
naturel à l'homme d'avoir une femme que d'en
avoir plusieurs ; d'adorer un dieu que
d'en adorer plusieurs ; d'être civilisé
enfin, que d'être sauvage : et l'on peut dire
en général que tout ce qu'elle prescrit de
plus sévère, est ce qu'il y a de plus naturel.
Et qu'on ne dise pas que cette adhésion des
sauvages aux vérités sociales n'est ni motivée,
ni éclairée ; car, je le demande, quelle
expression plus forte d'une pensée
distincte, d'une conviction profonde que la
civilisation, la plus importante, la plus
générale de toutes les actions sociales,
l'action sociale par excellence, la civilisation,
qu'on peut définir l' application des lois
générales de l'ordre à la société humaine ?
Les peuples du *Paraguay

page 161

se sont civilisés en devenant chrétiens, et ils
sont devenus chrétiens en se civilisant ; et ils
étoient à l'opposite de la civilisation, ces
peuples dont les faits exagérés sont le premier
aliment de notre curiosité, et l'éternel objet
d'une admiration puérile ; ces peuples de
sophistes et de statuaires, qui, cherchant la
sagesse hors des voies de la nature, ont
voulu faire à force d'art, la société qui doit
être l'ouvrage de la nature ; peuples insensés
qui opprimèrent, qui corrompirent avec leur
législation purement humaine l'homme que
protègent, que perfectionnent les lois naturelles
des sociétés !
Je croirai, si l'on veut, que l'imagination,
plus mobile chez les enfans et les peuples
naissans, vient mêler ses images fantastiques
aux idées pures de l'intelligence. Qu'importe
après tout aux conceptions de la raison cet
anthropomorphisme involontaire, cette illusion
de nos sens dont l'homme même le plus sévèrement
méditatif ne sauroit entièrement se défendre,
et auquel la religion chrétienne, plus humaine
que le philosophisme,

page 162

se prête elle-même, lorsqu'elle nous enseigne un
dieu-homme, et lorsqu'elle nous permet de la
figurer ? Le sauvage qui se figure peut-être
la divinité sous les traits du vieillard
vénérable qui la lui a annoncée, ne l'appelle
pas moins le grand esprit , et ce qui est
bien autrement décisif, n'en renonce pas moins
à sa barbarie héréditaire et nationale, et
prouve assez l'idée qu'il se forme de la sagesse
et de la puissance de l'être qu'on lui révèle,
en en prenant les leçons pour loi de ses volontés,
et les exemples pour loi de ses actions.
" les sauvages, dit *Condorcet, sont distingués
seulement des animaux par quelques idées morales
plus étendues, et un foible commencement d'ordre
social " . ces idées morales, ce commencement
d'ordre social, sont des traces à demi-effacées
des lois primitives des sociétés, et des semences
de christianisme et de civilisation moins altérées
par une ignorance héréditaire, qu'elles ne le
furent chez les peuples les plus polis du
paganisme par ces législateurs si vantés.
ces idées morales, germes précieux des
vérités morales ou sociales, l'instruction

page 163

vient les développer , " parce que toutes les
vérités morales sont enveloppées les unes
dans les autres " , et les conduire à une heureuse
maturité. L'expression seulement dont
*Condorcet se sert en parlant de la distinction
que mettent entre l'homme sauvage et la brute
des idées morales et un commencement d'ordre
social , est bien peu philosophique ; car la
distinction des idées morales et de
l' ordre social , est la distinction du néant
à l'être, même pour si peu étendues que soient
ces idées morales , et pour si foible que
soit ce commencement d'ordre social ; et certes
il est aussi absurde de remarquer qu'un peuple
naissant à la société n'a qu'un foible
commencement d'ordre social , qu'il le seroit
d'observer qu'un enfant qui commence ses études
n'a pas encore fait toutes ses classes.
Quant aux idées morales plus étendues chez le
sauvage que chez la brute, on juge que l'homme
le plus sauvage a quelques idées morales ,
parce qu'il fait quelques actions morales ;
mais où est la moralité des mouvemens de
la brute pour pouvoir en inférer quelque
moralité dans ses idées ?

page 164

Au reste, on doit savoir gré à *Condorcet
d'assigner pour différence entre l'homme en
état sauvage et la brute, quelques idées morales
et un commencement d'ordre social, lorsque
les physiologistes modernes enseignent dans
leurs cours, les seuls qui soient suivis
aujourd'hui, que l' unique caractère qui
distingue d'une manière absolue l'homme de
l'animal, est la station bipède directe et
l'ouverture de l'angle facial . Il faut
apprendre au grand nombre de nos lecteurs, que
deux lignes, dont l'une tombe du front, l'autre
venant de l' occiput , passe par l'extrémité
inférieure de l'oreille, forment par leur
rencontre à la lèvre supérieure un angle appelé
angle facial , dont le plus ou le moins
d' acuité sert à mesurer les divers degrés
d'intelligence entre les êtres, depuis un être
huître, jusqu'à un être

page 165

homme. Car, entre ces diverses espèces il n'y a
que du plus et du moins ; en sorte qu'on peut
mesurer géométriquement l'étendue de l'esprit,
comme on mesure l'élévation du pôle. Ces facéties,
débitées gravement et en beaux termes, pour
l'instruction, ou plutôt pour l'amusement d'une
jeunesse sans connoissances, et dans l'âge des
passions, ne font pas même des médecins, et l'art
de guérir périra, comme l'art de vivre ou la
morale, étouffé par ces rêveries soi-disant
métaphysiques de gens qui croient que disséquer
un cadavre c'est étudier l'homme, et qu'ils
connoissent l'ensemble, parce qu'ils nomment
des parties. " l'homme, dit la divine sagesse,
n'a pas compris la dignité à laquelle il a été
élevé, et en se comparant aux animaux

page 166

sans raison, il est devenu semblable à eux " .
Mais si l'homme n'invente pas les êtres, que
fait-il lorsqu'il se trompe ? Il les déplace,
et en intervertit les rapports. Ainsi, la nourrice
qui suppose un monstre pour effrayer son enfant,
*épicure qui supposoit que les corpuscules avoient
formé l'univers, celui qui suppose qu'*Orléans
est à cent lieues de *Paris, n'invente rien,
comme je l'ai dit, et ne fait que déplacer
des objets qui existent, et intervertir les
rapports qu'ils ont entre eux ; et celui même
qui supposeroit à dix lieues de *Paris une ville
qui n'y seroit pas, que feroit-il autre chose
que de placer dans un lieu une chose qui est
dans mille autres lieux ?
Il en est des êtres moraux de même que pour les
êtres physiques. Ainsi, quand je dis, que le
peuple est pouvoir suprême , je n'invente
ni le peuple , ni le pouvoir , et je ne
fais que les déplacer, et intervertir les rapports
qu'ils ont entre eux.

