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DISCOURS PRÉLIMINAIRE



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L'ouvrage que je donne au public est divisé en
quatre parties, dont la première est purement
rationnelle ou de théorie ; les trois autres sont
expérimentales et d'application.
La première partie qui fait exclusivement la
matière de ce discours préliminaire, la partie
rationnelle , est divisée en deux livres, dont
le premier traite des êtres, objet de tout ordre en
général, et des manières d'être relatives ou des
personnes , dont les relations ou rapports
sont l'objet de l'ordre social en particulier. Le
second traite en détail de l'ordre social et de la
législation, qui en coordonne et en maintient à
leur place les diverses personnes. Le discours
préliminaire a aussi deux parties qui
correspondent une à une aux deux livres de la
première partie. L'une considère, non les opinions

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des philosophes, car qui pourroit compter les
pensées qui s'élèvent dans le coeur de
l'homme ? mais les doctrines générales de
philosophie qui ont partagé les hommes et enfanté
les diverses opinions ; l'autre traite de la
législation en général, et de ses effets sur la
société, et sur la *France en particulier, soumise,
depuis peu d'années, à la plus grande expérience
qui jamais ait été faite en législation.
La partie théorique de cet ouvrage est divisée en
chapitres, et les chapitres en propositions ou
articles. Rien ne fait mieux sentir la liaison des
idées que de détacher les propositions. Le lecteur
voit alors où la chaîne des idées est
interrompue, et où elle est continue. Un écrivain
peut revenir au point où son prédécesseur a
commencé à s'égarer, et suivre une meilleure
direction : il n'y a rien de perdu pour les
progrès de la vérité, parce que l'un la reprend là
où l'autre l'a laissée. Le style continu plus
agréable pour le lecteur, est aussi plus aisé pour
l'écrivain, et surtout plus propre à en imposer à
l'attention sur le désordre des idées ; mais il est
moins favorable à l'exposition de la vérité,

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et c'est ce qui a fait adopter par les géomètres
la division en propositions.
La seconde partie traite de l'état ancien du
ministère public en *France ; et par cette
expression à la fois religieuse et politique,
j'entends, pour la société politique, le corps de
la magistrature civile et militaire, vrai
ministère ou service de l'état, au même sens
qu'on appelle l'ordre du sacerdoce le
ministère de la religion. Dans cette partie
l'auteur ne peut être qu'historien, et un
historien qui, placé entre le passé et l'avenir,
sans aucune intention sur le présent, raconte les
générations qui ne sont plus pour l'instruction de
celles qui ne sont pas encore.
La troisième partie d'application traite de
l'éducation publique : objet dont tous les
gouvernemens, et celui de la *France en particulier,
sentent toute limportance. Ce plan d'éducation
dont j'indique les bases, écrit et même imprimé il
y a longtemps, ne s'est pas rencontré avec celui
que le gouvernement a récemment adopté ; et je n'ai
pas cru pour cela devoir le supprimer. Il faut
montrer le bien aux hommes même lorsqu'ils ne
peuvent pas le faire ; le mal ne

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vient pas de ce que les gouvernemens font fausse
route, mais de ce qu'ils marchent au hasard et
sans se proposer de point fixe d'arrivée qui ne
peut être que le bien absolu, et auquel il faut
toujours tendre, même quand on devroit n'y jamais
parvenir.
La quatrième partie traite de l'état politique de
l'*Europe chrétienne et mahométane. C'est un essai,
dont la moitié à peu près a paru par articles au
mercure de *France de cette année, jusques à la
discussion de la constitution proposée à la
*Pologne par *Mably, après laquelle l'auteur n'a
plus rien inséré dans ce journal de relatif à la
politique. En donnant cet essai, tel qu'il a été
composé, on obéit au voeu d'un grand nombre
d'abonnés, qui ont témoigné le désir que l'on
réunît en un corps ces différens articles, et que
l'on en complétât la suite. On y a joint un morceau
sur le traité de *Westphalie qui avoit paru
beaucoup plutôt. Le but de ces considérations
politiques est de faire voir l'influence de la
législation politique et religieuse des états sur
les événemens de leur vie, et surtout d'agrandir
l'étude de l'histoire moderne, en présentant, ainsi
que

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*M *Bossuet l'a fait pour l'histoire ancienne, la
raison générale, ou plutôt divine des événemens de
ce monde, que nous épelons, pour ainsi dire, un à
un, sans en considérer l'ensemble et la liaison
secrète, et que nous nous accoutumons à regarder
comme uniquement soumis aux caprices des hommes,
et n'ayant d'autre règle que leurs passions.
Peut-être quelques lecteurs trouveront que ces
quatre parties n'ont pas entre elles un rapport
assez immédiat ; mais, avec plus d'attention, il
est aisé de remarquer qu'elles se prêtent toutes un
secours mutuel. En effet, il y a un rapport
nécessaire entre les lois de la société, le
ministère public qui exécute les lois de la
société, l'éducation qui dispose l'homme au
ministère public, enfin les événemens de la
société qui tiennent à la fois de la nature des
lois et de l'état des personnes. Après tout, les
différentes parties de l'ordre social se
rattachent à un centre commun, et elles sont
toutes liées entre elles par un but uniforme,
comme tous les hommes, sans être parens entre eux
ni alliés, sont unis par le lien général de
l'humanité.

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Je dois, avant d'entrer en matière, me justifier du
reproche qui m'a été fait d'énoncer mes idées sur
la société d'une manière trop absolue. Il faut
s'entendre. Toutes les fois qu'on traite du
général, la vérité est absolue : car absolu et
général sont synonymes. Elle n'est que relative,
lorsqu'on traite du particulier . Et pour
appliquer cette distinction à la société, la
vérité est absolue quand on traite de la
constitution, règle générale de la société ; et
elle est relative dans les détails
d'administration, règle particulière des
individus. Ainsi le pouvoir considéré en général
est bon d'une bonté absolue, et l'homme qui
l'exerce, être particulier, n'est bon que d'une
bonté relative. De là suivent, et la fixité
nécessaire dans la constitution du pouvoir, et
les modifications nécessaires dans les lois
d'administration. De là, la différence du pouvoir
absolu en constitution, au pouvoir nécessairement
moins absolu en administration, et par là plus
arbitraire. Le pouvoir absolu est constitué sur
des lois fixes et fondamentales, " contre
lesquelles, dit *M *Bossuet, tout ce qu'on fait
est nul de soi " , et l'homme qui l'exerce doit
administrer avec

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douceur et égard pour la foiblesse humaine. Ainsi,
dans les sciences mathématiques, on suppose toutes
les lignes en général absolument droites, toutes
les surfaces en général absolument planes, tous les
solides en général absolument compactes, tous les
corps en général absolument durs, le mouvement en
général absolument libre ; mais l'artiste qui met
en oeuvre les corps particuliers , ne trouve
rien de tout cela, et il est obligé de tenir compte
des déviations des lignes, des aspérités des
surfaces, de la mollesse des corps, de la
résistance des milieux , etc. Etc. La
comparaison est parfaitement exacte, et je
l'emploie d'autant plus volontiers, que je regarde
comme d'une haute importance de faire remarquer au
lecteur les harmonies du monde intellectuel et du
monde matériel, du monde de la cause et du
monde des effets .
La vérité relative doit être dite avec prudence

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et circonspection, parce qu'elle est incertaine par
cela seul qu'elle n'est pas absolue ; raison pour
laquelle il faut être d'une extrême réserve pour
prononcer sur les individus et les faits
particuliers. Mais pour la vérité en général, ou
sur le général, il est toujours temps de la
révéler, parce que c'est toujours le temps qui la
révèle : veritas filia temporis .
Je m'attends que la manière générale dont j'ai
considéré les objets au commencement de cet
ouvrage, déplaira à deux sortes d'esprits, même
droits et justes. Elle déplaira à ces esprits plus
agréables que forts, qui ne peuvent sortir de la
sphère du particulier, ne reconnoissent plus un
pouvoir , si l'on ne l'appelle le roi
d'*Espagne, ou le czar de *Russie ; un
ministre , si on ne l'appelle un chef de
bataillon ou un conseiller d'état ; des
sujets , si on ne les appelle *Pierre ou
*Paul ; sans réfléchir à l'énorme distance qu'il
peut y avoir entre l'homme souvent imparfait, chef
de tel ou tel état ; et le pouvoir en général
absolument bon, entre les hommes qui servent,
souvent vicieux, et l'ordre du ministère
social absolument bon, et qu'on ne peut pas
affirmer du particulier tout

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ce qu'on peut affirmer du général. La manière
générale ou métaphysique ne trouvera pas plus de
grâce aux yeux de ceux qui tiennent à la
philosophie de leur école, comme les professeurs au
temps de *Descartes tenoient à celle d'*Aristote :
esprits propres à retenir la vérité acquise, mais
incapables de l'acquérir, parce que dans leur
improbation précipitée et de prévention, ils
oublient, tout chrétiens qu'ils sont, cette maxime
de l'apôtre : " ne méprisez aucune doctrine,
éprouvez-les toutes, et retenez celles qui sont
bonnes " . Ces dernières considérations nous
conduisent à traiter de la philosophie.
I.
de la philosophie.
la philosophie, qui signifioit chez les païens
l'amour de la sagesse , et qui ne signifie pour
nous que la recherche de la vérité , a commencé
pour l'homme avec la parole, et pour l'univers avec
l'écriture.
Comme la vérité n'est autre chose que la science
des êtres et de leurs rapports, et que les êtres
sont tous compris sous les expressions

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générales de cause et d' effets , la
philosophie considérée en général suivit d'abord
cette division.
La plus ancienne philosophie écrite qui nous soit
connue, celle des hébreux, s'attacha à faire
connoître la cause suprême, intelligente, éternelle
de l'univers, et sa volonté générale, dont les
lois fondamentales des êtres sont l'expression :
elle en tira la connoissance des devoirs de
l'homme, et elle parla de cette cause suprême et
de l'homme, son plus noble effet, et celui qui
soumet tous les autres à sa pensée ou à son
action, avec une hauteur d'intelligence, une force
de sentiment, une magnificence de style
proportionnée à la majesté des objets, et auxquels
le langage des autres peuples ne put atteindre.
Les effets même purement matériels, la
philosophie des hébreux ne les considéra pas en
eux-mêmes : ils ne lui parurent pas dignes de ses
recherches ; elle les considéra comme
l'action merveilleuse de la cause
souverainement puissante, et franchissant ces lois
générales du mouvement et de la matière dont nous
sommes si péniblement occupés,

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elle vit dans les cieux le pavillon qu'étendoit
sur l'univers la main du très-haut, dans les nuées
son vêtement, dans la terre son marche-pied, dans
les foudres et les tempêtes ses messagers et ses
hérauts. Si elle admira la puissance infinie du
créateur dans les grands phénomènes de la nature,
elle bénit son inépuisable bonté dans les plus
petits effets de la création. Les productions de la
terre furent le repas préparé pour l'homme, et les
animaux furent les serviteurs destinés à l'aider
dans ses travaux. De là ces hymnes à la gloire de
l'être tout-puissant et tout bon, ces cantiques de
reconnoissance et d'amour, qui font de la plus
haute philosophie, la poésie tantôt la plus sublime
et tantôt la plus gracieuse, et qui traduisent des
pensées divines en langage divin.
Les autres peuples perdirent de vue cette haute
philosophie, transmise d'abord dans toutes les
familles par une tradition orale, et depuis
maintenue pure et entière chez le seul peuple
hébreu par une transmission écrite . Ils
s'arrêtèrent à la contemplation des effets, y
cherchèrent tout, et même la cause intelligente, et
multiplièrent la cause

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à proportion du nombre et de la variété des effets.
Les chaldéens virent leurs dieux dans les astres,
et servirent la milice du ciel ; les
égyptiens sur la terre, dans les plantes et les
animaux ; les grecs, dans les hommes, et surtout
dans leurs passions. Toutes les causes secondes,
l'air, le feu, l'eau, la terre et ses atomes leur
parurent tour à tour la cause première de
l'univers. Dans leurs vaines imaginations, ces
philosophes corpusculaires voulurent peindre
aux sens ce qui ne doit être exprimé qu'à la
pensée ; ils ne virent dans l'univers que des
images de corps, au lieu d'y voir, comme les
hébreux, des figures de vérités. Les philosophes
hébreux s'appeloient, avec raison, les
voyans . Les philosophes grecs se décorèrent du
nom de sages ; mais ils cherchèrent la
sagesse hors des voies de la vérité, et ils ne
rencontrèrent que la corruption et le mensonge :
(...)

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épît aux romains.
Il y eut alors, comme aujourd'hui, deux
philosophies ou deux doctrines ; une philosophie
divine, qui se confondit avec la religion ; et une
philosophie humaine, que l'homme associa à la
morale : car les philosophes grecs dissertoient
beaucoup sur l'homme, sur sa nature et sur sa fin.
Cependant la doctrine des hébreux se répandoit
avec leurs livres dans les parties d'*Asie et
d'*Europe voisines de la *Palestine. Elle ne fut
pas inconnue aux grecs, et donna sans doute à la
philosophie de *Platon ce caractère d'élévation et
de vérité qui la distingue des autres doctrines de
ses compatriotes. *Platon fit de la philosophie
avec sa raison, ou du moins avec son intelligence ;
les autres en firent avec leurs passions ; les
stoïciens, avec l'orgueil, les épicuriens, avec la
volupté ; le sceptique douta ; les pyrrhoniens
nièrent, les ecclectiques cherchèrent ; les uns
dirent à l'homme, jouis ; les autres lui
crièrent, abstiens-toi ; ceux-ci lui apprirent
à ne rien affirmer ; ceux-là à ne rien croire.
Cette confusion de doctrines passa chez les

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romains, mais assez tard. La philosophie des
grecs, vain luxe de l'esprit, ne pénétra à *Rome
qu'avec tous les autres genres de luxe qui
devoient venger l'univers de sa défaite, et faire
expier à *Rome ses succès. Mais les romains,
sévères, et occupés de grandes choses, choisirent
ce qu'il y avoit de plus sage ou de moins
déraisonnable dans la philosophie des grecs, comme
ils avoient retenu ce qu'il y avoit de plus grave
dans leur culte ; et de toutes les sectes de
philosophie, les plus considérées à *Rome furent
celle des stoïciens, qui parloient de la vertu, et
celle de l'académie, qui cherchoit de tous côtés,
ne se fixoit que dans son incertitude, et
n'affirmoit pas de vérité, de peur de soutenir une
erreur.
Les opinions d'un homme forment sa philosophie, mais
la philosophie d'un peuple est sa législation ;
raison pour laquelle les hommes avides de
domination, imposent au peuple, comme des lois,
leurs propres opinions, et veulent faire une
doctrine générale de leurs sentimens particuliers.
Chez les hébreux, une doctrine intellectuelle avoit
produit une législation raisonnable, ou plutôt
s'étoit

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confondue avec elle ; mais chez les païens, une
philosophie sensuelle enfanta des législations
absurdes : funeste exemple, et depuis trop souvent
répété !
L'univers périssoit sous ces opinions insensées et
ces législations corrompues. La doctrine mystérieuse
et toute en expectative des hébreux, ne pouvoit
pas plus convenir à l'homme devenu en grandissant
avide de connoître la vérité et d'en jouir, que
leur législation purement locale ne pouvoit
convenir à la société étendue sous l'empire
romain. Ce fut alors qu'il parut chez les juifs,
et qu'il sortit en quelque sorte de leurs
doctrines et de leur législation une doctrine plus
développée et une législation plus générale. La
doctrine des hébreux avoit révélé la cause ;
la philosophie des païens s'étoit arrêtée aux
effets ; le christianisme vint révéler au
monde la connoissance du moyen universel,
medius, ou médiateur, de l'être qui unit la
cause universelle à l'universalité des effets, ou à
l'univers, et qui forme le rapport entre le
créateur et la créature.
Alors tout fut connu, êtres et rapports ; tout ce
qui est, et même tout ce qui peut