page 167

Et remarquez ici que non-seulement l'homme qui
affirme la divinité ne l'invente pas, mais que
l'homme même qui la méconnoît ne la nie pas,
et ne fait que la déplacer pour lui substituer
un autre être.
En effet, comme l'intelligence infinie est cause
du monde physique, et cause du monde moral ou
social, deux rapports généraux d'où dérivent
les rapports particuliers des hommes avec la
divinité, l'athée qui, subjugué par la présence
de l'effet, avoue, à son propre insçu, la
nécessité de la cause, suppose la matière
comme cause du monde physique, et l'homme
comme cause du monde social. C'est ce que
veulent dire ces deux axiomes : la matière est
éternelle, et le peuple est le pouvoir
souverain. car si la matière est éternelle,
elle est cause d'elle-même, et n'a pas reçu
l'être d'autre que d'elle-même ; et si le
peuple est pouvoir, il est cause de lui-même,
puisqu'il ne peut exister de peuple sans un
pouvoir qui le conserve. Mais la matière
ne nous est connue que comme une succession
de formes ordonnées pour une fin de
reproduction, et la société comme une
disposition d'hommes ordonnés

page 168

pour une fin de conservation. disposition
et ordonnance vers une fin est une action ,
et une action suppose une volonté , comme un
effet suppose une cause . Aussi les mathématiques
démontrent l'impossibilité d'une succession
infinie ou éternelle de formes matérielles,
et l'histoire établit avec la même évidence
l'impossibilité de la souveraineté du peuple ;
et c'est avec raison qu'on bannit aujourd'hui de
la géométrie le terme d' infini , et qu'on
effacera bientôt des titres des peuples celui
de souverain .
Et remarquez que l'on peut dire que la matière
est étendue, solide, impénétrable, etc., parce
que nous pouvons affirmer du collectif ce que
nous affirmons du partiel, et qu'il n'y a
aucune partie de matière qui ne soit étendue,
solide, impénétrable, etc. Mais nous ne pouvons
affirmer que la matière soit éternelle, parce
que nous ne voyons aucune partie

page 169

de matière qui soit éternelle, même quand nous
supposerions qu'une fois formée, elle ne sera
pas détruite, opinion que la religion elle-même
ne défend pas à la philosophie ; car nous ne
pouvons affirmer de la matière que des qualités
qui tombent sous nos sens, et des esprits, que
des qualités qui ne tombent pas sous nos sens,
et l'éternité n'est pas une modification, une
manière d'être, ou qualité de la matière, qui
n'est pour nous que continuité et contiguité,
succession en un mot, et l'éternité n'en admet
point. De même nous pouvons affirmer du peuple
qu'il est sujet, puisque nous le voyons composé
de sujets, et qu'il est même impossible qu'il
exerce en corps la souveraineté, puisqu'il faut
parler et agir pour être souverain, et qu'un
peuple en corps ne pourroit physiquement parler
et se faire entendre, et ne peut agir sans tout
renverser. On dira que le peuple assemblé s'exprime
par un organe ou le ministère d'un orateur ;
mais un organe doit être inspiré par celui
qu'il représente ; au lieu que dans ce cas,
c'est l'organe qui inspire lui-même son
mandataire, lui insinue ses desseins, que le
peuple prend pour ses

page 170

propres volontés, et de là tous les désordres des
états populaires, et les extravagances de leurs
résolutions. Or, une souveraineté qui ne peut
parler et agir que par inspiration, n'est point
une souveraineté, mais une obéissance déguisée ;
en un mot, la matière est succession, continuité,
contiguité, commencement par conséquent, et
l'éternité exclut toute idée de commencement et
de succession ; la souveraineté doit être
indépendante, et l'idée de peuple, surtout
assemblé, entraîne avec soi l'idée de dépendance,
et exclut toute idée de volonté et d'action libre
de toute inspiration précédente. Donc, etc.
Je sais qu'on oppose des arguties aux principes,
comme on jette des pierres contre une montagne ;
mais elles ne peuvent ébranler que ceux qui
prennent tout syllogisme pour une objection.
Les partisans de l'éternité de la matière
et de la souveraineté du peuple sont des
hommes à imagination , qui ne se figurent
dans l'univers que des images de mers, de
terres, de volcans, d'astres, de feu, d'air, de
végétaux, d'animaux, et dans la société

page 171

que des images d'assemblées, d'orateurs, de
législateurs, de députés, etc., foibles esprits
qui ne peuvent penser que des images , qui
ne penseroient plus, si ces représentations
intérieures leur manquoient ; incapables, sans
doute, de s'élever jusqu'aux idées générales,
qui ne s'expriment que par la parole, et de voir
dans la divinité, région éternelle des essences,
comme l'appelle *Leibnitz, une volonté générale,
infinie, toute-puissante, qui, agissant par les lois
générales de l'ordre physique, produit cette
action universelle qu'on appelle univers ,
et agissant par les lois générales de l'ordre
moral, produit cette action générale qu'on
appelle société .
On peut donc conclure que l'erreur est
imaginable , mais qu'elle n'est pas idéable
ou compréhensible. " le faux, dit *Malebranche, est
incompréhensible " . Et j'ai toujours admiré le
bon sens de ce roi de l'*Inde dont parle *Voltaire,
qui ne put jamais comprendre ce qu'un hollandais
lui racontoit du gouvernement démocratique de
son pays, tout aussi étonné que nous le serions,
si l'on nous parloit de quelque contrée éloignée
où les familles sont produites par les enfans.

page 172

Et pour mettre dans un plus grand jour cette
présence des idées générales à notre esprit,
présence qu'éveillent en nous les idées particulières
dont nos sens nous transmettent l'expression,
l'image d'un cheval, par exemple, ne me présente
rien de général ou de nécessaire, ni dans son
existence, ni même dans son organisation, ni dans
son être, ni dans ses manières d'être, puisque
le cheval peut ne pas exister, qu'il n'existe
pas partout, et qu'en le considérant comme destiné
à porter et à traîner, tout autre animal, et
l'homme lui-même en est un exemple, peut remplir
la même destination avec une organisation
différente. Il n'y a donc point de cheval en
général ou nécessaire, il y a des chevaux, image
collective dont je forme l'idée abstraite d'une
espèce particulière d'animal. Mais lorsqu'on me
démontre pour la première fois la propriété du
cercle, et l'on peut en dire autant de toute
autre figure, mon esprit découvre au delà de ce
cercle linéaire dont les yeux lui transmettent
l'image, un cercle en général partout le même,
nécessaire par conséquent, et qui seroit en soi,
même quand il n'existeroit au dehors aucun cercle.

page 173

Bien mieux ; les propriétés de ce cercle général,
mes sens ne m'en donnent qu'une idée très-imparfaite,
ou même m'en donneroient plutôt une notion tout
opposée : car si, me défiant de l'imperfection
de mes organes, je voulois les aider d'instrumens,
et que j'observasse un microscope, ou que je
mesurasse avec des instrumens parfaitement justes,
s'il pouvoit en exister, les lignes courbes ou
droites qui composent le cercle, qui le coupent
et entrent dans la démonstration de ses propriétés,
je ne trouverois ni cercle rond, ni ligne droite,
et je serois frappé des irrégularités de ces
lignes si régulières. Je n'y verrois certainement
pas cette infinité de côtés qui font de sa
circonférence un polygone régulier, ni cette
tangente qui ne touche le cercle qu'en un point,
pas plus que je ne vois de point sans étendue,
de ligne sans largeur, et de surface sans épaisseur.
C'est là cette étendue intelligible différente
de l'étendue imaginable que *Malebranche
voyoit en *Dieu, région de toutes les
généralités : système qu'il porta trop loin,
comme tous ceux qui enchaînent des vérités à un
plan général ;

page 174

car un esprit n'est pas propre à faire un système,
lorsqu'il n'a pas la force de le dépasser, parce
qu'on ne découvre jamais rien au physique, ni au
moral, sans faire beaucoup de pas inutiles, et
même sans revenir sur ceux que l'on a faits au
delà de son objet.
Aussi il est à remarquer qu'on ne trouve point
d' athées parmi les géomètres métaphysiciens,
ou parmi ceux qui ont fait d'importantes
découvertes dans ce monde des rapports, tels
que *Descartes, *Pascal, *Newton, *Leibnitz,
*Euler, puissans génies qui se sont élevés
jusqu'à la contemplation des principes même
de cette science, qui pour le plus grand nombre
ne commence qu'aux élémens , et qui n'offre
à la plupart de ceux qui la cultivent, que des
images aisées à saisir et à combiner, au moyen
des lignes, chiffres ou lettres qui en figurent
les rapports ; art facile sous cet aspect, qui
convient aux imaginations sans chaleur et aux
esprits sans étendue, et qui, arrêtant la pensée
de l'homme aux rapports des êtres matériels,
devoit, dans ce siècle matérialiste, hâter la
chute des autres études, et survivre aux
connoissances

page 175

qui règlent la société, et même aux arts de
l'esprit qui l'embellissent.
Mais cette idée générale de l'être et de ses
rapports, quand a-t-elle lui sur la société,
sinon lorsque l'être par excellence, l'être
suprême, l'être nécessaire, s'élevant lui-même
(qu'on me permette d'emprunter de la géométrie
cette locution qui convient si bien à mon sujet),
s'élevant lui-même à une puissance infinie
d'être, par cette expression sublime, je suis
celui qui suis, a révélé à l'homme l'idée de
l' être ? Car il n'y a proprement d' être
que celui qui en a l' idée , et qui en a
l' expression, je suis ; et elles ne sont
pas, ou elles ne sont que comme le néant devant
l'être, ces formes matérielles, vaines figures
qui paroissent, qui disparoissent, et n'ont de
constant que leur succession.
L'homme donc qui enseigne, même un enfant, ne fait
que développer les conséquences ou les rapports
de l'idée fondamentale d' être qu'il trouve
dans son esprit, point commun d'intelligence
entre le maître et l'élève, sans lequel ils ne
pourroient s'entendre.