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être dans l'ordre des êtres, tels que notre
raison les perçoit : car, ou la raison humaine
n'est qu'une lueur vaine et trompeuse, ou tout,
êtres et rapports, existans et même possibles, est
compris dans cette catégorie générale, et la
plus générale possible, cause, moyen, effet .
Et comme le moyen est en rapport à la fois, et avec
la cause, de laquelle il est, et avec l'effet,
pour lequel il est, la philosophie des chrétiens,
ou la connoissance du moyen universel, du
médiateur, par qui tout a été fait ou réparé dans
l'ordre moral, fit connoître la cause et l'effet,
*Dieu et l'homme, autant qu'ils peuvent être connus
ici-bas par la raison humaine. Cette doctrine,
scandale pour les hébreux, qui se croyoient les
seuls voyans ; folie pour les grecs, qui se
croyoient les seuls sages, convainquit
d'insuffisance la doctrine des uns, et
d'absurdité la philosophie des autres ; et par la
rectitude qu'elle

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mit dans les pensées, elle prépara les hommes à la
perfection des moeurs et des lois, et même aux
progrès des lumières dans tous les arts de
l'intelligence.
La doctrine des hébreux faisoit connoître la
puissance de *Dieu et ses desseins sur l'homme ;
la doctrine du christianisme fit connoître les
rapports ou la société de *Dieu et de l'homme, et
des hommes entre eux, totalement ignorés des
païens dans la spéculation, et horriblement
défigurés dans la pratique. la grande énigme de
l'univers fut résolue . Il n'y eut plus rien à
révéler à l'homme, rien à prescrire à la société,
hors de cette doctrine et de ses lois ; et le
fondateur de cette sublime doctrine mourant pour la
propager, put dire, sous l'expression la plus
simple, cette vérité profonde : tout est
consommé .
La philosophie des chrétiens leur auroit suffi sans
doute, et le plus savant de leurs docteurs ne
vouloit pas en connoître d'autre : mais forcés de
combattre les païens, les premiers défenseurs du
christianisme étudièrent la philosophie des grecs,
dont une nombreuse partie de l'église chrétienne
parloit

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la langue, et dont les écoles avoient fourni à la
religion plusieurs de ses plus savans interprètes.
*Platon, avec sa doctrine intellectuelle et ses
nobles conceptions, devoit plaire aux premiers
docteurs chrétiens, qui y retrouvèrent des dogmes
de la religion hébraïque, et même crurent y
démêler quelque connoissance des plus hautes
vérités du christianisme. à mesure qu'il s'étendoit,
ennemi de toutes les erreurs, il étoit combattu
par tous les esprits. Les grecs, disputeurs
subtils, comme tous les esprits foibles,
commencèrent ces controverses épineuses, qui
durent encore, où l'on met l'adresse de la
dialectique à la place de la force des raisons ; et
la religion permit à ses défenseurs ces armes
fragiles, mais acérées, avec lesquelles l'erreur
adroite et composée ne manque presque jamais de
surprendre la vérité simple et confiante. De la
dialectique des grecs, unie aux idées
chrétiennes, naquit la scolastique du moyen âge, qui,
pour traduire les idées justes et précises du
christianisme dans les langues fausses ou
transpositives des païens, donna au langage des
romains une construction

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naturelle ou analogue contraire à son génie. De
là ce latin moderne, connu sous le nom de latin de
l'école , qui subsistoit encore à peu près sous
la même forme dans nos études de théologie, de
philosophie, de jurisprudence. Car il est des
langues dans lesquelles on ne peut penser juste sans
parler mal.
Avec la dialectique des grecs, on étudia leur
philosophie de mots, leur politique de crimes, leur
physique de préjugés ; et tout, dans le moyen âge,
fut admiré de ce peuple enfant, hors la seule
partie dans laquelle il eût excellé, la poétique et
la rhétorique, trop fortes pour nos langues encore
incultes, et des esprits encore peu exercés.
Ce fut ainsi que l'*Europe parvint au quinzième
siècle. Vers cette époque, un débordement de
grecs dans notre occident, de subtilités dignes des
grecs dans l'examen de nos dogmes, d'idées
renouvelées des grecs dans nos gouvernemens, de
modèles grecs dans nos arts, produisit cette
philosophie d'abord religieuse ou plutôt
théologique, depuis si irréligieuse, amie des arts
des grecs, admiratrice de leurs fêtes, de leurs
institutions politiques, même de leur culte
théâtral

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et voluptueux, et que l'*Europe a signalée aux
siècles à venir sous le nom de philosophie
moderne , nom de réprobation et d'injure ; car,
en morale, toute doctrine moderne, et qui n'est pas
aussi ancienne que l'homme, est une erreur.
Cependant cette philosophie n'est pas aussi moderne
qu'on le pense. Déisme ou athéisme, on la retrouve
chez les grecs, où de beaux esprits avoient nié la
providence, et nié la divinité ; mais au moins les
païens ne méconnoissoient la divinité qu'après
l'avoir défigurée, et en avoir fait des hommes
impurs ou des animaux sans raison ; au lieu que
nos sages, éclairés par une doctrine qui leur
montre, en *Dieu, une intelligence infinie, un
amour immense, une action toute-puissante, sans
aucun mélange d'imperfection, le méconnoissent
même dans sa beauté. Chose étonnante ! Des hommes
à qui leurs progrès dans l'art de décomposer les
corps, de les classer, de calculer les lois de
leurs mouvemens, ont ouvert le laboratoire de la
divinité, s'obstinent à la méconnoître,

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pareils à des enfans introduits dans un cabinet, qui
n'en considèrent que les raretés et ne saluent pas
le maître : leur doctrine corpusculaire s'arrête
aux causes secondes , ne voit que des élémens
et des germes, et elle prend les moyens de la
conservation pour les agens de la création.
Comme celle des grecs, elle est vaine dans ses
pensées et superbe dans ses discours. Elle a pris
des stoïciens l'orgueil, et des épicuriens la
licence. Elle a ses sceptiques, ses pyrrhoniens,
ses ecclectiques ; et la seule doctrine qu'elle
n'ait pas embrassée, est celle des privations.
Cette philosophie moderne ignore *Dieu, plus que
celle des païens, et ne connoît pas mieux
l'homme ; encore moins connoît-elle la société.
L'homme, cette intelligence servie par des
organes, est pour nos sophistes, comme pour le
sophiste grec, un coq à deux pieds, sans plumes,
un animal débruti, une masse organisée, dit un
écrivain encore

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vivant, qui reçoit l'esprit de tout ce qui
l'environne et de ses besoins : doctrine
abjecte et funeste, aujourd'hui paisiblement et
universellement enseignée dans les écoles, où l'on
s'occupe bien moins de prolonger la vie de l'homme
physique, que d'étouffer toute connoissance de
l'homme moral. La société n'est, pour les sages
modernes, qu'un lien de convention que la volonté du
peuple a formé, que la volonté du peuple peut
dissoudre : semblable à la tente que le berger
dresse pour une nuit, et qu'il enlève au point du
jour.
Ainsi la philosophie moderne confond, dans
l'homme, l'esprit avec les organes ; dans la
société, le souverain avec les sujets ; dans
l'univers, *Dieu même avec la nature, partout la
cause avec ses effets , et elle détruit tout
ordre général et particulier, en ôtant tout pouvoir
réel à l'homme sur lui-même, aux chefs des états
sur le peuple, à *Dieu même sur l'univers.
Cependant il s'étoit élevé vers le milieu de
l'autre siècle, non une autre philosophie que celle
des chrétiens, mais une autre méthode de
philosopher que celle des anciens, c'est-à-dire,
de procéder à la recherche de

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la vérité ; aussi l'ouvrage de philosophie le plus
célèbre qui parût alors, fait d'après cette
nouvelle méthode, fut intitulé avec raison :
de la recherche de la vérité .
Au milieu de cet asservissement général des esprits
à la méthode d'*Aristote, l'esprit indépendant de
*Descartes osa discuter les titres de ce sage ,
à la domination tyrannique qu'il s'étoit arrogée
sur l'enseignement public. Les écoles le
combattirent, et elles doivent toujours sonner
l'alarme. Les délais qu'apporte leur résistance
au triomphe de la vérité, sont un obstacle aux
progrès de l'erreur, ou une protestation tôt ou
tard efficace contre ses succès : c'est la
quarantaine que l'on fait subir aux marchandises
qui arrivent des pays suspects. La doctrine de
*Descartes l'emporta. " le raisonnement

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humain, en matière littéraire, a dit *Terrasson,
n'est, pour ainsi dire, sorti de l'enfance que
depuis *Descartes,... etc. "
cependant il y a deux principes admis dans la
philosophie de *Descartes qui ont besoin de
développement, et qui, présentés sans restriction,
peuvent être, et même ont été sujet ou occasion
d'erreur : je veux parler du doute et des
idées innées . Les réflexions auxquelles ces
deux principes vont donner lieu, utiles en
elles-mêmes, compléteront

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l'histoire des opinions philosophiques.
Le doute réel ou feint, par lequel *Descartes a
commencé, et qu'il conseille comme le plus sûr
moyen de parvenir à la connoissance de la vérité,
doit être, pour un esprit sage, autre dans les
sciences physiques que dans les sciences morales.
Dans les sciences purement physiques, on peut
rejeter comme faux ce qui est même le plus
généralement adopté, et chercher ensuite la
vérité ; dans les sciences morales, au contraire,
qui traitent du pouvoir et des devoirs , il
faut respecter ce que l'on trouve généralement
établi, pour ne pas recommencer tous les jours la
société, sauf à examiner ensuite s'il n'y a point
d'erreur. La raison de cette différence est
sensible ; et *Descartes n'a eu garde de s'y
tromper, lui qui distingue si nettement ce qu'il
faut commencer par croire, de ce qu'on peut
commencer par révoquer en doute. Que la théorie des
lois de l'ordre physique soit ou ne soit pas
connue, les lois physiques n'en sont pas moins
observées dans ce qu'elles ont de général,
c'est-à-dire, de nécessaire ; et l'homme qui peut
découvrir, et qui même a

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découvert tant de choses utiles en physique, ne
peut déranger rien de nécessaire. Les mouvemens
planétaires et le cours régulier des saisons, ont
précédé les calculs de *Kepler et de *Newton. Quelle
que soit la nature des fluides, et la
constitution de leurs parties élémentaires, ils
ne tendent pas moins à se mettre en équilibre. On
saignoit avant de connoître la circulation du
sang, et les pompes ont été en usage bien avant les
expériences sur la pesanteur de l'air. On peut donc
supposer sans danger qu'il y a erreur dans
l'explication de ces phénomènes, on doit même le
supposer ; car si on les suppose connus, on ne
trouvera plus de raison suffisante d'y rechercher
l'erreur, s'il y en a, et les sciences physiques
resteront dans une éternelle enfance. Après tout,
il importe peu de se tromper en physique, et
d'abandonner, même par préjugé et avant tout
examen, une doctrine, fût-elle vraie en
elle-même, si toutefois il y a quelque vérité dans
ce monde d' images qui passent , livré à nos
disputes, comme une énigme que l'on propose à un
cercle de gens oisifs. Mais pour les sciences
morales ou sociales, et la connoissance

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du pouvoir et des devoirs , par cela seul
qu'on est né, et qu'on vit au milieu d'une
société quelconque, on obéit à quelqu'ordre
d'actions qui suppose invinciblement quelque
vérité dans les opinions ; car l'erreur et le
désordre sont inséparables. L'idolâtrie elle-même,
la plus absurde des croyances, donne quelque
connoissance du pouvoir de la divinité et des
devoirs de l'homme, qui, toute confuse qu'elle
est, a maintenu ou maintient encore chez les
païens quelque ordre de société, selon la
remarque de *M *Bossuet, parce qu'une notion même
imparfaite de l'auteur de tout ordre, ne peut se
trouver parmi les hommes sans y produire de
l'ordre. On ne peut donc pas rejeter sous
prétexte d'erreur toute croyance morale, (car
l'athéisme n'est pas une croyance, mais l'absence de
toute croyance) sans faire cesser en même temps,
dans l'homme et dans la société, le motif ou la
pratique des actions morales ; et alors il est à
craindre

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que les passions une fois déchaînées ne veuillent
plus reprendre le joug, et ne conduisent l'homme
par le chemin facile du doute à l'abîme sans fond
du pyrrhonisme absolu. L'homme qui commenceroit par
supposer que ses théories physiques sont vraies,
n'auroit aucun motif pour les examiner de plus
près ; car la société ne va ni mieux, ni plus mal
avec des opinions vraies ou fausses sur la
physique : mais l'homme qui commence par supposer
que sa doctrine en morale est bonne, a toujours
une raison suffisante pour en approfondir la
vérité, parce qu'on ne la connoît jamais assez, et
qu'il y a désordre dans la société tant qu'on n'a
pas la connoissance pleine et entière de la
vérité. En un mot, et pour me résumer, on peut
préjuger en physique des erreurs particulières ; on
doit préjuger en morale des vérités générales, et
c'est pour avoir fait le contraire, pour avoir
préjugé la vérité en physique, que le genre humain
a cru si long-temps aux absurdités de la
physique ancienne, comme c'est pour avoir
préjugé l'erreur dans la morale générale des
nations, que plusieurs ont, de nos jours, fait
naufrage sur les côtes arides et désertes de

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l'athéisme, d'où, comme les sirènes, ils attirent
par la facilité de leur doctrine licencieuse, les
malheureux navigateurs qui parcourent les mers
orageuses de la science. On ne le dira jamais
assez, ce que nous savons le moins, ce sont les
vérités de l'ordre physique ; ce que nous savons
le mieux, ce sont les vérités de l'ordre moral :
nous disputons en physique sur les raisons de
phénomènes que nous voudrions connoître ; mais
nous contestons en morale sur les règles de nos
devoirs que nous voudrions ignorer. *Descartes
auroit pu feindre un moment de nier l'existence de
la divinité, dont il avoit dans l'esprit la
preuve qu'il en a donnée, et que *Condillac n'a
pas comprise. Jamais homme de génie n'a nié
sérieusement la divinité, dont il est l'expression
la plus vraie et l'émanation la plus sensible. Mais
ce doute est mortel pour les esprits vulgaires.
La connoissance d'un être infini est un poids dont
on a chargé leur foible raison, et qu'elle porte
avec facilité ; mais elle n'a plus la force de le
reprendre toute seule, si, égarée par
l'imagination, elle vient à s'en débarrasser un
moment.

page 30

L'autre observation regarde l' origine de nos
idées ; question d'une haute importance, surtout
aujourd'hui qu'on a fait de cette recherche une
science particulière sous le nom
d' idéologie : preuve certaine que le temps est
venu de l'approfondir, et j'oserai dire, de la
décider.
L'opinion des idées innées vient de très-loin.
*Platon, les pères de l'église, l'école du moyen
âge l'avoient soutenue. *Descartes l'adopta. Nos
philosophes modernes s'en sont moqués ; et
cependant *J-*J *Rousseau y revient sans s'en
douter, lorsqu'il dit : " ce que *Dieu veut que
l'homme fasse, il ne le lui fait pas dire par un
autre homme, il le lui dit lui-même, et l'écrit
au fond de son coeur " . Doctrine au reste prise des
païens, et qu'on retrouve dans *Lucain, liv ix.

page 31

Les théologiens de la réformation n'avoient
garde de rejeter l'opinion des idées innées ,
qui s'accorde si bien avec leur dogme favori du
sens privé et de l' illumination
particulière ; et les théologiens catholiques
respectoient, d'après l'école, une opinion qui leur
paroissoit purement philosophique, et qui leur
sembloit mettre l'homme dans une communication plus
intime et plus détachée des sens avec
l'intelligence suprême. *Malebranche, le plus
profond des disciples de *Descartes, la rejeta :
son génie méditoit de plus hautes pensées, et il
avoit vu au delà de l'homme. *Leibnitz y revint ;
mais à sa manière, même après qu'elles eurent été
combattues par *Locke, dont il trouvoit la
doctrine très-mince sur la nature de l'âme , et
qu'il a

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réfuté dans de nouveaux essais sur
l'entendement humain . Cependant, je ne crains
pas de le dire, on ne s'étoit jamais entendu dans
cette dispute, et *Malebranche l'avoit bien senti.
Qu'étoit-ce que ces idées innées présentes à notre
esprit, et qui y précédoient toute instruction ?
Si *Dieu les y gravoit lui-même, comment l'homme
parvenoit-il à les effacer ? Si l'enfant idolâtre
naissoit, comme l'enfant chrétien, avec des
notions distinctes d' un dieu unique ,
comment ses parens pouvoient-ils le faire croire à
une multitude de dieux ? D'où vient qu'il y a des
matérialistes et des athées, si nous apportons en
naissant des idées innées de l'existence de *Dieu
et de l'immortalité de l'âme ? Si les hommes
apportent tous en naissant les mêmes idées,
pourquoi tant de variété dans les opinions ? Il y a
donc des idées innées et des idées acquises ; et
comment les idées acquises font-elles oublier les
idées innées ? Car enfin, on ne peut perdre que ce
qu'on peut acquérir, comme on ne peut acquérir que
ce qu'on peut perdre ; et ici, l'homme conserve les
idées fausses qu'il a acquises, et perd les idées
vraies nées avec lui, et qu'il tient de sa nature.
Ces idées

page 33

antérieures à toute instruction, il fallut en faire
quelque chose, et les placer quelque part. On en
fit des êtres, et on en peupla la pensée.
L'expérience, qui est dans la route de la vérité
comme le bâton de l'aveugle, venoit contrarier ce
système, et le petit nombre d'êtres humains
trouvés dans les forêts, hors de tout commerce avec
les hommes, dès qu'ils avoient pu parler interrogés
sur leur premier état, n'avoient pu, à la grande
humiliation des théologiens, et à la satisfaction
de leurs adversaires, rien apprendre sur leurs
idées innées, de *Dieu, de l'âme, d'une autre vie,
etc. Etc. Cependant il étoit aussi ridicule de leur
demander ce qu'ils pensoient avant d'avoir aucune
expression de leur pensée, qu'il le seroit de
demander à un enfant ce qu'il pensoit dans le
sein de sa mère, ou d'interroger un homme qui ne se
seroit jamais vu au miroir sur les traits de son
visage, ou la couleur de ses yeux. Un système aussi
incomplet ne pouvoit se soutenir ; attaqué avec
avantage, il étoit défendu d'une manière foible et
embarrassée. On cherchoit la solution du problème
des idées dans les hauteurs inaccessibles du pur

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intellect ; et la religion la mettoit, pour ainsi
dire, sous la main de tout le monde et dans la
bouche des enfans.
On vouloit une explication philosophique et
naturelle ; et comment se persuader que la
religion fût une philosophie, c'est-à-dire, une
connoissance de la vérité, et encore qu'elle fût
naturelle, et la plus naturelle de toutes les
doctrines, lorsque les élémens de notre croyance
nous enseignent qu'elle est surnaturelle ? Ici
revenoit l'équivoque de ce mot nature et
naturel , qui a produit de si grandes erreurs,
et, par une suite inévitable, de si grands
désordres. La religion sans doute est
surnaturelle , si l'on appelle la nature de
l'homme son ignorance et sa corruption natives,
dont il ne peut se tirer par ses seules forces ;
et dans ce sens toute connoissance de vérité morale
lui est surnaturelle : mais la religion est ce
qu'il y a de plus naturel à l'homme pour former sa
raison et régler ses actions, si l'on voit la
nature de l'être là où elle est, c'est-à-dire,
dans la plénitude de l'être, dans l'état de l'être
accompli et parfait ; état de virilité de l'homme
physique, opposé à l'état d'enfance ;

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état de lumière pour l'homme moral, opposé à l'état
d'ignorance ; état de civilisation pour la
société, opposé à l'état de barbarie. La religion
est ce qu'il y a de plus naturel, parce qu'elle
est ce qu'il y a de plus parfait ; et même l'on
peut dire qu'elle n'est surnaturelle à l'homme
ignorant et corrompu, que parce qu'elle est
naturelle à l'homme éclairé et perfectionné. Ici je
prie le lecteur de faire un rapprochement
important. Un parti de théologiens, qui date de
l'autre siècle, ne voit dans l'homme que sa nature
corrompue, dégradée, originelle, inerte selon eux,
impuissante à tout bien, même à aider à celui
qu'on veut lui faire ; et les philosophes modernes
voient la véritable nature de l'homme social dans
l'état foible, misérable, ignorant, barbare, de la
vie sauvage. Je reviens à l'origine des idées.
*Malebranche, par excès de christianisme, si je
puis le dire, dépassa la solution du problème, et
fut la chercher dans des communications directes
avec l'éternelle raison ; opinion excessive et peu
développée, qui supprime trop d'idées
intermédiaires. *Condillac pécha par le défaut
opposé, et resta en arrière de la

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solution, dont ses recherches sur les signes des
pensées l'approchent sans cesse, au point qu'il
semble quelquefois y toucher, mais dont ses
préjugés déistes l'éloignent toujours. Il ne leur
manqua à l'un et à l'autre que de faire à l'homme
intellectuel une application réelle et positive
d'un dogme fondamental de la société
intellectuelle ou religieuse, de conclure de
*Dieu à l'homme, son image et sa ressemblance,
et de dire : qu'ainsi que *Dieu , intelligence
suprême, n'est connu que par son verbe,
expression et image de sa substance ; de même
l'homme , intelligence finie, n'est connu que
par sa parole, expression de son esprit, ce
qui veut dire que l'être pensant s'explique par
l'être parlant. Alors le mystère de nos idées leur
eût été dévoilé ; ils auroient vu que la
connoissance des vérités morales, qui sont nos
idées, est innée , non dans l'homme, mais dans
la société ; dans ce sens qu'elle peut ne pas se
trouver dans tous les hommes, et qu'au contraire,
elle ne peut pas ne pas se trouver plus ou moins
dans toutes les sociétés, puisqu'il ne peut même
y avoir aucune forme de société sans connoissance
de quelque vérité

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morale. Ainsi l'homme entrant dans la société, y
trouve cette connoissance comme une substitution
toujours ouverte à son profit, sous la seule
condition de l'acquisition de la parole,
perpétuellement subsistante dans la société. De
là vient qu'on trouve dans toutes les sociétés,
avec une langue articulée, une connoissance plus ou
moins distincte de divinité, d'esprits, d'un état
futur, etc., et qu'on peut ne pas la trouver chez
tous les hommes, et qu'on ne l'a même jamais
trouvée chez ceux que des accidens avoient
séquestrés de tout commerce avec les hommes, et
privés de la révélation de la parole.
Il faut donc apprendre aux hommes ces vérités, si
l'on veut qu'ils les connoissent ; et leur parler
la parole de *Dieu pour qu'ils aient la pensée à
*Dieu : il faut même les instruire dès les
premiers jours de leur existence, former leur
raison avant leurs sens, parce que ce qui est
destiné à commander, doit, sous peine de désordre,
précéder dans ses développemens ce qui est
destiné à obéir, et réserver les études physiques,
qui amusent l'esprit et occupent le corps, pour
l'âge où

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les passions font irruption dans le coeur de
l'homme, et mettent, pour ainsi dire, à leur
disposition toutes ses facultés physiques et
morales. Grâces à l'auteur d' *émile , on suit,
dans l'éducation actuelle, une méthode absolument
inverse ; nous avons des naturalistes de huit ans,
et des athées de vingt : on donne aux sens la
raison à former, comme dans la société on
attribue au peuple le droit de faire son
souverain, et nous savons tout de la nature, hors
par qui elle a été faite, et ce que nous devons y
faire. On dira peut-être que des hommes élevés sans
connoissance de la divinité, formeront une société
où cette connoissance ne se trouvera pas ; mais
une société sans connoissance de *Dieu, si elle
étoit possible, seroit un rapprochement sans
réunion, un ordre sans règle indépendante ; il y
auroit des forces, et point d'autorité ; des
volontés, et point de raison : plante desséchée
dans son germe qui ne sauroit se reproduire, et la
question de *Bayle sur la possibilité d'une
société d'athées, est plus inepte encore en
philosophie, qu'elle n'est scandaleuse en morale.
Cette proposition rationnelle : " la pensée

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ne peut être connue que par son expression ou la
parole " , renferme donc toute la science de
l'homme, comme la maxime chrétienne, " *Dieu n'est
connu que par son verbe " , renferme toute la
science de *Dieu, et par la même raison.
La parole est l'expression naturelle de la pensée ;
nécessaire, non-seulement pour en communiquer aux
autres la connoissance, mais pour en avoir
soi-même la connoissance intime, ce qu'on appelle
avoir la conscience de ses pensées. Ainsi,
l'image que m'offre le miroir m'est
indispensablement nécessaire pour connoître la
couleur de mes yeux et les traits de mon visage ;
ainsi la lumière m'est nécessaire pour voir mon
propre corps.
La pensée se manifeste donc à l'homme, ou se
révèle avec l'expression et par l'expression, comme
le soleil se montre à nous par la lumière et avec
la lumière. Mais si je ne puis connoître ma
pensée sans une expression qui la rende sensible,
je ne puis entendre une expression qu'autant
qu'elle sert à revêtir une pensée, et une
expression qui n'a pas de sens ou de pensée, est
un son, un bruit aux

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oreilles. La solution du problème de l'intelligence
peut donc être présentée sous cette formule :
" il est nécessaire que l'homme pense sa parole
avant de parler sa pensée " . Ce qui veut dire qu'il
est nécessaire que l'homme sache la parole avant de
parler ; proposition évidente, et qui exclut toute
idée d'invention de la parole par l'homme. Cette
impossibilité physique et morale que l'homme ait
inventé sa parole, peut être rigoureusement
démontrée par la considération des opérations de
notre esprit, combinée avec le jeu de nos
organes, et le mystère même de

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cette parole intérieure, dont la parole extérieure
n'est que la répétition, et, pour ainsi dire,
l' écho , certain aux yeux de la raison, se
montre dans la doctrine religieuse, et l'on y lit
ces paroles qui le prouvent : (...) : " mon esprit
parle quand ma langue prononce " . I épît aux
corinth, ch XIV.
il faut donc des paroles pour penser ses idées,
comme il faut des idées pour parler et être
entendu. La faculté de penser est native en
nous, puisqu'elle est nous-mêmes,

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et qu'on ne peut concevoir un homme sans faculté de
penser : mais l'art de parler est acquis , et
nous vient des autres, puisqu'on voit des hommes
qui ne parlent pas, parce qu'ils n'entendent pas
parler, et qu'on voit parler tous les hommes qui
entendent parler les autres. L'un et l'autre sont
inséparables dans leur opération mutuelle, et
s'exercent simultanément. On ne peut donc penser
sans se parler à soi-même, au moins pour les idées
dont l'objet ne peut être figuré par le dessin : de
là cette expression de l'écriture en parlant de la
sagesse : " dites-moi son nom, si vous le savez " ;
car l'esprit ne cherche jamais que des noms : de là
ces passages de *J-*J *Rousseau : " l'esprit ne
marche qu'à l'aide du discours... et la parole me
paroît avoir été fort nécessaire pour inventer la
parole " . Preuve de l'opinion où étoit cet
écrivain, que la parole est venue à l'homme par
transmission , et que les langues sont un
don . De là enfin ce mot de *Condillac
lui-même, qui de temps en temps tombe dans la
vérité, comme un homme qui va à tâtons trouve
quelquefois une porte pour sortir : " une méthode de

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science n'est qu'une langue bien faite " . Ce qui
veut dire qu'on a toutes les pensées d'une
science quand on en a tous les mots.
L'homme, à quelque instant qu'on suppose de la
durée, a donc reçu la parole, et n'a pu l'inventer
comme il la reçoit aujourd'hui, et ne l'invente
pas. Et admirez la fécondité, et, pour ainsi
parler, le bon sens naturel de ce principe. Soit
que l'être suprême ait créé l'homme parlant, soit
que par des moyens qui nous sont inconnus, et qu'il
nous est inutile de connoître, il lui ait donné la
parole après l'avoir créé, il est certain,
c'est-à-dire, conforme à toutes les notions de la
raison, que cet être infiniment

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sage, puisqu'il est infiniment puissant, n'a pu
mettre dans les organes de l'homme que des paroles
de raison, comme il n'a mis dans son intelligence
que des idées de vérité. Il lui a donc donné avec
la parole des maximes de croyance, et des règles
de conduite, des lois pour ses pensées, et des lois
pour ses actions, et sur ce point, la raison
s'accorde avec la doctrine des hébreux, qui nous
montre l'être suprême conversant avec le premier
homme, et donnant des lois écrites au premier
peuple, parole qui se retrouve avec mille
modifications différentes dans les familles les
plus barbares ; lois qui, à travers mille
altérations, s'aperçoivent chez les peuples les
plus sauvages ; et la mythologie païenne nous
montre aussi les dieux conversant avec les
mortels, et les législateurs païens font aussi
venir du ciel les lois qu'ils donnent à la terre.
Les théologiens, partisans des idées innées ,
entendues dans le sens absolu, insistoient sur le
fait historiquement certain de la révélation
écrite de la doctrine ; mais ils ne connurent
pas le fait physiquement nécessaire de la
révélation parlée qui avoit précédé.

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La vérité historique peut toujours être combattue,
parce que, quoique certaine pour tous les
hommes, tous les temps et tous les lieux, elle
n'est évidente que pour le lieu qui en a été le
théâtre, le temps qui en a été l'époque, les
hommes qui en ont été les témoins ; et même cette
certitude paroît s'affoiblir à mesure que les faits
s'enfoncent davantage dans la nuit des âges, et
dans ces temps où l'histoire est contemporaine de
la fable ; mais la nécessité physique est vraie,
est évidente toujours, partout et pour tous : si
l'homme aujourd'hui ne peut recevoir la parole que
par transmission, il n'a jamais pu l'acquérir par
invention ; parce que si l'on peut supposer un
affoiblissement dans ses forces, on ne peut
supposer une révolution dans sa nature.
Ainsi la preuve de l'existence d'un être supérieur
à l'homme, et d'une loi antérieure à sa raison,
est toujours également forte ; si l'on démontre que,
posé les opérations de l'intelligence humaine, et
le concours nécessaire de ses organes, il est
impossible à l'homme de découvrir la parole et d'en
faire un langage, et que loin d'avoir inventé la

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parole, l'homme n'auroit pu, sans la parole, avoir
la pensée même de l'invention.
La distinction de religion naturelle et de
religion révélée , ne contribuoit pas peu à
éloigner les esprits de ces recherches. On
regardoit la religion naturelle comme une religion
innée , et cette opinion se lioit à celle des
idées innées ; car ce n'est pas pour laisser
son *émile dans l'ignorance de toute religion, mais
afin qu'il ne suive que la religion
naturelle , que *J-*J *Rousseau ne veut pas

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qu'on l'instruise dans la religion, parce qu'il
suppose que l'enfant peut connoître sans
instruction la religion naturelle. Mais la religion
même naturelle, la connoissance de *Dieu, de notre
âme et de ses rapports avec *Dieu, veut être
apprise ou révélée ; comme la religion appelée
révélée, fides ex auditu : et la religion
révélée est aussi naturelle que la religion
dite naturelle : mais l'une a été révélée par
la parole, et elle est naturelle aux hommes en
société de famille primitive, isolée de tout autre
société ; et l'autre est révélée par l'écriture, et
elle est naturelle aux hommes réunis en corps de
nation. Sans doute la religion naturelle est un
rayon que *Dieu fait luire dans nos âmes ; mais la
parole est la lumière distincte du soleil, et sans
laquelle il ne pourroit frapper mes regards. La
parole est la lumière qui éclaire tout homme
venant en ce monde , et qui luit dans le lieu
obscur de notre intelligence, pour nous y faire
voir nos propres pensées, comme la lumière
physique, pénétrant dans un lieu obscur, me fait
voir même mon propre corps. Les chrétiens
disoient, comme *Cicéron en parlant de la

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loi naturelle, " cette loi innée que nous
n'avons pas apprise " ; et comme *Lucain, ils
disoient de la divinité : " la divinité n'emploie
aucun langage pour instruire l'homme " . Il semble
qu'on crut plus digne de la grandeur de *Dieu, de
supposer qu'il nous donne des pensées
immédiatement, et sans l'intermédiaire d'aucun
moyen ou milieu qui les réalise et les
rende sensibles. Sans doute l'intelligence
absolument incorporelle peut avoir des idées de
cette sorte ; mais l'intelligence organisée n'a un
esprit qu'à la charge de se servir d'un corps : que
si elle est pensée, elle en a ou en
acquiert l'expression ; et *Dieu soumis lui-même,
et plus que l'homme, aux lois générales qu'il a
établies, a donné la pensée à condition de la
parole, comme il a donné la vision à condition de la
vue, et l'audition à condition de l'ouïe.