page 176

Le maître développe ces rapports
" enveloppés les uns dans les autres, et que
la méditation parvient tôt ou tard à extraire " ,
en donnant à l'élève le mot qui les exprime,
et qu'il lui explique par des noms d'autres
rapports antérieurement connus ; en sorte que
dans l'instruction, même la plus élémentaire,
il y a nécessairement un premier moment où
l'esprit du maître est devancé par celui de
son élève. " les hommes, dit *Malebranche, ne
peuvent pas nous instruire en nous donnant
des idées des choses,... etc. "

page 178

de ces dernières paroles, l'auteur tire la
conséquence naturelle, qu'on ne peut pas conclure
qu'il n'y a ni dieu dans

page 179

l'univers, ni âme dans l'homme, de l'ignorance où
l'on trouve le sourd-muet sur l'existence de
*Dieu et sur celle de l'âme ; et j'ajoute que les
idées naturelles du sourd-muet sur les rapports
des êtres moraux entre eux, ou vérités morales
et sociales, comme sur le rapport des êtres
physiques, ou vérités physiques et géométriques,
ne peuvent, faute d'expressions, se rendre
présentes à son esprit, pour être
présentées à l'esprit des autres, et faire
ainsi l'objet de sa réflexion et le sujet de sa
conversation, jusqu'à ce que l'instruction
l'introduise dans la société, dépositaire, en
quelque sorte, de toutes les idées, puisqu'elle
en conserve, par la parole et l'écriture, toutes
les expressions. Il y a de quoi s'étonner des
questions que firent des savans, théologiens
et autres, à ce sourd-muet de *Chartres, qui
recouvra tout à coup l'ouïe à l'âge de vingt ans,
et apprit la parole, dont *Condillac parle d'après
le journal des savans, de 1714, et que
m le cardinal *Gerdil a pris pour sujet des
réflexions qu'on vient de lire. Ces savans lui
demandèrent quelles avoient été ses idées
sur *Dieu et sur l'âme jusqu'à cette époque.
C'étoit demander

page 180

à quelqu'un qui n'auroit jamais vu son visage,
de quelle couleur sont ses yeux ; et il étoit
étrange assurément qu'on voulût que cet enfant
connût ses idées lorsque ces idées ne s'étoient
rendues sensibles à son esprit par aucune parole,
et qu'il exprimât pour les autres ce qui
n'étoit pas alors exprimé pour lui-même.
Tout ce qui a été dit jusqu'à présent nous a
conduits insensiblement à la fameuse question
des idées innées , et nous peut servir à la
résoudre.
écartons d'abord l'expression vague et peu
définie d' idées innées , signe de contradiction
et de scandale pour les philosophes modernes,
quoique *J-*J *Rousseau lui-même l'ait employée,
et dans l'acception la plus scolastique, lorsqu'il
dit que l'homme est bon, est libre ;
et disons que les idées sont en nous à la fois
naturelles , et acquises par les sens ;
car il n'y a rien de plus naturel pour l'homme
que d'acquérir, de plus naturel à l' être
que d' avoir . Les idées sont naturelles
en elles-mêmes, acquises dans leur expression :
naturelles, car l'homme qui ne montre point
d'idées, n'a de la nature

page 181

humaine que la figure, et naturelles encore,
puisque dans l'homme, l'action qui lui est
naturelle, est coordonnée et subordonnée à la
faculté d' idéer ; acquises , parce que
l'expression qui nous est transmise par les
sens, nous vient du dehors et de la société.
Cette expression revêt, pour ainsi dire, nos
idées, en fait un son par la parole, et une
image par l'écriture : ainsi exprimées, elle
les présente à notre propre esprit, et notre
esprit voit sa pensée dans l'expression,
c'est-à-dire, se voit lui-même (car l'esprit
n'est que la pensée), comme les yeux se voient
eux-mêmes dans un miroir. Et de même que sans
la lumière, notre propre corps demeureroit
éternellement caché à nos yeux, nos pensées,
sans expression, resteroient à jamais ignorées
de notre esprit.
Les vérités, même les plus intellectuelles, ont
besoin d'expression pour devenir l'objet de
notre croyance. fides ex auditu, dit
saint *Paul : " la foi vient de l'ouïe, et
comment entendront-ils, si on ne leur parle " ?
Parce que l'ouïe est dans l'homme le sens propre
des idées, comme la vue est le sens propre des
images.

page 182

Les deux opinions des idées naturelles et des
acquises par les sens, sont donc vraies
toutes les deux, si on les réunit, fausses, si
on les sépare ; nouvelle preuve que la vérité
n'est pas dans le milieu comme la vertu ,
parce que la vertu consiste à éviter tous les
extrêmes, et la vérité à embrasser tous les
rapports.
Concluons donc que les hommes ont naturellement
l'idée de l'être cause universelle, créatrice
et conservatrice, non que cette idée soit innée
dans l'homme moral, de la même manière que le
besoin de manger et de boire est inné ou
natif dans l'homme physique, mais parce
qu'elle est naturelle à notre esprit, je
veux dire qu'elle entre naturellement dans
notre entendement, dès que l'expression qui lui
est propre, transmise par les sens, vient la
représenter ou la rendre présente , et
qu'une fois reçue, elle se coordonne naturellement
aux perceptions les plus élevées de notre raison,
et dirige nos actions vers le but le plus utile ;
en sorte que de toutes les vérités, la plus
naturelle est la nécessité d'une cause qui
fait et qui conserve, idée aussi nécessaire à la
perfection de l'homme social, que les alimens
sont nécessaires

page 183

au soutien de l'homme physique ; idée enfin qu'on
ne retrouveroit pas chez tous les peuples, si
elle n'étoit pas naturelle à tous les hommes.
Cette cause universelle, présente à l'entendement
de l'homme par la parole qui en exprime l'idée,
présente à son imagination par les sensations
qui résultent des effets qu'elle a produits,
présente à son coeur par l'amour, ou même par la
haine, présente au monde physique par les lois
du mouvement, et au monde moral par les lois de
l'ordre ; cette cause, développée pour
l'intelligence humaine dans tous ses rapports
de volonté et de sagesse, d'amour et de bonté,
d'action et de puissance, est l'unique raison
de tous les rapports qui existent entre les
êtres physiques, et qui sont l'univers sensible,
et des rapports qui unissent les êtres moraux,
et forment la société.
Mais, et c'est à dessein que j'insiste sur cette
vérité, cette idée, toute naturelle qu'elle
est, attend, pour luire à l'esprit de l'homme,
l'expression qui doit la produire, et elle reste
inconnue à l'homme lui-même, jusqu'à ce qu'il
ait reçu de sa société avec