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Les sophistes, plus éclairés sur leurs intérêts,
s'emparèrent du poste que leur laissoit la
négligence de leurs adversaires ; et pour ruiner la
certitude de la révélation écrite , ils
cherchèrent à établir l'inutilité de la
révélation orale , en supposant possible que
l'homme eût lui-même inventé la parole. Ils
commencèrent par séparer l'une de l'autre, et
reléguer chacune aux deux pôles du monde moral, la
révélation et la raison ; comme si la révélation ne
devoit pas être raisonnable, ou que la raison ne fût
pas acquise par une instruction, qui n'est autre
chose qu'une révélation divine ou humaine !

page 50

Ils furent aidés en cela par beaucoup de chrétiens,
qui, à force de vouloir déprimer l'orgueil de la
raison pour relever le bienfait de la
révélation, faisoient presque douter si l'homme
fait à l'image de *Dieu avoit une raison
suffisante pour recevoir la révélation ; et qui,
d'un autre côté, foibles théologiens, pour parler
avec *M *Bossuet, croyoient, ce semble, la raison
assez pénétrante pour ruiner par ses recherches,
ou du moins affoiblir la certitude de la
révélation, et qui ignoroient que la foi n'est
jamais plus simple que lorsque la raison est plus
éclairée.
Quoi qu'il en soit, les sophistes, débarrassés de
la révélation, et quelquefois avec des
protestations de respect, comme de jeunes libertins
se débarrassent de la présence d'un vieillard
incommode, et restés seuls avec leur raison qu'ils
appelloient naturelle , cherchèrent au plus
étonnant de tous les phénomènes, celui de la
parole, une explication naturelle , et voici ce
qu'ils imaginèrent de plus naturel .
Les uns, sans être retenus par ce respect qu'un
écrivain doit toujours conserver pour

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ses lecteurs, doutèrent si l'homme n'avoit pas pu
naître sans père ni mère de son espèce, ou sans
l'intervention d'un être supérieur à lui, et par
la seule énergie de la matière. Les autres se
contentèrent de supposer qu'il avoit été, dès sa
naissance, séparé de ses parens, et que cet être
foible, indéfendu par la nature, avoit pu, seul et
sans art, se défendre contre les accidens
extérieurs et contre ses propres besoins. Cette
dernière hypothèse, tout aussi impossible que
l'autre, mais un peu moins absurde, fut celle sur
laquelle *Condillac éleva à grands frais
d'imagination l'édifice de son roman sur
l'invention de la parole. Il avoit supposé l'homme
une statue, pour nous apprendre comment il
pensoit ; il en fit une brute, pour nous
apprendre comment il avoit inventé de parler ; et
pour mieux prouver que des enfans abandonnés
avoient pu inventer la parole, il s'appuya très à
propos de l'exemple de quelques êtres à figure
humaine, trouvés dans les bois, même deux
ensemble, dont aucun ne faisoit entendre un mot, un
seul mot articulé, et dont quelques-uns poussoient
des cris semblables à

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ceux des animaux au milieu desquels ils vivoient :
nouvelle preuve que l'homme apprend plutôt l'accent
de la brute, qu'il ne peut se faire à lui-même sa
parole.
Jamais plus de rêves extravagans, de suppositions
gratuites, de prodiges, en un mot, ou plutôt de
monstruosités pour donner une explication
naturelle ; et jamais on ne s'éleva avec plus
d'impudence contre l'expérience, aussi ancienne
et aussi universelle que le genre humain, de la
transmission nécessaire de la parole, que l'homme
reçoit, si elle lui est transmise, ignore, si elle
ne l'est pas, ou ne peut pas l'être, reçoit telle
qu'on la lui transmet, modifiée dans ses lois,
suivant les nations ; dans ses accens, suivant les
contrées ; souvent dans ses habitudes, suivant les
familles. Aussi *J-*J *Rousseau, frappé de la
contradiction qu'il y a à supposer que les hommes
soient convenus, sans se parler, de tel ou tel
langage, et de ses règles générales, partout les
mêmes, après avoir discuté cet amas de rêves
incohérens, finit par dire : " pour moi, convaincu
de l'impossibilité presque démontrée , que les
langues aient pu naître et

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se former par des moyens purement humains, je
laisse à qui voudra l'entreprendre, la discussion
de ce difficile problème " .
Et remarquez quelles conséquences importantes et
opposées naissent en foule de ces opinions
contradictoires. Si le genre humain a
primitivement reçu la parole, comme nous l'avons
dit plus haut, il est de toute nécessité qu'il ait
reçu, avec la parole, la connoissance de la vérité
morale. Il y a donc une loi primitive,
fondamentale, souveraine, une loi-principe,
lex-princeps, comme l'appelle *Cicéron, une loi
que l'homme n'a pas faite, et qu'il ne peut
abroger. Il y a donc une société nécessaire, un
ordre nécessaire de vérités et de devoirs. Mais si
l'homme, au contraire, a fait lui-même sa parole,
il a fait sa pensée, il a fait sa loi, il a fait la
société, il a tout fait ; il peut tout détruire :
et c'est avec raison que dans le même parti qui
soutient que la parole est d'institution humaine,
on regarde la société comme une convention
arbitraire, et qu'on a dit : " un peuple a toujours
le droit de changer ses lois, même les
meilleures ; car s'il

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veut se faire mal à lui-même, qui est-ce qui a le
droit de l'en empêcher " ? Et que *Jurieu, allant
plus loin encore, et déchirant le voile officieux
qui couvre la souveraineté du peuple, a osé dire :
" le peuple est la seule autorité qui n'ait pas
besoin d'avoir raison " . Et effectivement la raison
et l'autorité populaire ne se trouvent que bien
rarement ensemble.
Si le langage est d'institution humaine, comme
l'imprimerie et la boussole, la parole n'est pas
nécessaire à l'homme en société ; car rien de ce
que l'homme invente n'est nécessaire à la société,
puisque la société existoit avant l'invention. La
société,

page 55

même domestique, n'est plus nécessaire à l'homme ;
car l'accord libre du père et de la mère pour la
conservation de l'enfant, suppose volonté, pensée,
expression par conséquent, et si l'homme a inventé
la parole, l'homme a inventé, je ne dis pas le
mariage, mais la famille. Et quand je dis la
parole, il faut entendre l'expression de la
pensée, même par gestes, parole de ceux qui n'en
ont pas d'autre, des sourds et muets, mais parole
transmise, comme l'autre, par le commerce des
hommes ; car les animaux n'ont point de gestes,
quoiqu'ils aient des mouvemens, et des aveugles
n'ont point de gestes, quoiqu'ils aient la parole.
Des enfans abandonnés, hors de toute communication
avec des hommes parlans, ne feroient point de
gestes imitatifs, quoiqu'ils eussent des mouvemens
animaux, et qu'ils donnassent des signes
involontaires de plaisir, de douleur, ou de
besoin. Mais pour faire des gestes imitatifs,
délibérés et avec intention, il faut avoir vu des
actions à imiter, avoir observé que tel geste
correspond à telle action, et avoir vécu par
conséquent en société avec des êtres qui pensent
et qui s'expriment.

page 56

Si la parole est d'invention humaine, il n'y a plus
de vérités nécessaires, puisque toutes les
vérités nécessaires ou générales ne nous sont
connues que par la parole, et que nos sensations
ne nous transmettent que des vérités relatives et
particulières. Il n'y a plus de vérités
géométriques ; car comment sais-je autrement que
par la parole et le raisonnement, qu'il y a des
lignes absolument et nécessairement droites, des
cercles absolument ronds, des triangles absolument
rectangles, lorsque mes sens ne me rapportent jamais
que des lignes relativement droites, et des
cercles relativement ronds ? Etc. Etc. Il n'y a
plus de vérités arithmétiques ; car mes sens ne
voient qu' un, un, un, et c'est ma parole qui
compte trois, quatre, cent, mille, etc. Etc., et
qui combine des valeurs qui ne sont jamais tombées
et qui ne tomberont jamais sous mes sens. Il n'y a
plus de vérités morales : car toutes ces vérités ne
nous sont connues, que par des formes de langage
que l'inventeur, libre dans ses inventions, a pu ne
pas inventer, ou inventer toutes différentes de ce
qu'elles sont aujourd'hui, ou différentes encore
chez

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les différens peuples, car pourquoi n'y auroit-il
eu qu'un inventeur ? Il n'y a plus de vérités
historiques, et l'homme ne sait que ce qu'il voit
et ce qu'il touche ; et encore, s'il saisit les
êtres, ne peut-il combiner leurs rapports,
puisqu'il ne les combine qu'à l'aide de la pensée
exprimée par la parole.
Et remarquez que presque toutes ces conclusions ont
été tirées par les sophistes modernes, parce qu'à
cause de la liaison nécessaire de nos idées,
l'esprit de l'homme est conséquent dans l'erreur
comme dans la vérité. La même école qui a soutenu
l'invention arbitraire de la parole, a ruiné le

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fondement de toutes les vérités morales et
historiques, et n'a fait grâce qu'aux vérités
physiques et géométriques, " vaine pâture des
esprits curieux et foibles " , dit *M *Bossuet,
parce qu'elles nourrissent l'orgueil à peu de frais
pour l'esprit, et qu'elles ne demandent aux
passions aucun sacrifice.
Qu'on cesse donc de s'étonner si nous avons mis une
si haute importance à la question de la
révélation de la parole. Toute la dispute entre
les deux partis qui divisent l'*Europe savante, les
théistes et les athées, les chrétiens et les
sophistes, se réduit à ce fait, à ce seul fait :
là est la preuve de l'existence de *Dieu, le
motif des devoirs de l'homme, la nécessité des
lois et de la société : là est la raison du
pouvoir religieux, du pouvoir civil, du pouvoir
domestique ; en un mot, la raison du monde moral
ou social, que l'art de la parole a tiré du néant
de l'ignorance et du chaos de l'erreur. Je le dis
aux amis et aux ennemis : cette question est, dans
le rand combat de la vérité morale contre
l'erreur, comme ces postes importans dont la
possession décide le succès d'une campagne, et que
deux armées se disputent

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avec opiniâtreté. Les esprits observateurs qui
voient poindre le jour de la vérité dans les
dernières ombres de l'erreur, peuvent déjà
s'apercevoir que l' idéologie moderne, occupée
depuis long-temps des signes et de leur
influence sur la pensée, provoque elle-même,
sans le vouloir, la décision de la question du
langage inventé ou reçu ; et sous ce rapport on
peut assurer que l' idéologie tuera la
philosophie moderne.
Avant de traiter de l' idéologie , qui a
remplacé dans le langage et dans les études la
métaphysique , parce que la philosophie moderne
ne voit dans l'univers d'autres idées que celles de
l'homme, nous nous arrêterons un moment pour
faire remarquer au lecteur une conséquence bien
vaste des principes que nous venons d'exposer.
Nous sommes au haut d'une montagne d'où l'on peut
découvrir un immense horizon. Si nos pensées sont
exprimées par nos paroles, si nos paroles sont
l'expression naturelle de nos pensées, une
révolution dans le langage sera ou fera une
révolution dans les pensées ; et remarquez aussi
que l'écriture, ce livre où tout se trouve, assigne
la confusion des

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langues pour date et pour cause à la révolution
que produisit dans la doctrine morale la dispersion
des peuples, d'où suivit l'oubli des traditions
primitives. Le plus profond de nos grammairiens,
l'abbé *Girard, pense, et, je crois, avec raison,
que la révolution qui s'opéra dans le langage, et
que rien n'oblige à croire instantanée pas plus
que la création, fut la division en langage
analogue , ou conforme à l'ordre naturel des
êtres, langage vrai, conservé dans l'antiquité,
chez le peuple où se conserva le dépôt de toutes
les vérités, et le langage transpositif , ou
contraire à l'ordre naturel des êtres : langage
faux, et par cela plus propre aux passions, comme
le remarque *Diderot, et que l'on retrouve chez
toutes les nations

page 61

païennes. On peut faire une observation semblable
sur les peuples chrétiens en général, beaucoup
plus vrais ou plus analogues dans leur langage que
les grecs et les latins, mais plus ou moins
analogues entre eux dans leur idiome
particulier, selon qu'ils obéissent à des lois plus
ou moins naturelles de société politique ; et pour
en citer un seul exemple, *Leibnitz remarque que la
langue allemande, la plus transpositive des
langues modernes, a suivi toutes les phases de la
constitution germanique, la plus irrégulière des
constitutions chrétiennes, malgré le laborieux
arrangement de ses parties ; et l'on peut assurer
que dans ce moment qu'il se prépare des
changemens importans à cette constitution, les
beaux esprits du nord essaient d'introduire dans
leur langue une construction plus naturelle. Ces
considérations, vraies en général, demanderoient
un traité particulier qui paroîtra peut-être un
jour : il suffit aujourd'hui à l'objet qui nous
occupe, de les avoir indiquées à la sagacité du
lecteur.
Au reste, les anciens se rapprochoient beaucoup
plus que les philosophes modernes

page 62

des traditions hébraïques sur l'origine du
langage. Leur mythologie attribuoit à des dieux
descendus au milieu des hommes, et conversant avec
eux, l'invention des arts même mécaniques.
*Cicéron dit que l'écriture n'a pu être inventée
par un simple mortel ; et effectivement
*Mercure-*Trismegiste ou *Hermès , à qui les
égyptiens en faisoient honneur, sont des noms de
divinités. Il semble même que les anciens
connussent cette vérité, que toutes nos pensées sont
dans nos paroles, lorsqu'ils comprenoient
presque toutes les sciences sous le nom de
grammaire , qui est proprement l'art de parler,
et que les grecs appeloient du même nom logos ,
la parole et la pensée.
Nous terminerons l'histoire de la philosophie par
quelques observations sur l'idéologie .
Chez le peuple le plus éclairé de l'*Europe dans
ses pensées, le plus naturel dans son langage, et
le mieux ordonné dans ses lois religieuses,
politiques et civiles, *Descartes, *Malebranche et
leurs nombreux disciples, avoient spiritualisé la
question de l'origine des idées, au point
(*Malebranche surtout) de

page 63

n'y faire entrer que le pur intellect, presque sans
mélange de sensations. *Locke, sous l'influence
d'une autre religion, d'un autre gouvernement,
d'une autre langue, chez un peuple
exclusivement livré aux soins terrestres ;
*Locke, esprit patient et subtil, propre à suivre
une route tracée, voulut s'en frayer une nouvelle,
et matérialisa la question des idées, dont il vit
l'origine uniquement dans nos sensations, et qu'il
étoit même incertain si l'on ne pouvoit pas
attribuer à la pure matière.
*Condillac, qui a été à *Locke ce que *Malebranche
fut à *Descartes, enchérit sur la doctrine de son
maître, porta à l'excès la manière aride et
glacée qui caractérise l'école

page 64

de métaphysique matérialiste , fit de l'homme,
tantôt une statue, tantôt un animal sauvage, ôta à
l'être infini les idées générales comme indignes
de lui, et les attribua à la brute ; toute forme
humaine, tout esprit de vie, tout caractère
d'intelligence disparurent sous le scalpel de
cette dissection idéologique, et résumant en deux
mots son triste système, *Condillac appela nos
pensées des sensations transformées .
Ce système a prévalu dans les écoles modernes, où
l'on s'est imaginé le comprendre : on y jure par
*Condillac, comme on juroit jadis par *Aristote ;
et sa doctrine des sensations y est si bien
établie, que dans le dernier ouvrage sorti de cette
école qui ait paru sur ces matières, intitulé :
des signes, et de leur influence sur l'art de
penser, l'auteur,

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membre de l'institut, ne craint pas de dire : " je
pars ici du principe reconnu aujourd'hui par tous
les philosophes, que l'origine de toutes nos
connoissances est dans nos sensations, et c'est
par l'analise de la sensation que je commence " :
cette opinion cependant a été combattue par les
plus grands philosophes des siècles passés,
*Platon, *St *Augustin, *Descartes, *Malebranche,
*Fénélon et *Leibnitz, et elle est encore
formellement combattue par *M *Kant , le
philosophe le plus accrédité de notre temps.
Le croiroit-on ? C'est une malheureuse équivoque
qui a plus qu'on ne pense contribué à décréditer
le génie éminent des philosophes de l'autre
siècle, et entre autres de *Malebranche. L'école
de port-royal, supérieure en littérature, outrée
en morale,

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aigre et orgueilleuse dans la dispute, commença le
combat (car alors on mettoit, à la vérité, assez
d'intérêt pour la combattre) contre la
philosophie de *Malebranche, contraire à ces
opinions étrangères, séduisantes d'austérité, qui
se sont naturalisées parmi nous, et y ont fait tant
de bruit et tant de maux. Elle opposa sa morale
chagrine et son style froidement correct, à cette
doctrine vivifiante et généreuse, qui s'énonce ou
plutôt qui se colore dans un style animé, plein de
force et de grâces, comme une lumière brillante à
travers un cristal.
Dans un siècle qui sortoit à peine des vaines et
barbares arguties d'*Aristote, on fit à
*Malebranche un crime, ou peu s'en faut, de parler
le langage conforme à de hautes pensées, et de
donner à la vérité une expression digne de sa
beauté ; il sembloit qu'on ne pût enchanter le
lecteur par le style sans faire illusion à son
esprit. *Fontenelle, esprit brillant, mais sans
chaleur, qui écrivoit avec grâce des
dissertations mathématiques, et avec froideur des
pastorales ; *Fontenelle décida qu'il y avoit
beaucoup d'imagination dans la philosophie

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de *Malebranche, parce qu'il trouvoit beaucoup
d'images dans son style, et il fit sur cette
imagination, dont *Malebranche se servoit
en se cachant d'elle , cette jolie phrase que
tout le monde connoît. Le plus sévère méditatif
qu'il y ait jamais eu, qui ne met d'images que dans
son style, qui pense le plus rationnellement, et
s'élève par la seule intelligence aux vérités les
plus générales, passa pour un homme à imagination,
tandis que *Locke et *Condillac, qui, dans un
style continuellement abstrait et sans figures, ne
pensent qu'images de corps, organes dans l'homme,
sensations et sens dans ses pensées, passèrent
pour des hommes à conceptions. La vérité est
précisément dans les assertions contraires.
*Descartes et *Malebranche sont des hommes à
conceptions ; *Locke et *Condillac des hommes à
imaginations , parce que l'imagination est en
nous la faculté qui image ou imagine, et que
l'on ne peut imaginer que des choses solides, des
corps, des sens, des organes, et de là vient que
l'imagination domine chez les artistes occupés
de l'imitation des choses physiques. Au contraire,
*Descartes et *Malebranche

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ne se sont trompés que lorsqu'ils ont voulu
imaginer, l'un ses tourbillons , l'autre son
étendue intelligible ; encore cette dernière
opinion, qui met en *Dieu le type des vérités
générales de l'ordre physique, manque-t-elle plus
de développement que de vérité. Si l'on vouloit
comparer ces quatre esprits, on pourroit dire que
*Descartes et *Malebranche avoient le génie qui
généralise, et qui souvent se trompe dans les
particularités ; et que *Locke et *Condillac
avoient l'esprit qui particularise, et qui se
trompe toujours quand il veut généraliser, et l'on
peut assurer que même en métaphysique, un style
continuellement sec et diffus, sans couleur et
sans chaleur, où l'abstraction des mots est mise à
la place de la généralité des idées, est
l'expression infaillible d'un esprit indigent, et
la preuve certaine d'un système mal conçu.
Mais si la solution de la question sur l'origine
des idées, ne se trouve pas dans le système trop
purement spiritualiste des idées innées , ni
dans le système purement matérialiste des
sensations transformées , ne pourroit-elle pas
se trouver dans les deux

page 69

systèmes à la fois ? L'erreur sépare et la vérité
réunit ; elle est rapport entre les objets, et si
la vertu consiste à éviter tous les extrêmes, la
vérité consiste à embrasser tous les rapports.
C'est ce qui paroîtra évident à tout bon esprit,
qui jugera qu'il y a dans les idées quelque chose
de fondamental qui ne vient pas des sens, puisque
nous avons tous sur beaucoup d'objets une pensée
uniforme, avec des sens extrêmement variés en
force et en perfection ; que nous pensons à ce que
nous n'avons jamais perçu par les sens, comme
lorsque nous pensons à la couleur en général,
quoiqu'il n'y ait que de sensible que des
couleurs particulières, que nous pensons le
contraire de ce que nos sens nous rapportent,
puisque nous redressons même par la pensée les
erreurs de nos sens ; enfin, parce que nous
pensons le général, et que nos sens ne nous
rapportent que le particulier ; mais aussi, il y a
dans la pensée son expression, parole ou image,
qui vient par les sens, qui nous rend
sensible notre pensée, et sans laquelle nous
ne pourrions connoître nous-mêmes, ni faire
connoître aux autres notre pensée ; expression qui
nous est transmise

page 70

par le sens de la vue, si elle est la figure d'un
objet figurable ou une image, et par le sens de
l'ouïe, si elle est parole, ou l'expression d'un
objet intellectuel, fides ex auditu . Ainsi,
ce qu'il y a de général, de fondamental dans
l'idée et qui ne vient point des sens, est le même
chez tous les peuples ; ce qu'il y a de
particulier et qui vient des sens, varie chez tous
les peuples, c'est l'expression, au moyen de
laquelle mille idiomes différens rendent une même
pensée. Ainsi l'idée n'est point une
sensation transformée , comme l'appelle
*Condillac ; mais l'expression nécessaire et
naturelle de notre idée est une sensation de la
vue ou de l'ouïe transformée en image ou en
parole, parce que l'homme, forcé de se servir du
moyen ou du ministère de ses organes pour les
opérations de son intelligence, pense par le
ministère du cerveau, parle par le ministère de
l'organe vocal, voit par le moyen de ses yeux,
saisit par le ministère de ses mains, etc. Etc.
Et c'est cet assujettissement à des organes, dont
l'imperfection retarde et entrave l'intelligence,
qui fait le désespoir des hommes qui aiment la
vérité et soupirent après sa possession.

page 71

La parole est donc, dans le commerce des pensées,
ce que l'argent est dans le commerce des
marchandises, expression réelle de valeurs,
parce qu'elle est valeur elle-même. Et nos
sophistes veulent en faire un signe de convention,
à peu près comme le papier-monnoie, signe sans
valeur, qui désigne tout ce qu'on veut, et qui
n'exprime rien, qu'autant qu'il peut être à
volonté échangé contre l'argent, expression réelle
de toutes les valeurs.
Cependant il est extrêmement remarquable que les
mêmes philosophes, qui, plaçant l'homme tout
entier hors de lui-même, et dans ses sensations
extérieures et ses organes matériels, devroient se
borner à en étudier l'anatomie et à en
disséquer le tissu, aient introduit cette
doctrine idéologique, qui ne s'occupe que de
l'entendement , et qui le décompose comme une
substance chimique. La métaphysique ancienne
étudioit *Dieu et l'homme en eux-mêmes, et sans
s'occuper assez de leurs rapports. L'idéologie
moderne ne voit que l'homme et son pur intellect
qu'elle place dans ses sensations ; science
incomplète dans son objet, et fausse dans sa
méthode, qui conduit au matérialisme en doctrine,

page 72

à l'égoïsme en morale, à l'isolement en politique ;
ne s'occupe que d'abstractions sans réalité et
sans application, et dans laquelle l'homme,
*Narcisse d'une nouvelle espèce, étudiant son
intelligence avec son intelligence, et pensant en
quelque sorte sa pensée, ressemble à celui qui
voudroit s'enlever sans prendre au dehors aucun
point d'appui, ou qui s'efforceroit de voir son
oeil sans miroir, et de connoître son tact en
lui-même et sans l'appliquer à un corps.
Il faut diviser sans doute lorsqu'on étudie le
corps humain, substance complexe composée d'un
nombre infini de parties et d'élémens ; il faut
réunir, généraliser, voir des rapports,
lorsqu'on traite de l'être simple : et j'avoue
que cette dissection de la faculté pensante, à
laquelle on attache tant d'importance dans
l'école de *Locke et de *Condillac, cette
décomposition en pensée,

page 73

perception, attention, compréhension, réflexions,
etc. Etc. Etc., ces distinctions minutieuses
entre des opérations indivisibles et
instantanées, me paroissent aussi peu propres à
apprendre l'art de penser , si penser étoit un
art, que l'analise pédantesque des sons par le
maître de langues de *Molière à apprendre l'art de
parler. Le principe de la liaison des idées dont
*Condillac fait tant de bruit, peut-il même être
regardé comme une découverte, et recommandé comme
un précepte ? Penser est-il autre chose que
lier des idées ? N'y a-t-il pas une liaison
dans nos idées même les plus involontaires, et
jusque dans les rêves les plus fantastiques ? Ce
principe n'est-il pas puéril à force d'être vrai,
et n'est-il pas aussi inutile pour former et
diriger la pensée, qu'il le seroit de poser en
principe, lorsqu'on veut apprendre à un enfant à
marcher, que la marche est la liaison des
mouvemens ?
Il est temps de le dire, le but de la philosophie
morale est moins d'apprendre aux hommes ce qu'ils
ignorent, que de les faire convenir de ce qu'ils
savent, et surtout de le leur faire pratiquer.
Elle ne consiste pas

page 74

à entretenir l'homme de lui-même, et des mystères
impénétrables de sa propre intelligence pour en
faire un idéologue arrêté à la contemplation de
soi-même, et qui s'évanouit dans ses propres
pensées ; mais elle consiste à le rappeler sans
cesse à la connoissance de ses rapports avec les
êtres semblables, et à en faire un être moral ou
social, une personne , une personne dans la
famille, une personne dans l'état, une
personne dans la religion, une personne
pensante et parlante, dont il faut étudier la
pensée dans la parole, et la volonté dans les
actions. C'est, j'ose le dire, ce qu'on n'a pas
encore fait, et sur quoi je ne me flatte pas
moi-même d'avoir rempli toutes mes pensées.
*Descartes prouva *Dieu, et expliqua l'homme et ses
passions ; *Malebranche fit un pas de plus sur la
même route ; il étudia leurs rapports, mais des
rapports trop purement intellectuels, et les
communications ineffables de la raison humaine
avec l'éternelle raison. *Leibnitz entrevit au
delà, et connut la nécessité de la société
extérieure de *Dieu et des hommes ; société qu'il
appelle : " l'état le plus parfait sous le plus
parfait des monarques " . Ces

page 75

systèmes, où tout est vérité, honorent
l'intelligence humaine ; mais parce qu'il n'y a
pas toute la vérité, ils sont incomplets, et ne
peuvent être appliqués dans le détail à la
société, et ils montrent plutôt comment la société
humaine est en *Dieu, qu'ils ne montrent comment
*Dieu est présent à la société humaine, et la
gouverne par les lois de l'ordre social.
En voilà assez sur la philosophie. Nous l'avons
toute comprise sous trois systèmes généraux,
auxquels toutes les opinions particulières se
rapportent ; système de la cause , doctrine de
*Dieu qui fut celle des hébreux ; système des
effets , doctrine toute humaine qui fut
l'objet de la philosophie païenne, et qui est
encore l'objet exclusif de la philosophie
moderne ; doctrine du moyen ou médiateur ;
doctrine de *Dieu et de l'homme, de la cause et de
l'effet par la connoissance qu'elle donne du
rapport qui les unit, et qui, mettant la
rectitude dans les pensées de l'homme, a dirigé son
intelligence dans la recherche de tout ce qui est
fait pour lui et qui est mieux connu depuis le
christianisme.
Nous allons nous occuper de la société à

page 76

laquelle toute philosophie, toute connoissance,
toute doctrine se rapportent, et où tous les
êtres se trouvent dans leurs rapports mutuels ;
société correspondante chez les divers peuples aux
divers systèmes de leurs connoissances... société
judaïque où l'on ne voit que *Dieu et son empire
souverain ; société païenne où l'on ne voit que
l'homme et sa corruption ; société chrétienne où
l'on voit ensemble et en rapport *Dieu et l'homme,
et la foiblesse relevée et mise sur le chemin de la
perfection ; société chrétienne meilleure que la
société judaïque, parce que l'homme y est plus
libre, meilleure surtout que la société païenne,
parce que l'homme y est mieux réglé ; doctrine des
hébreux, éducation de l'enfance ; doctrine des
chrétiens, institution de l'âge mûr ; philosophie
du commencement des temps , philosophie de la
fin, et qui, considérées l'une et l'autre dans leur
origine semblable, leur dépendance mutuelle et leur
destination différente, sont véritablement
la législation primitive... considérée dans
tous les états de la société... et à ses
institutions fondamentales.

page 77

II.
de la société.
la législation a pris, chez tous les peuples, un
caractère différent, et relatif à la diversité des
doctrines.
Les juifs qui ne voyoient dans l'univers que la
cause suprême, la placèrent à la tête de la
société, ou plutôt elle s'y plaça elle-même :
" c'est par moi, dit-elle dans les livres hébreux,
que les rois règnent, et les législateurs ne
publient des lois justes qu'en se conformant à mes
volontés " . Non-seulement les juifs virent en *Dieu
le souverain de leur société, mais ils virent en

page 78

lui leur chef immédiat ; et en même temps que
l'état fut constitué par ses lois, la nation se
crut gouvernée par ses ordres.
Chez les païens, la législation fut de l'homme :
non que leurs plus anciens législateurs n'eussent
retenu, et même placé en tête de leurs codes, le
dogme fondamental de l'existence de la divinité,
et de l'honneur qui lui est dû ; il falloit des
milliers d'années et de grands progrès dans la
philosophie humaine pour en venir à disputer à
l'être suprême une place dans le code
constitutionnel d'un grand peuple, et à regarder
comme une conquête d'avoir pu en séculariser
la législation. Mais chez les juifs, *Dieu
parloit de lui-même à l'homme et lui donnoit des
lois : " je suis le seigneur ton dieu... " .
Chez les païens, l'homme parla à l'homme de la
divinité, et lui imposa le culte des dieux comme
une loi. Et certes, tout étoit de l'homme, et de
l'homme seul, dans ces législations religieuses ou
politiques, dont les philosophes grecs tentèrent la
patience des peuples, ou amusèrent la crédulité.
La souveraineté de l'homme fut donc le dogme au
moins pratique de la législation

page 79

païenne. Si *Numa supposa comme venues du ciel
quelques pratiques de culte, la législation
politique de *Rome fut tout entière l'ouvrage
discordant et compliqué de l'homme ; et *Cicéron
en développe le principe dans ces paroles :
" au peuple romain appartient le souverain pouvoir
sur toutes choses " .
Les chrétiens héritèrent des croyances politiques
des juifs, comme de leurs dogmes religieux. " le
pouvoir est de *Dieu ; obéissez à ce qui est
juste, non-seulement par crainte, mais encore par
principe de conscience " . Telles furent les
premières maximes politiques que publia le plus
profond interprète du christianisme, qui posa
alors comme le fondement du droit public des
nations chrétiennes, l' obéissance active pour
le bien, et la résistance passive au mal.
En même temps que le christianisme éclaira les
hommes sur la constitution du pouvoir et les
devoirs des sujets , il leur apprit la nature et
les fonctions du ministère social dans

page 80

ces paroles qui n'avoient pas encore été
entendues : " que celui qui veut être le plus grand
entre les hommes ne soit que leur serviteur " .
Mot sublime devenu usuel dans les langues
chrétiennes, où il a été appliqué au ministère
politique comme au ministère religieux, puisque les
fonctions les plus élevées s'y nomment un
service , et que juger et combattre
s'appellent servir .
La société vécut, pour ainsi dire, sur cette
doctrine jusqu'au quinzième siècle, où les
opinions de *Wiclef et de *Jean *Huss ,
commentées par *Luther, étendues par *Calvin, et
poussées aux plus extrêmes conséquences par nos
philosophes, vinrent commencer en *Europe cette
sanglante tragédie qui dure encore, et dont la
révolution présente est une catastrophe , et
peut-être sera le dénouement.
Jusqu'à cette époque, les chrétiens avoient
professé que le pouvoir est de *Dieu , toujours
respectable par conséquent, quelle que soit la
bonté particulière de l'homme qui l'exerce, à qui
on doit se soumettre quand il n'est que fâcheux,
et opposer, s'il est injuste, un refus
insurmontable d'obéir :