page 184

l'être semblable à lui, cette expression
qu'une tradition ou parole héréditaire conserve
dans les familles, et qu'une écriture impérissable
conserve chez les nations.
Il est donc physiquement et métaphysiquement
impossible que les hommes aient inventé l'idée
de la divinité ou de la cause générale de tout
ce qui est. Car, ou l'inventeur ne se seroit
jamais entendu lui-même, s'il avoit inventé le
mot avant d'avoir l'idée, ou il n'auroit jamais
été entendu des autres, s'il leur avoit adressé
des mots auxquels ils n'eussent pu attacher
aucune idée. En un mot, une idée sans expression
n'est pas une idée, et n'est pas, puisqu'une idée
n'est connue, pensée, qu'autant qu'elle est
exprimée par une parole. Une parole sans idée
n'est pas une expression, et n'est qu'un son,

page 185

puisqu'une parole n'est entendue qu'autant
qu'elle exprime une idée.
Je finirai par une observation dont je laisse
au lecteur à peser l'importance. Les métaphysiciens,
et surtout *Condillac, appellent du nom commun
d' idées abstraites les idées collectives
représentatives de certaines modifications
ou propriétés des corps, telles que blancheur,
acidité, fluidité , etc., et les idées
générales représentatives des attributs de
l'intelligence infinie, sagesse, justice, ordre,
etc., c'est-à-dire, qu'ils confondent sous une
même dénomination des êtres sans réalité ,
des êtres de raison , avec la réalité même
de l'être et la raison de tous les êtres.
Cependant ces deux opérations de l'esprit ne
sont pas du même genre, si même elles ne sont
pas opposées comme le simple et le composé. En
effet, dans l'une, l'esprit considère les objets
physiques d'une manière collective et
composée en elle-même, quoiqu'elle paroisse
simple dans son expression, et blancheur
n'est évidemment que la collection de tous
les corps blancs , considérés sous la
modification de leur couleur ; dans l'autre,
l'esprit considère dans leur simplicité et leur

page 186

généralité, leur infinité, les attributs de
l'être intelligent, ordre, sagesse, puissance,
etc., raison de toute société ou de tous les
rapports des êtres entre eux. blancheur est
un mot abstrait qui exprime des accidens de
substances contingentes ; au lieu
qu' ordre, sagesse, bonté, justice , sont des
expressions générales qui désignent l'essence
même de l'être nécessaire , dont l'opération
une et simple prend divers noms, selon les divers
effets que nous lui attribuons, être général
qui comprend tous les êtres existans ou possibles
dans sa volonté et sous son action ; attributs
qui ne seroient pas moins vérité, même quand il
n'existeroit rien au dehors de l'être suprême,
et que ses attributs ne seroient ordonnés
que relativement à lui.
*Condillac va plus loin. Cette faculté de l'esprit,
de considérer les objets physiques dans leur
collection , et l'être simple dans son unité
ou dans sa généralité , a été regardée, avec
raison, comme l'apanage exclusif de l'esprit
humain, sa plus belle prérogative, et la raison
de ses progrès. " l'homme, dit m le cardinal *Gerdil,
a seul entre les animaux le pouvoir de former des
idées abstraites,

page 187

ainsi que *M *Locke en convient " . *Condillac
donne dans une opinion diamétralement opposée.
" ce qui rend, dit-il, les idées générales si
nécessaires, c'est la limitation de notre esprit " ;
et conséquent à ce principe, il accorde cette
faculté aux brutes : " les bêtes, dit-il, ont
des idées abstraites " . On ne concevroit pas
une pareille contradiction aux idées reçues, et
même à celles de *Locke son maître, si *Condillac
ne nous l'expliquoit lui-même, en nous apprenant
ce qu'il entend par idées générales. " ce qui
rend les idées générales si nécessaires, c'est
la limitation de notre esprit... etc. "
*Condillac entend donc par généralité la
collection des individualités , au lieu
d'entendre la simplicité et l'unité de l'être.

page 188

Mais quoi ! Cette faculté de considérer l'un, le
simple ou le général, ces vastes et sublimes
notions d'ordre, de raison, de justice, fondement
de toutes ces théories générales qui rapprochent
de l'intelligence divine les intelligences
humaines qui les conçoivent, ne seroient qu'une
preuve de la foiblesse de notre entendement,
et le point par où l'esprit de l'homme se
rapprocheroit de l'instinct de la brute ; l'esprit
de l'homme, " qui ne peut, dit *Bossuet, parlant
à l'académie française, égaler ses propres
idées, tant celui qui nous a formés a pris
soin de marquer son infinité " ! Et l'infini
lui-même ne connoîtroit l'ensemble de son
ouvrage que dans les détails ! Et l'ordre général
ne seroit présent à ses yeux que par nos actions
individuelles, si souvent opposées à tout ordre !
Je sais que dans les écrits de *Condillac, comme
dans le plus grand nombre des écrits philosophiques
de ce siècle, les conclusions

page 189

de l'auteur sont souvent différentes des
conséquences de ses principes ; mais si l'auteur
peut s'excuser sur ses conclusions, les principes
doivent être jugés par leurs conséquences.
Ainsi, distinguons nettement les idées
collectives , représentatives des modifications
contingentes de l'être étendu , des idées
générales , représentatives des attributs
nécessaires de l'être simple . Appelons
les unes, si l'on veut, idées abstraites,
et les autres, idées simples ou générales ; et
c'est à voir en *Dieu ces idées générales, ou
plutôt à voir *Dieu même dans ces idées générales,
qu'auroit dû se borner *Malebranche, dont le
système, poussé jusqu'à voir en *Dieu même
l' étendue intelligible , a pris une fausse
couleur de spinosisme , et a prêté au
ridicule, et peut-être à la censure. Je dis

page 190

peut-être, car ce grand homme s'est plaint, non
sans raison, de n'avoir pas été entendu, même par
*M *Arnaud : et qu'on ne dise pas que si
*M *Arnaud n'étoit pas capable de l'entendre,
il ne pouvoit être entendu de personne ; car
il y a bien d'autres vérités que

page 191

*M *Arnaud n'a pas entendues, et l'on ne sait pas
assez combien le meilleur esprit peut se prévenir
pour ou contre certaines idées, et combien les
préventions faussent, ou même rétrécissent
l'esprit. Au reste, *Malebranche, certain de
la solidité des fondemens sur lesquels il
bâtissoit, en appeloit à la postérité des
préventions de ses contemporains.
*Malebranche considère surtout dans ses ouvrages
la volonté générale de l'auteur de la nature, les
lois immuables de l'ordre, la raison essentielle
qui éclaire les hommes, et il va jusqu'à dire :
" la volonté qui fait l'ordre de la grace, est
ajoutée à la volonté qui fait l'ordre de la
nature : il n'y a en *Dieu que ces deux
volontés générales ; et tout ce qu'il y a
sur la terre de réglé dépend de l'une ou de
l'autre de ces volontés " . idée vaste,
mais incomplète, et qui ne rend pas l'étendue
et la profondeur de ce passage de saint *Paul qui
est l'abrégé et comme la devise du christianisme :
instaurare omnia in christo quae in coelis et
quae in terrâ sunt.
*Malebranche n'entendit donc par l'ordre de la
nature, que l'ordre physique, ou les

page 192

lois des corps, et par l'ordre de la grâce, que
l'ordre purement intellectuel et les rapports des
intelligences, considérés dans la religion
seulement ; et il ne vit que cela de réglé sur
la terre : comme si, sous l'empire de l'être,
ordre et règle essentielle, il pouvoit y avoir
quelque chose qui ne fût pas réglé ! Quelle
vaste carrière eût été ouverte à son génie, s'il
eût généralisé cette idée, embrassé la nature
morale comme la nature physique, et porté ses
regards, non sur l'ordre particulier de la
religion, mais sur l'ordre général de la société,
qui comprend les rapports de *Dieu et de l'homme,
appelés religion , et les rapports des hommes
entre eux, appelés gouvernemens, réglés , les
uns comme les autres, par les lois de l'être,
pouvoir suprême de tous les êtres ! Que de progrès
eût fait ce profond méditatif dans la recherche
de la vérité , si au lieu de consumer ses forces,
comme le voyageur égaré dans des sables arides,
à pénétrer le comment , et la manière d'objets
ou d'opérations dont il suffit à l'homme d'idéer
la raison, c'est-à-dire, de comprendre la
nécessité ,