page 81

pouvoir légitime, non dans ce sens que l'homme qui
l'exerce y soit nommé par un ordre visiblement
émané de la divinité, mais parce qu'il est
constitué sur les lois naturelles et
fondamentales de l'ordre social dont *Dieu est
l'auteur ; lois contre lesquelles " tout ce qu'on
fait, dit *M *Bossuet, est nul de soi " , et
auxquelles, en cas d'infraction, l'homme est
ramené par la force irrésistible des événemens.
*Wiclef, dans le pouvoir, ne vit que l'homme ; il
soutint que le pouvoir même politique n'est bon
que lorsque l'homme qui l'exerce est bon
lui-même, et qu'une femmelette en état de
grâce , a plus de droit à gouverner qu'un
prince déréglé : dès lors il attribuoit aux sujets
le droit de censurer l'autorité publique, de la
juger, et de s'élever contre elle par les armes.
De là suivirent, comme des conséquences forcées, les
doctrines du pouvoir conventionnel et
conditionnel de *T *Hobbes et de *Locke ; le
contrat social, de *J-*J *Rousseau ; la
souveraineté populaire, de *Jurieu, etc. Etc.
Le pouvoir ne fut que de l'homme ; il dut, pour
être légitime, être constitué, et s'exercer

page 82

suivant certaines conditions imposées par l'homme,
ou certaines conventions faites entre les hommes,
auxquelles il pût, en cas d'infraction, être
ramené par la force de l'homme ; car c'est là le
fonds de toutes les opinions des publicistes du
seizième siècle et des siècles suivans, développées
alors et depuis, quelquefois modifiées, dans de
nombreux écrits, et appuyées même de nos jours par
de grands et terribles exemples.
Tel est cependant le désordre des idées que la
sagesse n'ordonne pas, que de la même école qui
professoit la légitimité de la résistance
active aux volontés arbitraires de l'homme
revêtu d'un pouvoir légitime, sortit la doctrine
illimitée de l' obéissance passive . Cette
doctrine, célèbre chez les anglicans, fut
non-seulement soutenue dans les écrits, mais mise
en pratique avec une patience sans exemple chez les
peuples chrétiens, à l'égard du tyran le plus
cruel et le plus oppresseur qui ait déshonoré le
pouvoir dans les temps modernes, de cet
*Henri *VIII, " qui jamais ne refusa le sang d'un
homme à sa haine, ni l'honneur d'une femme à ses
désirs " ; qui ne put maîtriser aucune

page 83

de ses passions, et à qui les anglais permirent de
réformer leur foi.
C'étoit un étrange démenti donné à la doctrine de
*Wiclef, qui enseignoit que le pouvoir n'est
respectable que lorsqu'il est entre les mains d'un
homme vertueux, que de voir un peuple entier en
souffrir, de la part d'un monstre de cruauté et
d'impudicité, l'abus le plus révoltant.
Encore aujourd'hui, dans l'ouvrage de politique le
plus récemment sorti de l'école anglicane, les
traités de législation , de *M *Jérémie
*Bentham , jurisconsulte anglais, publié en
français, cette année, par *M *Et *Dumont , de
*Genève, on lit, " qu'il faut toujours reconnoître
en politique une autorité supérieure à toutes les
autres, qui ne reçoit pas la loi, mais qui la
donne, et qui demeure maîtresse des règles même
qu'elle s'impose dans sa manière d'agir " :
maxime fausse et servile qu'une philosophie
éclairée ne pourroit appliquer à *Dieu lui-même,
dont la volonté est réglée par les lois immuables
de l'éternelle raison ; mais maxime, après tout,
qui n'est, à l'examiner de près, que celle de
*Jurieu, présentée d'une

page 84

manière plus générale : " que le peuple est la
seule autorité qui n'ait pas besoin d'avoir
raison pour valider ses actes politiques " . Combien
ces doctrines abjectes sont éloignées de la
doctrine généreuse de *M *Bossuet, lorsqu'il dit :
" que le pouvoir le plus absolu est réglé par des
lois fondamentales qui réclament sans cesse, et
contre lesquelles tout ce qu'on fait est nul de
soi " ... et ailleurs : " on peut dire que *Dieu
lui-même a besoin d'avoir raison " .
Ainsi, et c'est le résultat de tout ce qu'on vient
de lire, la doctrine de l'église chrétienne sur le
pouvoir, enseigne l'obéissance active et la
résistance passive ; et les doctrines philosophiques
enseignent l'obéissance

page 85

passive et la résistance active, et elles placent
l'homme perpétuellement entre la servitude et
l'insurrection.
L'étude du droit public et des constitutions des
états commença en *Europe avec les nouvelles
doctrines sur la société. Ce fut sous le règne de
*Sigismond de *Luxembourg, empereur d'*Allemagne,
et sous ses auspices, qu'on vit paroître les
premières lueurs de la politique. Mais parmi les
écrivains qui voulurent s'opposer à ce torrent
d'érudites erreurs, les uns, par ignorance
indifférens sur la politique, se contentèrent de
combattre en faveur de l'autorité religieuse que
les novateurs attaquoient plus directement ; les
autres s'attachèrent à défendre les gouvernemens,
quels qu'ils fussent, et par la seule raison de la
possession ; et ils repoussèrent les
atteintes portées à l'autorité des chefs, plutôt
que les coups dirigés contre la constitution
naturelle des états. *M *Bossuet

page 86

lui-même, dans ses avertissemens , s'éleva avec
force contre la souveraineté populaire et le
pouvoir conditionnel, dont il démontra
l'absurdité ; mais il n'entra pas dans la
discussion des lois constitutives de la société,
qu'il supposa bonnes, ou du moins suffisantes,
lorsqu'elles sont reconnues : il soutint que
l' unité de pouvoir est une loi bonne et sage ;
mais il ne fut pas jusqu'à dire qu'elle est la
seule bonne loi, c'est-à-dire, la loi naturelle des
sociétés, et content de repousser l'ennemi, il ne
le poursuivit pas sur son propre terrain, et il
respecta le gouvernement populaire partout où le
peuple étoit ou plutôt se croyoit en possession du
pouvoir . L'heure de discuter les titres du
peuple n'étoit pas encore venue. La vérité ne se
développe jamais qu'au besoin ; c'est le temps, et
non l'homme, qui la découvre, et il n'est devenu
indispensable de prouver que l'unité de pouvoir
est la loi naturelle des sociétés, que lorsqu'on
a avancé que la démocratie en est la condition
essentielle et primitive, et que toute autre
constitution est un attentat à la liberté de
l'homme, et une offense à sa dignité.

page 87

Cependant *M *Bossuet, le meilleur esprit dans la
science de la société qui eût paru jusqu'alors,
sentoit le faux et le foible des institutions
populaires. Dans son éloquent discours sur
l'histoire universelle , après avoir parlé avec
quelque détail des institutions politiques des
grecs, il ajoute : " il n'est pas question
d'examiner si ces idées sont aussi solides que
spécieuses : enfin, la *Grèce en étoit charmée " .
Ce qui prouve que ces idées ne charmoient pas
l'excellent jugement de ce grand homme, et qu'il
les trouvoit plus spécieuses que solides .
*Leibnitz lui-même, la lumière du nord, et le
*Platon de l'*Allemagne, quoique né dans le sein
de la réforme, ne partageoit pas plus ses
opinions politiques qu'il n'approuvoit au fond ses
opinions religieuses. Il n'avoit pas une haute
estime pour le volumineux

page 88

*Pufendorff, et ce publiciste, dont on a fait,
faute de mieux, un auteur classique, ne remplissoit
pas l'idée que *Leibnitz, dans ses vastes études et
ses profondes méditations, s'étoit formée de la
science de la société, et des lois qui la
gouvernent. " j'ai remarqué " , dit-il dans une
lettre anonyme, publiée à la fin de l'ouvrage de
*Pufendorff, sur les devoirs de l'homme et du
citoyen ; " j'ai remarqué de grands défauts dans
les principes de *Samuel *Pufendorff... etc. "

page 89

les connoissances politiques n'avoient pas pris
dans notre siècle une meilleure direction ; et nos
philosophes, héritiers immédiats de toutes les
erreurs qui avoient précédé, s'étoient empressés
d'accueillir et de propager des maximes favorables
à la licence de tout penser, de tout dire et de tout
faire. Deux hommes que leurs contemporains ont
nommé des hommes de génie, parce qu'ils ont jugé
leurs écrits sur leur style, et leur doctrine sur
le bruit qu'elle a fait ; mais que la postérité,
qui juge les écrits par leurs résultats et les
opinions par les événemens, appellera des hommes
de beaucoup d'esprit (car on erre avec esprit, et
non avec génie) : *Montesquieu

page 90

et *Jean-*Jacques *Rousseau écrivirent tous deux
sur la politique avec un succès égal, parce que
les talens étoient semblables, et que les
intentions n'étoient pas très-différentes. Tous
deux admirent comme base de la science de la
société, ou du moins établirent dès l'entrée la
bonté native de l'homme, et un prétendu état
humain de pure nature antérieur à la société,
et meilleur que la société. " l'homme est né bon,
dit *J-*J *Rousseau, et la société le déprave...
tout ce qui n'est pas dans la nature a des
inconvéniens, et la société civile plus que tout
le reste " . " dans l'état de pure nature , dit
*Montesquieu, les hommes ne chercheroient pas à
s'attaquer, et la paix seroit leur première loi
naturelle " . *M *De *Montesquieu, partisan

page 91

de l'unité de pouvoir par état et par préjugé, et
du gouvernement populaire par affection
philosophique ; favorable aux sociétés
unitaires par ses aveux, et aux sociétés
opposées par ses principes, sans plan et sans
système, écrivit l'esprit des lois avec le
même esprit, et, dans quelques endroits, avec la
même manière qu'il avoit écrit les lettres
persannes ; et cherchant sans cesse l'esprit
de ce qui est, et jamais la règle de ce qui doit
être, il trouva la raison des lois les plus
contradictoires, et même des lois qui sont contre
toute raison. L'auteur du contrat social ,
dans la société ne vit que l'individu, et dans
l'*Europe ne vit que *Genève ; il confondit dans
l'homme la domination avec la liberté, dans la
société, la turbulence avec la force, l'agitation
avec le mouvement, l'inquiétude avec
l'indépendance ; et il voulut réduire en théorie
le gouvernement populaire, c'est-à-dire, fixer
l'inconstance et ordonner le désordre.
L'instruction politique de la génération présente
fut toute renfermée dans ces deux ouvrages : l'un,
conséquent à ses principes, appelant tout le monde
à la domination, est fait pour

page 92

séduire des hommes orgueilleux et avides de
pouvoir ; l'autre, heureusement inconséquent,
rachetant l'erreur des principes par de grandes
vérités dans les détails, et fait pour en imposer
à des esprits inattentifs et à des coeurs
honnêtes ; l'un et l'autre soutenus par un style
qui éblouit par son éclat, ou qui étonne par sa
précision, accrédités par des noms fameux, et ce
qui est plus décisif, appuyés par un parti
puissant. l'esprit des lois fut l'oracle des
philosophes du grand monde, le contrat social
fut l'évangile des philosophes de collége ou de
comptoir ; et comme les écoles tiennent toujours
quelque chose du tour d'esprit et du caractère de
leurs fondateurs, les adeptes de *J-*J *Rousseau,
tranchans comme leur maître, attaquèrent à force
ouverte les principes de l'ordre social, que les
partisans de *Montesquieu ne défendirent qu'avec
la foiblesse et l'irrésolution que donnent une
doctrine équivoque, et un maître timide et
indécis.
C'étoit assez, c'étoit même trop de théorie ; il
étoit temps que l'*Europe fît un cours pratique de
gouvernement populaire ; et la *France, destinée à
être un exemple pour les

page 93

autres nations, quand elle renonce à en être le
modèle, fut choisie pour cette terrible
expérience.
Elle n'a pas été favorable aux partisans des
principes populaires ; et leurs assertions
précipitées et fastueuses sur la force et la durée
des états populaires, surtout des états fédératifs,
sur la liberté dont on y jouit, sur les vertus qui
en sont le principe et qui s'y développent, ont été
cruellement démenties par des événemens trop
publics et trop récens, pour qu'il soit nécessaire
d'en retracer ici l'ineffaçable souvenir.

page 94

L'erreur de ces écrivains politiques vient de la
même cause que celle qui a égaré les inventeurs de
tant de systèmes physiques. Ils se sont hâtés de
faire des théories avant que le temps leur eût
révélé un assez grand nombre de faits, et des faits
assez décisifs : il a surtout manqué à leur
instruction, le plus décisif de tous les
événemens, la révolution françoise, réservée, ce
semble, pour la dernière instruction de l'univers.
Mais aujourd'hui que nous avons vu la nation la
plus forte et la plus éclairée du globe, tomber,
dans sa constitution politique, de l'unité de
pouvoir le plus concentré, dans la démagogie la
plus effrénée et la plus abjecte ; et, dans sa
constitution religieuse, du théisme le plus
parfait à l'idolâtrie la plus infâme :
aujourd'hui que nous avons vu cette même nation
revenir, dans son état politique, de cette
étonnante dissipation de pouvoir à un usage plus
sobre et mieux réglé de l'autorité ; et, dans son
état religieux, passer de l'absence de

page 95

tout culte, au respect et bientôt à la pratique de
son ancienne religion ; tous les accidens de la
société sont connus ; le tour du monde social
est fait ; nous avons voyagé sous les deux
pôles ; il ne reste plus de terres à découvrir, et
le moment est venu d'offrir à l'homme la carte de
l'univers moral, et la théorie de la société.
Mais qu'est-ce que la société ? La société, dans un
sens général ou métaphysique, est la réunion des
êtres semblables pour la fin de leur
reproduction et de leur conservation ; et
cette définition, qui ne paroît d'abord convenir
qu'à la société des corps, s'applique également à
la société morale ou des esprits, parce que leur
production est l'instruction, et leur
conservation la connoissance de la vérité ou la
raison. Mais la société, dans un sens plus
restreint et mieux approprié au sujet particulier
que nous traitons, est le rapport des personnes
sociales entre elles, c'est-à-dire, le rapport du
pouvoir et du ministre , pour le bien et
l'avantage des sujets .
Cette définition est vraie de la société
domestique, où l'union du père et de la mère

page 96

se rapporte à la reproduction et à la conservation
des enfans. Cette définition est vraie de la
société religieuse, où les rapports de la
divinité et de ses ministres ont pour objet la
perfection et le salut des hommes. Cette définition
est vraie de la société politique, où le service
public que les officiers civils et militaires
doivent au chef de l'état, a pour unique objet
l'ordre public, fondement du bonheur des peuples
et de la prospérité des empires.
Il y a donc trois personnes dans toute
société ; le chef ou le pouvoir, les officiers
ou ministère, et les sujets ou le peuple ; la
réunion de ces trois personnes s'appelle la
société, et ces personnes sont domestiques ou
publiques, religieuses ou politiques, comme la
société. Le lecteur qui lira avec quelque
attention la première partie de cet ouvrage,
remarquera que ces trois modes d'existence des
êtres dans la société, se lient d'un côté à
l'ordre le plus général de l'univers, où nous
retrouvons tous les êtres et leurs rapports, compris
sous ces trois idées générales, et les plus
générales possible, de cause , de moyen et
d' effet , qui ont entre elles les mêmes
relations

page 97

que pouvoir, ministre et sujet ; et de
l'autre, qu'ils se lient au système particulier,
intellectuel et corporel de l'homme, qui est une
intelligence ou volonté , servie par des
organes , pour agir sur un objet ;
intelligence, organes, objet, qui ont entre eux
les mêmes rapports que pouvoir, ministre et
sujet dans la société, que cause, moyen,
effet dans l'univers.
Ces trois personnes sont séparables l'une de
l'autre, c'est-à-dire, amovibles, ou elles sont
fixes et indissolubles ; elles sont amovibles dans
la famille par la faculté du divorce ; amovibles
dans la religion par le presbytéranisme, qui
n'imprime aucun caractère de consécration à ses
ministres ; amovibles dans l'état par les
institutions populaires, qui font du pouvoir et du
ministère des fonctions perpétuellement
révocables et éligibles. Elles sont, au contraire,
fixes et inamovibles dans la famille, par
l'indissolubilité du lien conjugal ; dans la
religion, par la consécration qui lie
irrévocablement le ministre à la divinité et au
fidèle, et par conséquent les lie entre eux ; dans
l'état, par la fixité ou l'hérédité du ministère
politique.