page 193

il eût fait à l'état extérieur de la société
religieuse et politique une application réelle ,
historique, de la vérité de ses principes ! Car
la vérité devient sensible dans la réalité ,
et la réalité est, pour ainsi dire, le corps
et l'expression même de la vérité .
Mais, le dirai-je ? Le genre humain à peine échappé
à cette philosophie de mots dont *Aristote avoit
bercé son enfance, ne faisoit que de naître à la
philosophie des idées, et de s'élancer sur les
pas de *Descartes, dans les routes de
l'intelligence ; époque des idées qui, par la
correspondance nécessaire de la pensée et de la
parole, concourut dans le même siècle et chez le
même peuple, avec l'époque de la fixation du
langage : " lorsque la langue française, dit
*Bossuet dans le discours que j'ai cité tout
à l'heure, sortie des jeux de l'enfance, et de
l'ardeur d'une jeunesse emportée, formée par
l'expérience, et réglée par le bon sens, sembla
avoir atteint la perfection que donne la
consistance " . Mais l'esprit humain suivit
une marche naturelle ; il étudia les êtres
avant d'observer leurs rapports : aussi *Descartes
prouva *Dieu, expliqua

page 194

l'homme, et ne considéra pas la société. La
nécessité de lois générales, expression de la
volonté de l'être créateur et conservateur, fut
aperçue ; *Descartes en fit l'application au
mouvement, et *Malebranche à la pensée : *Newton
généralisa les lois du mouvement, en calculant
le système universel du monde physique. Osons, il
est temps, généraliser aussi les lois du monde
moral, et dans cette raison essentielle, qui,
selon *Malebranche, se fait entendre à toute
intelligence qui la consulte ; considérons le
pouvoir suprême, qui, pour régler tous les
hommes, a parlé à la société.
Il a manqué à ces génies immortels d'avoir assisté
comme nous à cette commotion universelle, à ce
renversement du monde social, qui, mettant à
découvert le fond même de la société, leur auroit
permis d'en observer la constitution originaire,
et les lois fondamentales, semblable à ces
tempêtes violentes qui soulèvent l'océan jusque
dans ses plus profonds abîmes, et laissent voir
les bancs énormes de roche qui en supportent
et en contiennent les eaux ; et de même qu'ils
retrouvoient la loi générale du mouvemens

page 195

en ligne droite naturel à tous les corps mûs,
dans l'invincible tendance à s'échapper par la
tangente que conserve tout corps forcé au
mouvement circulaire, ils auroient vu la loi
générale de l'unité fixe de pouvoir distinctement
exprimée dans les efforts que fait pour y revenir
une société, que des événemens désastreux, ou
des systèmes plus désastreux encore, ont jetée
hors des voies de la nature dans les sentiers
inextricables de la variation du pouvoir .
Mais il ne faut pas croire que ces puissans
esprits eussent établi une théorie du pouvoir
religieux et politique de la société aussi
paisiblement qu'ils ont établi la théorie des
lois du mouvement. *Descartes ne combattit que
des préjugés scolastiques, et *Newton n'eut à
dissiper que des tourbillons imaginaires ; une
théorie du pouvoir social attaqueroit des
préjugés religieux et politiques, et elle auroit
à lutter contre les tourbillons des passions
humaines, bien autrement entraînans que ceux
de *Descartes : les ouvrages de ces grands hommes,
contredits par des savans, furent accueillis par
les rois, et la théorie du pouvoir placée
avec son auteur

page 196

sous l'anathême d'une proscription politique, et
étouffée par la violence, ne pourroit obtenir tout
au plus que l'honorable suffrage d'un petit
nombre d'hommes éclairés, qui, forcés au silence,
ne pourroient même pas, par une critique
judicieuse, épurer la vérité au creuset de la
contradiction. Et quel eût été, par exemple, le
sort d'un ouvrage de ce genre, s'il eût paru en
*France au temps, déjà loin de nous, de cette
variation infinie, de ce combat interminable de
pouvoirs , détruits aussitôt qu'élevés, de
comités , de conventions , de législateurs ,
de directeurs ? Et auroit-il resté à son
auteur, contre l'injustice ou la foiblesse des
hommes, d'autre appui que cette conviction
impérieuse, je dirois presque tyrannique, de la
vérité, que rien n'égale en puissance sur les
facultés de l'homme, pas même le fanatisme de
l'erreur, ni d'autre consolation que de souffrir
pour la vérité, après avoir vécu pour elle ?
Ces considérations sublimes sur l'ordre social,
objet d'une semblable théorie du pouvoir ,
seront l'entretien du siècle qui va s'ouvrir,
comme les considérations sur l'ordre

page 197

physique et les recherches sur la nature des
corps ont été l'objet principal des études dans
le siècle qui finit ; et l'application des lois
générales de la société aux règlemens particuliers
de l'administration publique, fera la force réelle
des sociétés, et le véritable bonheur de l'homme.
On avertit ceux qui pourroient s'étonner du point
de vue nouveau sous lequel on a présenté des objets
qu'ils n'ont accoutumé de voir que sous une
certaine face, ou même qu'ils n'ont jamais
considérés, de se tenir en garde contre cette
prévention trop ordinaire, qui nous fait penser
que ceux qui nous ont précédés ne nous ont rien
laissé à découvrir sur certains objets ; comme
si le temps, qui découvre tout, le temps, qui a
marché pour eux, n'avoit pas volé pour nous, et
amoncelé dans un point de l'espace et de la durée,
plus de matériaux propres à fonder une théorie
de la société, que les siècles n'en avoient amassé
peut-être depuis l'origine des temps et des
hommes. " on s'imagine sans raison, dit
*Malebranche, que nos pères étoient plus éclairés
que nous. C'est la vieillesse du monde et
l'expérience qui font découvrir

page 198

la vérité " .
article inséré au mercure de *France,
n iv, an 8, par l'auteur, qui se rapporte à la
page 264, tome 1er du présent ouvrage.
la nature d'un être est ce qui le constitue
ce qu'il est ; c'est la loi particulière de son
existence ou de son être.
La nature des êtres est ce qui les conserve tels
qu'ils sont ; c'est l'ensemble des lois générales
de leur conservation, lois qui ne sont autre chose
que les rapports qui naissent de leur manière
d'être particulière.
La nature suppose donc les êtres existans, et
elle est l'effet, et non la cause de leur existence.
Ces lois, particulières ou générales, sont bonnes
ou constitutives, et conservatrices des êtres ;
car si elles n'étoient pas bonnes, les êtres ne
seroient pas.
La nature, qui est la même chose que ces lois,
est donc bonne. Nature des êtres, ou leur bonté
absolue, leur perfection, sont donc synonymes.
Des êtres placés dans un état contraire à

page 199

leur nature, ne peuvent exister dans cet état,
puisqu'ils vont contre la loi de leur existence.
Venons à l'application.
Le chêne commence dans le gland, l'homme dans
l'enfant. Il est égal de s'arrêter à ce point,
ou de remonter jusqu'à la graine qui produit
le gland, jusqu'à l'embryon où l'enfant est
renfermé.
Le gland, l'enfant, voilà l'état natif ; le
chêne parvenu à sa maturité, l'homme fait, voilà
l'état naturel : et comme tout être tend
également à se placer dans son état naturel,
et ne peut subsister, s'il n'y parvient ; le
gland périt, s'il ne devient chêne, et l'enfant,
s'il ne devient homme.
état natif , état naturel , distinction
essentielle, fondamentale, que *Hobbes, que
*J-*J *Rousseau, que tant d'autres ont
méconnue : de là leurs méprises et nos malheurs.
L'état natif ou l'état originel , est donc,
pour un être, un état de foiblesse et
d'imperfection ; l'état naturel ou la
nature , est un état de développement,
d'accomplissement, de perfection. Un esprit
exercé à méditer, entrevoit dans le lointain de
hautes conséquences renfermées dans ce principe.