page 98

Là seulement est la raison de tous les
phénomènes que présentent les sociétés anciennes
et modernes. Plus il y a d'amovibilité dans les
rapports des personnes entre elles, plus il y a
d'instabilité, de désordre, de foiblesse dans la
société ; plus il y a de fixité dans les
rapports, plus il y a de force, de raison et de
durée. Ainsi les sociétés les plus fortes de
l'antiquité ont été la société égyptienne, la
société hébraïque et la société romaine, où le
ministère politique, patriciat chez les romains,
ministère lévitique chez les juifs, guerriers chez
les égyptiens, étoit fixe, héréditaire et
propriétaire. Ainsi les sociétés les plus foibles,
les plus désordonnées de l'antiquité, ont été les
empires despotiques de l'*Asie, et les états
populaires de la *Grèce, où il régnoit une
perpétuelle mobilité dans le pouvoir et ses
fonctions ; et remarquez qu'il n'y a eu en
*Grèce de force réelle que chez les spartiates et
les macédoniens, où il y avoit plus de fixité dans
les fonctions, et même quelque hérédité dans les
personnes.
Ainsi les sociétés les plus fortes des temps
modernes, sont celles où se trouve la fixité

page 99

des personnes, comme dans les monarchies
chrétiennes et chez le tartare, société à son
second âge, et qui a son khan et ses
mirzas , comme le germain de *Tacite, auquel il
ressemble, avoit, sous d'autres noms, ses chefs et
leurs compagnons. Ainsi les sociétés les plus
foibles des temps modernes, sont celles où l'on
retrouve l'amovibilité dans les personnes, la
*Pologne, la *Turquie, la *Chine, et les états
populaires de *Suisse et de *Hollande, etc.
Rien ne prouve la vérité de ces principes, comme
de voir la *Pologne, où le pouvoir étoit électif
et le ministère héréditaire ; et la *Turquie, où,
comme à la *Chine, le pouvoir est héréditaire et
le ministère électif, tombés, l'une et l'autre, dans
la même foiblesse et les mêmes désordres, par une
cause en apparence opposée, et malgré la
prodigieuse différence de leurs institutions
domestiques, civiles et religieuses.
Lorsque le ministère ou la magistrature s'empare
du pouvoir et l'exerce en corps, comme en
*Pologne, à *Berne, en *Suède, à *Venise, ce
ministère ne sert pas, il gouverne ; il n'est
plus ministère , il est pouvoir ;

page 100

et sous cette forme il se nomme patriciat , et
l'état, toujours populaire, reçoit différens noms,
selon les différentes formes du pouvoir ;
aristocratique si les patriciens sont
héréditaires, et oligarchique s'ils sont en petit
nombre ; démocratique si les patriciens sont
électifs, et démagogique si tous ou la plus
grande partie des citoyens est appelée au
pouvoir ; car même dans la démocratie la plus
illimitée, il y a des conditions d'âge, de sexe,
d'état et de propriété, qui restreignent la
capacité du pouvoir. Ainsi le patriciat existe
partout où plusieurs citoyens, quel que soit leur
nombre, leur naissance, leur fortune, leur
profession habituelle, ont, par les institutions
politiques, le pouvoir le plus éminent de tous, le
pouvoir par excellence, celui de faire la loi, soit
qu'ils l'exercent temporairement, viagèrement ou
héréditairement. C'est ce que *J-*J *Rousseau
observe avec beaucoup de sagacité. " il est
certain qu'ôtant l'extrême disparité des deux
républiques, la bourgeoisie de *Genève représente
exactement le patriciat vénitien : abstraction
faite de la grandeur, son gouvernement n'est pas
plus aristocratique

page 101

que le nôtre " . Il y a donc aujourd'hui en *France
un véritable patriciat électif ; mais il n'y a
pas de noblesse, parce qu'à la place d'une classe
destinée exclusivement à servir, il y a une classe
exclusivement destinée à régir ou à faire des lois.
Comme les sociétés sont semblables dans leur
constitution, elles sont semblables dans leurs
accidens ; et l'on peut regarder comme un axiome
de la science de la société, axiome dont
l'histoire offre une continuelle application, que
les états populaires, les religions
presbytériennes, et les familles dissolubles par
le divorce, se retrouvent généralement chez les
mêmes peuples, et quelquefois malgré des
apparences contraires ; comme le lien indissoluble,
ou l'inamovibilité des personnes dans l'état, dans
la religion, dans la famille, s'aperçoit
généralement dans les mêmes sociétés.
Mais les effets de ces lois générales des
sociétés ne peuvent être aperçus que dans les
états dont aucune force extérieure ne comprime
l'action intérieure, qui ont en eux-mêmes le
principe de leur indépendance, et qui ne
demandent pas à leurs voisins la garantie

page 102

de leurs propres lois. Ainsi l'on ne peut apercevoir
l'effet des lois morales que chez un homme qui a son
franc arbitre.
Ce seroit une autre erreur de vouloir assigner avec
la précision d'un chronologiste un commencement à
certaines lois, même fondamentales, que l'on voit
en usage dans la société. Les mauvaises lois
commencent, mais les bonnes, émanées du bien
suprême, sont éternelles comme lui. à quelque
instant que les hommes les écrivent, elles
viennent toujours de plus loin, et comme l'homme
lui-même, elles étoient avant de naître.
Ainsi en *France, le ministère, d'abord électif,
ou amovible comme le pouvoir, sous la première
race, ou même la seconde, est devenu héréditaire,
et propriétaire sous la dernière race, et avec le
pouvoir lui-même. Mais cette observation n'est
vraie que généralement, et les exceptions qu'on
peut y trouver, et que certains esprits
saisissent toujours beaucoup mieux que les
vérités générales, ne sauroient en affoiblir la
force. Il est vrai que généralement le pouvoir n'a
été définitivement héréditaire, et le ministère
généralement fixe et propriétaire, que

page 103

depuis la fin de la seconde race, quoiqu'avant
cette époque il y eût des familles distinguées par
leurs richesses, et la considération dont elles
jouissoient, et des princes qui avoient succédé à
leurs pères. C'est ici le lieu d'appliquer ce
passage remarquable du président *Henault : " on
veut, dit-il, que l'on vous dise que telle année,
à tel jour, il y eut un édit... etc. "
mais la nature ou l'ensemble des lois générales de
la reproduction et de la conservation des êtres,
tend nécessairement à les placer dans l'état le
plus fort, c'est-à-dire, le plus fixe et le plus
durable, celui où les êtres font effort pour
arriver ou pour revenir. L'état d'amovibilité ou
d'instabilité est donc pour les êtres un état de
passage . Il est par conséquent un état de
foiblesse, d'inquiétude

page 104

et de trouble : c'est pour la société, comme pour
l'homme, l'enfance, qui prépare et qui conduit à
la virilité. Les sociétés où il n'y aura que peu
ou point de fixité dans les personnes, seront donc
dans un état de foiblesse, tant qu'elles ne seront
pas encore parvenues à l'état fixe ; ou dans un
état de désordre, si elles s'en sont écartées, et
qu'elles travaillent à y revenir. De là la
foiblesse et le désordre de certains
gouvernemens et de certaines religions anciennes
ou modernes ; de là la force toujours croissante et
la durée indestructible de quelques autres ; de là
enfin des principes sûrs pour juger l'état passé
et présent des sociétés, et conjecturer leur état
futur.
Ce fut avec ces principes et avec ces données,
que l'auteur de cet écrit entreprit de traiter de
la théorie du pouvoir politique et religieux dans
la société civile . Cet ouvrage se ressentit
moins peut-être des tâtonnemens inséparables de
toute théorie nouvelle, que des circonstances
pénibles au milieu desquelles il fut composé. Les
événemens politiques ne tardèrent pas à justifier
les conjectures de l'auteur. Il y annonçoit

page 105

(dès 1794) les malheurs dont la politique évasive
de quelques cantons ne garantiroit pas la
*Suisse, et la foiblesse réelle de cette
société, malgré la réputation de force que
quelques antiques faits d'armes et les philosophes
modernes lui avoient faite ; le peu de fond que
les provinces-unies devoient faire sur leur
puissance, même fédérative ; l'inconsidération où
*Venise étoit tombée, et le danger qui pouvoit la
suivre ; les changemens prochains et inévitables
dans la constitution germanique ; les embarras
intérieurs de l'*Angleterre, que la paix ne fera
peut-être qu'accroître ; la chute dont la
*Turquie est menacée ; le principe de discorde que
les *états-*Unis portent dans leur sein, et dont
les symptômes se sont déjà manifestés ; la
séparation des *Pays-*Bas de la maison
d'*Autriche, et jusqu'à l'accroissement probable
de la puissance qui se trouve à l'entrée de
l'*Italie, et qu'on appeloit alors le roi de
*Sardaigne. L'auteur, en 1794, osoit ne pas
désespérer de la *France ; il découvroit dans
son antique constitution un principe de
restauration, et dans les circonstances de sa
position, une raison d'accroissement,

page 106

même dans le nouveau continent, et déjà il a été
question de lui rendre la *Louisiane : ces mêmes
principes appliqués aux sociétés religieuses,
donnoient lieu à des conjectures semblables sur
la force indestructible des croyances religieuses
qu'on a voulu détruire, et la foiblesse des
opinions soi-disant religieuses, qu'on a voulu
établir. Cet ouvrage qui traite, non-seulement de
la constitution des sociétés, mais de
l'administration des états, obtint des suffrages
honorables, malgré ses nombreuses imperfections ;
mais il fut proscrit par l'inquisition
directoriale, et très-peu d'exemplaires
échappèrent à ses recherches.
Ces mêmes principes ont été reproduits sous une
forme abrégée, et trop abrégée peut-être, et
dégagés de toute application historique dans un
essai analitique sur les lois naturelles de
l'ordre social ; et plus récemment encore,
quoique plus brièvement, dans l'application que
l'auteur en a faite à la question la plus
fondamentale de la société, la question du divorce,
dans l'ouvrage qui a pour titre : le divorce,
considéré au dix-neuvième siècle relativement à

page 107

l'état domestique et à l'état public de
société .
Après avoir fait la théorie du pouvoir , il
étoit dans l'ordre des idées et des vérités de
traiter des lois et du ministère public
considérés en général, et c'est l'objet spécial
de la première et de la seconde partie de cet
ouvrage, celles auxquelles se rapportent la
troisième, qui a un rapport immédiat aux deux
premières, et la quatrième, qui est relative à
toutes les autres.
Le pouvoir est l'être qui veut et qui
agit pour la conservation de la société. Sa
volonté s'appelle loi , et son action
gouvernement . Il veut par lui-même, il agit
par ses ministres, qui servent ministrant à
éclairer la volonté du pouvoir, à exécuter l'action
envers le sujet pour l'avantage général, qui doit
être le terme de la volonté du pouvoir, et du
service du ministère.
Ainsi le ministère, dans la société, est le
coopérateur subordonné, mais naturel et nécessaire,
du pouvoir, et c'est dans l'état

page 108

politique, dont il est ici question plus
particulièrement, ce qu'on a appelé de nos jours
fonctionnaires publics , civils ou militaires.
Ces ministres sont les exécuteurs de l'action
du pouvoir ; et de là vient que sous les
premières races, les commissions qui
conféroient des offices publics, portoient :
tibi actionem ad agendum regendumque
committimus .
L'action suprême du pouvoir consiste à porter la
loi, et à la faire exécuter, parce que le pouvoir
suprême est essentiellement justice et
force . L'action subordonnée du ministre
consiste à juger et à combattre , à
connoître la loi, et à la faire observer par
ceux qui, au dedans et au dehors de la société,
voudroient troubler l'ordre social.
Ainsi, juger et combattre sont les
fonctions

page 109

naturelles et essentielles du ministère public,
politique, et même religieux ; car le ministère
religieux, milice spirituelle, juge et combat, et
le ministère politique, milice séculière, est aussi
institué pour juger et pour combattre .
On voit tout de suite la raison pour laquelle il
étoit défendu en *France, au moins par l'opinion,
à certaines personnes, de se livrer à des
professions mercantiles, ou de contracter des
engagemens pécuniaires qui les soumissent à la
contrainte personnelle : des personnes
engagées , âme et corps, au service exclusif de
la société, ne pouvoient disposer de leurs
facultés intellectuelles pour leur utilité
personnelle, de leur corps pour des engagemens
particuliers, ni même quelquefois de leurs biens,
que des substitutions domestiques, ou la loi
générale de l'inaliénabilité, conservoient dans
les familles et dans les corps.
En voilà assez sur cet ouvrage. Il ne me reste plus
que quelques réflexions à faire sur la seconde
partie. 1 l'institution du ministère public, qu'on
appeloit noblesse ,

page 110

n'est en elle-même, ni une décoration pour l'état,
ni un lustre pour l'individu. Ces figures
oratoires peuvent embellir une harangue, mais
elles ne rendent pas raison de cette
institution. La décoration de l'état est sa
force, et le lustre de l'homme, sa vertu. Il n'y
auroit jamais eu de noblesse dans aucun état
chrétien ou civilisé, les seuls où l'homme ait des
idées justes du pouvoir et des devoirs, si elle
n'eût été qu'une décoration ; et elle n'auroit
pas été, parce qu'elle n'auroit rien été. La
noblesse est une fonction générale, et le
séminaire des fonctions spéciales. Elle est un
devoir ; et loin qu'elle fût, même en *France, le
patrimoine exclusif de quelques familles, elle
étoit l'objet et le terme des efforts de toutes
les familles, qui toutes devoient tendre à
s'anoblir, c'est-à-dire, à passer de l'état
privé à l'état public, parce qu'il est
raisonnable, et même chrétien, de passer d'un
état où l'on n'est occupé qu'à travailler pour soi,
à un état où, débarrassé du soin d'acquérir une
fortune, puisqu'on la suppose faite, l'homme est
destiné à servir les autres en servant l'état.
Une famille, en *France, sortie de l'état
d'enfance, et de ce

page 111

temps où elle dépend des autres familles pour ses
premiers besoins, se proposoit l'anoblissement pour
but ultérieur à ses progrès. Une fois qu'elle y
étoit parvenue, elle s'y fixoit. L'individu,
sans doute, pouvoit avancer en grade, de
lieutenant devenir maréchal de *France, et de
conseiller devenir chancelier ; mais ces grades,
s'ils n'étoient pas égaux, étoient semblables ;
les fonctions, pour être plus étendues, n'étoient
pas différentes ; la famille ne pouvoit en
recevoir un autre caractère, et une fois reçu,
elle ne pouvoit le perdre que par forfaiture.
Dans les gouvernemens populaires, une famille ne
peut aspirer qu'à s'enrichir, et à s'enrichir
davantage, même lorsqu'elle est opulente. Jamais
elle ne reçoit de caractère qui la dévoue
spécialement au service de l'état, et même les
fonctions publiques auxquelles le citoyen riche est
passagèrement élevé, ne sont souvent qu'un
moyen pour la famille de spéculer avec plus
d'avantage pour sa fortune. On n'est pas capable de
rapprocher deux idées, lorsqu'on ne sent pas
l'extrême différence qui doit résulter pour le
caractère d'un peuple, et les sentimens qui sont
la force ou la foiblesse des

page 112

nations, de cette disparité totale dans leurs
institutions.
Un commerçant peut faire un excellent juge, et un
artisan un très-bon soldat ; mais la profession du
commerce n'en est pas moins incompatible avec la
profession de la magistrature, et la pratique des
arts mécaniques avec le métier de soldat.
2 on ne règle un peuple que par l'exemple de
quelques-uns, qui sont dans la société ce que les
grenadiers sont dans un corps militaire, et les
corps d'élite dans une armée. Or, on peut régler
quelques citoyens, les soumettre, et beaucoup plus
aisément qu'on ne pense, à des lois
particulières. Nous en avons la preuve sous nos
yeux dans les corps militaires, où tout est réglé,
jusqu'aux plus petits détails, avec une précision
rigoureuse ; et l'on doit tout régler chez les
hommes qui doivent être la règle de tous .
3 rien n'est impossible de ce qui a été pratiqué ;
tout est possible, lorsque tout est à faire ; et
lorsqu'il s'agit d'institutions nécessaires à la
société, ce que les hommes ne veulent pas, et
souvent ne peuvent pas faire avec des règlemens, le
conservateur suprême de la société

page 113

le fait avec des événemens, dont l'irrésistible
ascendant courbe les hommes et leurs passions sous
la loi de fer de la nécessité.
Nous avons cherché à connoître les principes et les
lois de l'ordre qui constitue les sociétés ; nous
allons examiner la cause et la marche du
désordre qui les renverse.
Lorsqu'une société religieuse ou politique,
détournée de la constitution naturelle des
sociétés, a comblé la mesure de l'erreur et de la
licence, les fonctions naturelles du corps social
se troublent et cessent, les rapports naturels des
personnes entre elles font place à des rapports
arbitraires, le pouvoir conservateur de la
société se change en une tyrannie foible ou
violente, la subordination et le service du
ministre en une servitude aveugle ou
intéressée, l'obéissance du sujet en un
esclavage vil ou séditieux.