page 200

" certains philosophes, dit *Leibnitz, ont pensé
que l'état naturel d'une chose est celui
qui a le moins d'art ; ils ne font pas
attention que la perfection comporte toujours
l'art avec elle " .
Cette pensée d'un des plus grands esprits qui
aient paru parmi les hommes, est, si l'on y prend
garde, une opinion universellement reçue. Ne
dit-on pas qu'il n'y a rien de si difficile à
atteindre que le naturel ? Et tout le faux,
le guindé, l' innaturel , se présente comme
de lui-même, et semble inné dans l'homme ;
ce n'est qu'à force d'art, d'étude et d'efforts
sur lui-même qu'il devient naturel dans ses
manières, naturel dans ses discours,
naturel dans ses productions, bon, en
un mot, dans tout son être.
Le judicieux *Quintilien, après avoir distingué
l'état natif et brute de l'état perfectionné,
cite les animaux qui naissent sauvages et que
l'éducation apprivoise, et conclut par ces
paroles remarquables : verum id est maxime
naturale, quod natura fieri optime patitur ;
ce qui veut dire au fond, que l'état le plus naturel
de l'être est son état le plus perfectionné .

page 201

Appliquons ces principes à la société.
L'état sauvage de société est à l'état civilisé,
ce que l'enfance est à l'état d'homme fait.
L'état sauvage est l'état natif : donc il est
foible et imparfait ; il se détruit ou se
civilise. L'état civilisé est l'état développé,
accompli, parfait ; il est l'état naturel : donc
il est l'état fixe, l'état fort, j'entends de
cette force propre et intrinsèque qui conserve
ou qui rétablit, qui détruit même pour
perfectionner . Ici les faits parlent plus
haut que les raisonnemens ; et l'on n'a qu'à
comparer les peuplades sauvages aux sociétés
européennes.
*J-*J *Rousseau, le romancier de l'état sauvage,
le détracteur de l'état civilisé, qui considère
l'homme et jamais la société, l'individu et
jamais le général, *J-*J *Rousseau s'extasie
sur la force de corps du sauvage et sur ses
vertus hospitalières ; il invective contre notre
mollesse et notre égoïsme. Mais ces hommes si
forts (qui ne le sont pas plus que nous) forment
les plus foibles de tous les peuples ; ces
hommes si hospitaliers sont les plus féroces
des guerriers : ils accueillent l'étranger, et
dévorent leur ennemi. Chez

page 202

nous, au contraire, ces hommes amollis exécutent
des choses extraordinaires ; ces hommes si
égoïstes ont fondé des établissemens pour
soulager toutes les misères de l'humanité.
L'état sauvage est donc contre la nature de la
société, comme l'état d'ignorance ou d'enfance
est contre la nature de l'homme : l'état natif
ou originel est donc l'opposé de l'état
naturel ; et c'est cette guerre intestine
de l'état natif ou mauvais contre l'état
naturel ou bon, qui partage l'homme et
trouble la société.
La société la plus civilisée est donc la société la
plus naturelle, comme l'homme le plus perfectionné
est l'homme le plus naturel. Un iroquois ou un
caraïbe sont des hommes natifs : *Bossuet,
*Fénélon et *Leibnitz sont des hommes naturels .
Mais tous les peuples sauvages ne sont pas dans
les forêts de la *Louisiane, comme tous les enfans
ne sont pas à la mamelle ; et de même que l'homme
qui n'obéit pas à ses lois naturelles est un
grand enfant, un enfant robuste , comme
l'appelle *Hobbes, les sociétés qui s'écartent
des lois naturelles de la

page 203

société, sont, à mesure qu'elles s'en écartent,
des sociétés plus ou moins sauvages, même sous
les dehors de la politesse, même avec des arts,
comme certains peuples anciens, même avec des arts
et des sciences, comme quelques peuples modernes :
car la politesse n'est pas la civilisation.
Cet état de société plus ou moins contre nature,
se marque toujours par plus ou moins de foiblesse
et de dégénération ; et c'est là l'unique motif
de l'incontestable supériorité de la société
chrétienne sur la société mahométane ; des
progrès toujours constans de l'une, malgré
quelques éclipses partielles, et de la
dégénération successive de l'autre, malgré
quelques lueurs passagères, et des accès de
frénésie qui annoncent et préparent l'épuisement
total.
Si la nature d'un être est sa perfection, la
liberté d'un être consiste dans la faculté de
parvenir à son état naturel. La liberté d'un
être est donc la même chose que sa
perfectibilité . Mais je m'arrête ; l'explication
du mot nature m'entraînoit malgré moi à tout
expliquer, et cela doit être ; car la nature
explique tous les rapports, parce qu'elle

page 204

comprend toutes les lois. Encore un mot sur la
société naturelle.
On appelle ainsi l'état domestique de société,
ou la famille, comme on appelle religion naturelle,
l'état domestique de religion, ou la religion
patriarcale. Cependant il y a du vague dans
l'expression, car la famille n'est pas plus
naturelle à la reproduction des individus, que
l'état public ou politique de société, qu'on
appelle gouvernement , à la multiplication et
à la prospérité des familles. C'est dans ce sens
que *Voltaire dit : " l'art militaire et la
politique sont malheureusement les professions
les plus naturelles à l'homme " . La famille produit,
l'état conserve ; et la conservation des êtres
est aussi naturelle que leur production,
puisque la conservation n'est, selon les
philosophes, qu'une production continuée.
C'est dans cette distinction d'état brute ou natif,
et d'état perfectionné ou naturel, que se trouve
la solution d'une question célèbre qui partage
les grammairiens. Les uns prétendent qu'il est
plus naturel d'énoncer l'adjectif avant le
substantif, et de dire rouge fleur ; les
autres trouvent plus naturel de

page 205

suivre l'ordre métaphysique des idées, et de dire
fleur rouge ; et tous ont raison, parce qu'ils
parlent d'une nature différente. rouge fleur
est le langage de l'homme physique, de l'homme
à sensations, qui parle d'abord de ce qui frappe
ses yeux ; fleur rouge est le langage de la
nature perfectionnée et spirituelle, le langage
de l'homme raisonnable, qui classe les objets
dans leur ordre naturel, et met le fixe avant
le variable, l'être avant la qualité, la
substance avant l'accident. C'est là ce qui
distingue les deux systèmes généraux du langage,
le système transpositif et le système
analogue . Dans celui-ci, l'expression suit
l'ordre des idées, qui sont elles-mêmes la
représentation des êtres et de l'ordre de leurs
rapports ; dans l'autre, les êtres sont déplacés,
leurs rapports confondus, et les mots, sans
ordre fixe, s'arrangent au gré de l'oreille,
d'une harmonie arbitraire, et quelquefois
puérile.
La langue transpositive est la langue des
passions, comme l'observe *Diderot ; aussi elle
est la langue des enfans, des peuples anciens
et mal constitués. La langue analogue
est la langue des peuples modernes,

page 206

des peuples civilisés, c'est-à-dire, raisonnables,
ou naturels dans leur constitution ou dans leurs
lois. Et sans entrer ici dans de plus longs détails,
on peut assurer que la langue est plus ou moins
analogue, selon que la société obéit à des lois
plus ou moins naturelles. On a pu remarquer que
dans les orages de la révolution, la langue
française elle-même perdoit de son naturel, et
que les inversions forcées, les constructions
barbares prenoient la place de sa belle et noble
régularité.
article inséré au mercure de *France,
n xli, an 10, par l'auteur, à rapporter à la
page 325, note, tome 1er du présent ouvrage.
la longue querelle entre les anciens et les
modernes sur le mérite de leurs productions

page 207

littéraires, n'a jamais offert de résultat
satisfaisant, parce qu'on s'est obstiné à porter
des jugemens formels, au lieu de procéder par
arbitrage, et de chercher des compensations.
Avant de comparer la littérature ancienne et
la littérature moderne, il eût fallu peut-être
examiner si une comparaison entre elles étoit
possible ; si notre apologue étoit l'apologue
des anciens, notre tragédie la tragédie des
anciens, notre épopée l'épopée des anciens,
notre société enfin la société des anciens : car
la littérature est l'expression de la société,
comme la parole est l'expression de l'homme. C'est
sur ce sujet, qui n'a peut-être pas été considéré
dans ses principes, que nous allons hasarder
quelques réflexions, bien moins pour le traiter
que pour l'indiquer.

page 208

La manière dont le poëte fait agir et parler les
personnages de son poëme, ou les êtres qu'il
personnifie , s'appelle les moeurs . Dans
ce sens, il y a les moeurs des animaux, les
moeurs des plantes, les moeurs des hommes,
les moeurs même des dieux, si le poëte les
met en scène. Il y a les moeurs de l'âge et
les moeurs du sexe. Ces moeurs sont bonnes,
si elles expriment l'état naturel de l'individu
considéré sous tel ou tel rapport ; elles sont
mauvaises, si elles expriment un autre état que
cet état naturel. Ce sont là les moeurs de
l'individu ; mais la société a aussi les siennes,
et comme elle est domestique ou publique, les
moeurs seront privées ou publiques, et ces moeurs
sociales seront bonnes ou mauvaises, selon qu'elles
exprimeront ou n'exprimeront pas les rapports
naturels des êtres en société. Ainsi, si le poëte
représente une épouse dans un état de société
qui lui permette de se séparer de son époux par le
divorce, les moeurs domestiques seront
mauvaises, quoique l'individu puisse n'être pas
vicieux ; et de là vient qu'il ne faut pas un
grand talent pour rendre intéressante au théâtre
la fidélité conjugale, et que tout

page 209

l'art du monde ne peut y rendre le divorce même
supportable. C'est par la même raison qu'un héros,
accompli d'ailleurs, est un personnage vil sur le
théâtre, s'il est traître à son pays, parce que
ses moeurs publiques sont mauvaises.
à cette distinction générale de moeurs
poétiques en moeurs privées et en moeurs publiques,
correspond une distinction générale des ouvrages
d'esprit en deux genres : l'un, le genre familier,
et en quelque sorte domestique, pastoral,
géorgique, élégiaque, érotique, bachique, comique,
qui chante les occupations, les plaisirs, les
peines de l'homme privé, et représente les scènes
de la vie privée ; l'autre, le genre héroïque,
tragique, lyrique, épique, qui célèbre les grands
personnages et les grands événemens de la société
publique, religieuse ou politique. Ces deux genres
se confondent quelquefois dans un genre mixte, ou
plutôt bâtard, qui forme la comédie héroïque et la
tragédie bourgeoise, ou drame , qui montrent
tantôt des hommes publics occupés d'affections
privées, et tantôt des hommes privés livrés à
d'éclatantes passions.

page 210

La perfection du genre familier est le naturel
naïf, dont l'excès est le puéril ou le niais ;
la perfection du genre héroïque est le naturel
grand, élevé, appelé sublime par excellence, et
l'excès est le gigantesque, le monstrueux. Les
anciens, plus près des temps où les nations
n'étoient encore que des familles, ont excellé
dans le genre familier, et *Homère surtout, offre,
même dans le poëme épique, des modèles accomplis
du sublime de naïveté. Les modernes, placés dans
un état de société plus avancé, ont excellé dans
le genre héroïque, et *Bossuet et *Corneille,
entre autres, offrent de ces traits de grandeur
sublime que les anciens n'ont pas égalés. Je
pourrois m'autoriser ici des réflexions de
*M *De *Voltaire sur la tragédie. à mérite égal
d'expression, le genre héroïque l'emporte sur
le familier. Qui n'aimeroit pas mieux avoir fait
l' énéide que les géorgiques , quoique
les géorgiques soient plus parfaites, ou du moins
plus finies que l'énéide ? à mérite inégal, le
familier l'emporte sur l'héroïque, et l'on
aimeroit mieux avoir fait des idylles comme
*Théocrite, ou des élégies comme *Tibulle, que
des poëmes

page 211

héroïques, tels que l'achilléide de *Stace, ou
l'enlèvement de *Proserpine, par *Claudien. La
société passe de l'état domestique à l'état
public ; c'est là le progrès du temps : la
littérature passe avec la société, de l'expression
familière dans le genre, même héroïque, à
l'expression noble et élevée, même dans le genre
familier ; c'est là le progrès du goût.
Là, si je ne me trompe, est le point décisif du
procès, et le moyen d'accommodement.
Pour pouvoir comparer avec fruit la littérature
ancienne et la littérature moderne, il faut prendre
les deux extrêmes des deux genres, la poésie
pastorale pour le genre familier, la poésie
épique pour le genre héroïque. La comparaison est
facile, et elle sera extrêmement exacte ; car
nous avons les idylles de *Théocrite, les
bucoliques de *Virgile, et les pastorales de
*Gessner, le coryphée de ce genre chez les modernes,
et nous avons pour l'épopée, l'iliade, l'énéide
et la *Jérusalem délivrée. Or, en examinant
avec attention ces trois ouvrages à la fois,
dans chaque genre, on remarque l'enfance

page 212

des genres dans les premiers, et au temps de
l'enfance de la société ; l'adolescence des genres
dans les seconds, et au temps de l'adolescence
de la société ; la virilité des genres dans les
troisièmes, et au temps de la perfection de la
société. En sorte qu'on peut dire, en forme de
proportion géométrique, que les idylles de
*Théocrite, les bucoliques de *Virgile, les
pastorales de *Gessner, sont entre elles dans
les mêmes rapports que les épopées d'*Homère,
de *Virgile et du *Tasse. Je ne parle pas des
individus, qui sont, dans toutes, des bergers
ou des héros, ni même des moeurs individuelles,
car tous ces poëtes font agir et parler leurs
individus d'une manière relative à leur âge et
à leur sexe, mais des moeurs sociales, c'est-à-dire,
des moeurs de la famille et de celles de l'état.
Ainsi, dans *Théocrite, les moeurs sont d'une
simplicité qui approche de la rusticité, et il y
a même, sous le rapport des moeurs domestiques,
un reproche bien plus grave à lui faire, et dont
*Virgile n'est pas exempt dans son églogue de
*Corydon et d'*Alexis. Dans *Gessner, on voit
une nature simple, mais décente, sans grossièreté
et sans

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luxe, qui a, tout ensemble, de la parure dans
sa simplicité, et de la simplicité dans sa parure.
Il est aisé de voir que *Virgile tient le milieu
entre la simplicité inculte de *Théocrite, et la
parure simple et décente de *Gessner. Les mêmes
rapports se remarquent entre les trois épopées : je
ne parle pas du sujet de chacune d'elles ; il est,
dans chaque poëte, relatif au temps et à l'âge
de la société : purement familier dans *Homère,
où il s'agit d'une esclave enlevée à son maître,
plus national dans *Virgile, c'est *Rome dont son
héros jette les fondemens ; plus général dans
le *Tasse, c'est la religion du monde civilisé,
et qui doit devenir la religion du monde entier,
que les héros chrétiens vengent des outrages des
infidèles. Les objets, dans le *Tasse, ne sont pas
au-dessous de la majesté du sujet : c'est
l'*Europe entière, qui s'arrache de ses fondemens
pour tomber sur l'*Asie ; ce sont tous les rois
de l'*Europe qui vont combattre tous les peuples
de l'orient : et, sous ce rapport, *Homère,
et même *Virgile, ne peuvent soutenir la
comparaison avec le *Tasse, qu'à la faveur de
l'éloignement des temps, qui, comme la distance
des lieux, a le privilége d'agrandir de petits
objets,

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et d'affoiblir l'impression de très-grands
événemens.
Je viens aux moeurs des personnages de l'épopée,
ou des hommes publics.
*Agamemnon est brave, et sait gouverner les
peuples ; ce sont des moeurs publiques bonnes
dans un chef ; mais, par son orgueil et sa brutalité,
il indispose tous ses alliés. *énée est brave
et religieux, ses moeurs sont meilleures ; mais
sa folle passion pour *Didon lui fait oublier la
grandeur de ses destinées et les ordres des dieux.
*Godefroi a toutes les qualités d'un héros et
d'un chef, sans aucun des vices ni des foiblesses
de l'homme privé ; sublime pensée du *Tasse qui
attribue la perfection au chef, et laisse les
foiblesses aux subalternes ! Et ce beau poëme
est plein de ces grandes intentions . *Voltaire,
dans la henriade , donne des foiblesses à son
héros ; l'histoire l'y autorisoit : mais nos
idées, plus justes sur la société, ne le permettent
peut-être plus ; et saint *Louis eût été beaucoup
plus propre à l'épopée, si le *Tasse n'eût point
traité le sujet des croisades, ou si celle de
saint *Louis eût fini heureusement.
Les héros d'*Homère s'occupent de détails
domestiques, ceux de *Virgile s'amusent à

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des jeux, ceux du *Tasse éprouvent les tourmens
de l'amour.
Les foiblesses du coeur sont les seules passions
de l'homme privé qu'on puisse, sans déroger à
la noblesse du genre héroïque, mêler aux scènes
de la tragédie ou aux récits de l'épopée. Les
détails des besoins domestiques ou des jeux,
doivent en être bannis, parce qu'ils sont des
entraves ou des obstacles aux soins publics,
et qu'il est vrai de dire, dans un sens, que
l'homme public ne doit connoître ni besoins,
ni jeux. Il en est de ces détails dans la vie
de l'homme public, comme de ces lieux destinés
à apprêter les alimens, et que, dans le palais
d'un roi, on place au plus loin de la chambre
du conseil.
La valeur noble, généreuse, toujours la même des
héros du *Tasse, est préférable à la valeur brutale,
grossière, féroce, et souvent en défaut, des héros
d'*Homère ; et l'on aperçoit sensiblement dans
le *Tasse, l'influence du droit des gens reçu
chez les chrétiens, qui donne à l'humanité tout
ce qu'il peut accorder sans rien ôter à la valeur.
Les héros de *Virgile, moins civilisés que ceux
du *Tasse, sont moins grossiers

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que ceux de l'iliade. Le progrès des moeurs est
sensible d'*Homère à *Virgile, et de *Virgile au
*Tasse ; et pour ne comparer ici qu'*Homère et
*Virgile, les dieux de celui-ci, comme l'observe
*Voltaire, parlent et agissent plus
raisonnablement que les divinités de l'autre, et
la philosophie du sixième livre de l'énéide
annonce des progrès sensibles dans la raison.
Ce sont là des vérités de tous les temps et de
tous les lieux, et qui ne seroient pas moins des
vérités, quand elles auroient été défendues par
*La *Mothe, ou combattues par *Despréaux. *Racine,
qui met en scène le fier *Atride et le bouillant
*Achille, leur donne les moeurs que *Le *Tasse
donne à ses héros ; et *Boileau, s'il eût fait
un poëme épique, dont le sujet eût été pris dans
la *Grèce antique, n'eût pas donné à ses héros
les moeurs qu'*Homère prête aux siens. Le poëte,
il est vrai, peignoit les moeurs de son temps,
comme le barde du nord peint les brouillards et
les tempêtes de son pays ; et peut-être est-ce
le contraste d'une nature puérile et familière,
et d'une expression très-élevée

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et très-noble, qui est une des sources de notre
admiration pour ce grand poëte : car rien ne nous
plaît autant que les contrastes. *Homère a peint
une nature de société dans l'enfance ; *Virgile
une nature plus avancée ; *Le *Tasse une nature
parfaite : il est l'extrême d'*Homère. Celui-ci
a célébré les temps héroïques du paganisme ;
*Le *Tasse a chanté les temps chevaleresques
de la chrétienté : ils ont suivi chacun leur
siècle. " dans le siècle d'*Auguste, dit *Terrasson,
*Homère n'eût pas mis ou laissé tous ces
dérangemens de caractères et de discours qui se
trouvent dans son poëme " .
Mais *Homère a-t-il mieux peint l'enfance de la
société, ou *Virgile ses progrès, que *Le *Tasse
n'a peint sa virilité ? C'est là le point de la
question ; et si, ainsi posée, elle étoit décidée
contre *Le *Tasse versificateur, *Le *Tasse poëte
pourroit en appeler, et demander que l'on
compensât l'infériorité de l'expression, avec
des beautés d'un autre ordre, et la supériorité
de son sujet et de son plan. On a dit qu'*Homère
est constamment épique, et que *Le *Tasse vise
au pastoral : on a confondu les artistes et leurs
instrumens. La langue d'*Homère est plus héroïque

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que son sujet, et le sujet du *Tasse plus héroïque
que sa langue. La langue italienne, foible, molle
et sans dignité, convient plutôt au genre familier.
Lorsqu'elle parle l'épopée, on croiroit entendre
jouer le vieil *Horace par l'amoureuse du théâtre
italien. C'est *Herminie qui prend les armes
d'*Argant pour combattre *Tancrède. Aussi,
remarquez que les reproches que *Despréaux fait
au *Tasse, portent principalement sur les
concetti de sa langue, et que ceux qu'*Horace
fait à *Homère, tombent plutôt sur la conduite
du poëme. De là vient qu'*Homère et *Virgile
perdent tout à être traduits, et que *Le *Tasse
y gagne peut-être, ou du moins que son poëme ne
perd rien à être traduit dans toutes les langues
qui sont plus mâles et plus héroïques que sa
langue naturelle.
Les mêmes rapports, absolument les mêmes que nous
avons remarqués dans le caractère de la pastorale
et de l'épopée antiques, nous les retrouverions,
et plus marqués peut-être, dans la tragédie
grecque, comparée à la tragédie française, où
il y a bien plus d'art, d'intérêt et d'action,
des moeurs bien plus nobles et bien plus soutenues
dans le genre élevé ; mais ici nous ne

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pourrions en faire la comparaison avec la tragédie
latine. Les six qui nous restent ne peuvent y
servir, et sans doute, comme les romains n'osoient
pas mettre leurs anciens rois sur la scène, et
qu'il n'étoit pas permis d'y présenter les
magistrats de la république, obligés de prendre
leurs sujets dans l'histoire grecque, ils ne
pouvoient que copier les grecs. La comédie
permettroit plutôt ce parallèle. La bouffonnerie
d'*Aristophane, la décence de *Térence,
l'élévation de *Molière et de nos bons comiques,
dans le misanthrope, le glorieux, le méchant,
dont le genre noble, sans être héroïque, n'étoit
pas connu des anciens, nous donneroient nos
trois termes de l'enfance, de l'adolescence et
de la virilité. Nous les retrouverions aussi
distinctement marqués dans la nudité d'*ésope,
dans la simplicité de *Phèdre, et dans les
grâces de *La *Fontaine ; enfin les épigrammes
de l' anthologie , celles de *Martial et les
nôtres, nous offroient les mêmes points de
comparaison.
En un mot, et pour nous résumer, les anciens
ont trop souvent rabaissé le genre héroïque
par des détails d'une excessive familiarité ,
et les modernes ont relevé le genre

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même familier par la noblesse et même la dignité
des détails. Dans *La *Fontaine, le chêne et le
roseau, la belette et le lapin conversent plus
décemment que les héros de l'iliade.
Le christianisme n'est pas étranger à ces progrès
de l'art ; et, puisqu'il est incontestablement
la cause des progrès de la société, il l'est
nécessairement de ceux de la littérature. Le
christianisme a donc aussi son génie même
poétique, et c'est ce qui nous sera incessamment
démontré. " le fil du bon goût, dit *Terrasson,
vient des grecs, plus châtié par les latins,... etc. "