page 114

Cet état, appelé désordre , est toujours
passager, quelque prolongé d'ailleurs qu'il
puisse être, parce qu'il est contre la nature
des êtres, et que l'ordre est la loi
inviolable (ou plutôt essentielle) des êtres
intelligens .
Une société tombée dans cet état, fait donc
nécessairement effort pour en sortir ; l'action
(si elle mérite ce nom) qui l'a écartée de l'ordre
a été lente et presque insensible ; l'action qui
l'y ramène, ou qui la dispose à y revenir, tôt ou
tard, est pressée et violente, et ressemble à une
tempête.
Une société trop foiblement constituée pour se
tirer par ses propres forces du désordre où elle
est tombée, finit confondue avec d'autres
sociétés, et rentre ainsi dans un état de société
qui n'est pas le sien. Le paganisme, dans
l'empire romain, périt envahi par le
christianisme ; l'empire romain lui-même périt
démembré par les peuples du nord ; et cette
société à jamais fameuse, qui avoit triomphé de la
puissance des monarques de l'orient, ne put
résister à la constitution que

page 115

les germains tenoient de la nature, (...) dit
*Tacite, (...). Dans la société religieuse, les
sectes ou sociétés particulières séparées de la
société générale, après avoir vécu dans le trouble
et la guerre, ont fini par disparoître et se
confondre dans la grande société : et la société
politique de *Pologne, long-temps agitée, a fini
partagée entre les états voisins.
Mais il est d'autres sociétés dont
l'administration peut être troublée
passagèrement, par le désordre que les passions y
ont introduit, sans que leur constitution soit pour
toujours renversée, parce qu'elle repose sur la
base indestructible des lois naturelles de la
société, " de ces lois, dit *Bossuet, contre
lesquelles tout ce qu'on fait est nul de soi " ;
c'est la maison bâtie sur la roche, que le vent et
les flots battent en vain, tandis qu'ils
emportent jusqu'à la dernière pierre de l'édifice
bâti sur le sable.
Ces sociétés ne peuvent périr, mais elles
deviennent le théâtre d'une guerre intestine
entre l'ordre et le désordre ; guerre d'autant plus
animée que les désordres sont plus graves,

page 116

et les lois fondamentales plus naturelles et
mieux connues ; en sorte que les crises seront au
plus haut point de violence, lorsque les passions,
toujours les mêmes, mais mises en oeuvre par des
esprits parvenus au plus haut degré de
connoissances et de pénétration, auront à
combattre les principes de l'ordre, portés par le
temps et les lumières au terme extrême de leur
développement, et par conséquent de leur
stabilité.
La société en général, considérée sous ce double
aspect, peut être comparée à l'homme d'un
tempérament foible, qu'une maladie de langueur
jette dans le dépérissement et conduit lentement au
tombeau, ou à l'homme d'une constitution robuste,
qui résiste aux accès d'une maladie aiguë, et qui,
débarrassé des mauvais levains qu'un régime
vicieux avoit introduits dans les organes de la
vie, puise dans son rétablissement de nouvelles
forces, et parvient à l'âge le plus avancé.
On pourroit faire l'application de ces
propositions à toute constitution de société,
religieuse ou politique, considérée en général, et
comparée à une autre constitution, comme,

page 117

par exemple, au catholicisme comparé au
presbytéranisme, et au monarchisme comparé au
popularisme ; mais pour nous arrêter à une
application locale et particulière, et par là même
plus sensible, nous ne sortirons pas de la
*France, l'aînée, et la plus constituée des
sociétés religieuses et politiques de l'*Europe.
Il est impossible d'assigner une époque précise
à certains changemens qui arrivent dans les
états, soit en bien, soit en mal, parce que les
erreurs des hommes sont de la même date que leurs
passions, ou leur raison aussi ancienne que la
vérité ; mais depuis un temps déjà loin de nous,
il s'étoit introduit des désordres dans
l'administration religieuse et politique de la
*France, et telle est la similitude des deux
sociétés, et le noeud mystérieux qui les unit, que
des désordres exactement correspondans, et, pour
ainsi dire, parallèles, s'étoient manifestés à la
fois dans l'une et dans l'autre société.
Ainsi, pour en donner un exemple, lorsque les
fiefs militaires avoient passé dans les

page 118

propriétés de l'église, les dîmes ecclésiastiques
avoient passé, par l'inféodation, dans les
propriétés séculières ; et lorsqu'il s'étoit
introduit dans l'ordre du clergé des titres sans
fonctions, et souvent sans propriétés, il s'étoit
introduit dans l'ordre politique, ou la noblesse,
des décorations sans devoirs, et des titres sans
fonctions ; en sorte que l'un et l'autre ordre
étoient, si l'on peut le dire, tombés à la fois en
commende . La révolution, qui n'est que
l'effort que fait une société pour revenir à
l'ordre, étoit donc commencée depuis long-temps :
la maladie avoit eu ses crises, et la génération
encore vivante a vu les déplorables querelles
religieuses et politiques sur les affaires du
temps , et des parlemens , qui annonçoient
l'explosion générale dont nous avons été les
témoins, comme une épaisse fumée annonce
l'éruption prochaine d'un grand incendie.
L'explosion se fit en 1789. La plupart crurent que
la révolution commençoit alors seulement, parce
qu'ils aperçurent des hommes nouveaux à la tête des
affaires, et des formes nouvelles d'administration.
La révolution, sans doute, vint au monde à
cette époque ;

page 119

mais elle étoit bien auparavant conçue dans le
sein de la société, et depuis long-temps elle y
étoit prévue et annoncée. Le grand

page 120

nombre en attribua la cause à des fautes qui n'en
furent que l'occasion. Telle est en effet la
nécessité des lois générales qui règlent les
événemens de ce monde, que lorsque certains
effets, préparés par des causes éloignées, sont
devenus inévitables, par de nouvelles opinions
introduites dans les esprits, et de nouveaux
arrangemens dans les choses ; les démarches même
les plus indifférentes, et quelquefois les plus
louables, donnent aux événemens la dernière et
fatale impulsion.
Ainsi, lorsque le temps a miné, dans un antique
édifice, le principe de la durée, le plus foible
moteur, l'air, un son, peut-être les travaux
souterrains d'un foible animal, déterminent
l'instant de son entière ruine. " il n'arrive
jamais de révolution subite, dit

page 121

*Mably, parce que nous ne changeons point en un
jour notre manière de voir, de penser et de
sentir... etc. "
rien ne prouve mieux à l'homme attentif l'existence
de cette intelligence suprême, législatrice
souveraine de l'ordre moral comme de l'ordre
physique, que l'exécution infaillible de cette loi
générale, qui veut qu'une cause, même contingente,
étant posée, il s'ensuive un effet nécessaire ;
car elle ne seroit pas cause, si elle ne
produisoit un effet ; et s'il n'y avoit ni cause
ni effet, il n'y auroit rien, rien ne seroit.
Cette intelligence, suprême législatrice de
l'ordre éternel, les philosophes anciens ne la
connoissoient pas, et les philosophes modernes la
méconnoissent. Ceux-là ne voyoient que le destin,
et la main de fer d'une aveugle et inflexible
nécessité ; ceux-ci ne voient que leur nature,
qu'ils font aussi rigide que le fatum , sans la
supposer plus intelligente ;

page 122

les chrétiens seuls ont la clef de la science, et
le secret de la nature et de la
nécessité . Ils savent que la création libre
des êtres est naturelle à l'être
nécessaire et nécessairement tout-puissant ;
que de cette création libre et naturelle des
êtres, il suit entre eux des rapports
nécessaires exprimés dans les lois
naturelles , et que c'est par l'observation de
ces lois naturelles que le créateur conduit les
êtres à leur fin nécessaire .
La *France, à laquelle je reviens, considérée dans
le long cours de sa vie sociale, et dans ses
relations avec les autres états, semble être, dans
la société générale de l'*Europe civilisée, ou de
la chrétienté, ce qu'est un premier ministre dans
le gouvernement d'un état. Née de la nature même,
mais élevée par *Charlemagne, elle a agi ou
concouru

page 123

dans tout ce qui s'est fait d'important en
*Europe, depuis cet homme prodigieux ; et il
semble même, qu'à considérer l'*Europe
chrétienne comme une grande famille, la
prééminence dont la *France jouissoit entre ses
enfans fût exprimée dans le titre de fils aîné de
l'église et de très-chrétien , depuis
long-temps attaché au pouvoir suprême de cette
société.
La *France, forte de seize siècles de
constitution religieuse ou politique, tombée
depuis long-temps dans des désordres
d'administration qui s'étoient successivement
accrus, et qui avoient, comme il arrive toujours,
altéré les moeurs avant de renverser les lois, ne
pouvoit être ramenée à l'ordre que par des efforts
proportionnés à la force de sa constitution, à la
gravité du mal, et à l'importance des fonctions,
et, pour ainsi dire, de la magistrature qu'elle
exerçoit sur l'*Europe.
Aussi la révolution française présenta, dès les
premiers instans, des caractères particuliers et
extraordinaires, aperçus depuis long-temps par
l'auteur des célèbres considérations sur la
*France , mais aujourd'hui

page 124

plus développés, et par là même plus remarquables.
Aussitôt que la révolution éclata en *France, tout
pouvoir civil, c'est-à-dire, conservateur des
hommes et des propriétés, cessa dans l'état ; ce
qui n'est jamais arrivé au même degré dans
aucune autre société, pas même en *Angleterre, où
il y eut autant de violences individuelles, et
peut-être même plus de désordres particuliers, mais
où il n'y eut pas cette constitution inverse et
négative , si j'ose le dire, qui contrefit
l'ordre public et distribua l'injustice, comme un
gouvernement régulier distribue la justice entre
les citoyens ; et il s'éleva sur toute la
*France un pouvoir essentiellement destructeur,
sous le nom de gouvernement révolutionnaire ,
qui soumit le désordre à des règles, constitua
l'oppression, et détruisit légalement les hommes
et les choses.
Alors la *France passa tout entière de l'état
civilisé ou de conservation, à l'état sauvage ou
de destruction, comme dans la société, le
méchant qui trouble l'ordre public est mis hors
des lois civiles, et tombe sous l'action des lois
criminelles. " il peut

page 125

en être de quelques nations, dit le célèbre
*Bacon, comme de ces hommes que nous appelons
hors les lois, ex leges, parce qu'ils sont
proscrits par les lois civiles de tous les pays " .
Dans cette mémorable catastrophe, les hommes
furent instrumens plutôt que ministres d'un
pouvoir irrésistible, qui, se jouant de leurs
volontés et de leurs passions, se servit d'eux, et
ne voulut pas qu'ils le servissent, encore moins
qu'ils se servissent de lui, pour leurs fins
personnelles ; et qui repoussa également, et
souvent punit exemplairement, l'homme fort qui
voulut combattre la révolution, et l'homme foible
qui voulut la tromper, l'ambitieux qui crut la
diriger, et le scélérat qui osa la dépasser, et en
quelque sorte la dérégler.
Dès lors la *France fut à l'égard des puissances
étrangères, comme un homme condamné

page 126

à une peine afflictive, et qui, sous la main de la
justice, n'a plus rien à craindre de la vengeance ;
ou comme ces célèbres coupables, dont l'antiquité
fabuleuse nous a transmis le crime et les
châtimens, et que les païens regardoient avec une
religieuse terreur, tels que des victimes
dévouées aux dieux, diis sacer . Aussi la
*France ne triompha pas au commencement, des
puissances coalisées contre elle, par la
supériorité de sa tactique, l'habileté de ses
généraux, ou la sagesse de ses conseils ; mais elle
répandit en *Europe la terreur qui a toujours
précédé ses armées, par l'indiscipline même si
redoutable de ses soldats, la fougueuse témérité de
ses généraux, le délire surnaturel de ses
administrateurs. Comme la *France n'avoit reçu la
force que pour sa conservation, elle fit toujours
la guerre près de ses frontières, non avec plus
de gloire, mais avec plus de fruit que la guerre
au loin, et elle est la seule de tous les états
populaires, anciens et modernes, qui ait fait avec
un désavantage constant la guerre maritime,
toujours offensive de la part d'une puissance
continentale : différence totale entre la
république

page 127

française et la république romaine, qu'on veut
toujours comparer ensemble. Car les romains
faisoient la guerre au loin, beaucoup plus
heureusement qu'à leurs portes, et quoique sans
expérience dans la marine, ils triomphèrent de la
puissance navale de *Carthage, comme des armées de
*Pyrrhus, de *Persée et de *Mithridate.
Cependant ceux qui avoient fait des lois de la
société et des leçons de l'histoire l'objet de
leurs méditations, jugeoient l'importance de la
cause par la gravité des effets, et calculoient la
durée de la maladie sur la violence des accès ;
ils cherchoient à estimer jusqu'à quel point un
siècle entier d'erreur dans les leçons et de
licence dans les exemples, depuis la régence
jusqu'à nos jours, à ne pas remonter plus haut,
avoit affoibli la croyance des vérités
fondamentales de l'ordre social et accru la
fougue des passions ; et ce que dix siècles
d'instruction et de discipline, depuis
*Charlemagne jusqu'à *Bossuet, pouvoit avoir mis
de force dans la raison et de solidité dans les
vertus. Dès lors ils purent tout craindre des
français, et ils durent tout en espérer ; et il
fut raisonnable de conjecturer

page 128

que cet enfant prodigue, après avoir dissipé dans
la débauche son antique et brillant patrimoine,
tomberoit dans les dernières extrémités du
malheur et de l'opprobre ; mais que rentré en
lui-même, il jeteroit enfin les yeux sur
l'abjection de son état, et voudroit remonter au
rang dont il étoit déchu.
La révolution française a passé, et de bien loin,
toutes les craintes et toutes les espérances.
Assemblage inoui de foiblesse et de force,
d'opprobre et de grandeur, de délire et de raison,
de crimes, et même de vertus, la tête dans les
cieux et les pieds dans les enfers, elle a
atteint les deux points extrêmes de la ligne
qu'il a été donné à l'homme de parcourir, et elle a
offert à l'*Europe, dans tous les genres, des
scandales ou des modèles qui ne seront jamais
surpassés.
Aujourd'hui que la *France cherche à rentrer dans
le sentier étroit de la sagesse, et qu'après avoir
dicté des lois à l'*Europe, elle veut s'en donner
à elle-même, le moment est venu d'offrir à sa
raison incertaine, ces principes qui jadis firent
sa force, et

page 129

hors desquels elle chercheroit en vain le
bonheur. C'est la tâche que j'ai entreprise.
Ancien habitant de cette contrée dévastée,
j'indique à ceux qui sont nés après les jours de
désolation, les antiques limites de notre commun
héritage.
Déjà des codes de lois civiles et criminelles,
médités par des hommes versés dans l'étude de la
jurisprudence, ont été ou seront bientôt l'objet
d'une discussion solennelle devant nos nombreux
législateurs. L'intention de ceux qui
gouvernent, de s'entourer de toutes les
observations, et de ne repousser aucunes lumières,
permet à tous les citoyens, impose même à
quelques-uns le devoir d'offrir à leur patrie le
tribut de leurs connoissances, au hasard qu'il n'en
soit pas favorablement accueilli.
L'auteur de ces principes de législation a déjà
fait entendre sa réclamation sur la plus
fondamentale de toutes les questions civiles, sur
la question du divorce et de l'indissolubilité

page 130

du lien conjugal ; sa voix favorablement écoutée
du public, partie dans ce grand procès, n'a pas
encore pu fléchir l'opinion des juges ; et,
jusqu'à présent, des motifs du moment l'ont
emporté sur des raisons d'éternelle vérité.
Cependant tous seront-ils dépravés, parce que
quelques-uns sont corrompus ? Tous seront-ils
malheureux, parce que quelques-uns ont été
coupables ? Et la *France, riche autrefois de tant
de lois de raison et de vertu, recevra-t-elle, au
quinzième siècle de son âge, une loi foible et
fausse qu'elle a rejetée dans son enfance ?
Il est vrai que, dans la discussion sur le mode de
divorcer, la raison s'est vengée du mépris que les
novateurs avoient fait d'elle dans la déclaration
du principe. On voit, dans les discussions sur le
divorce qui ont eu lieu aux diverses époques, les
opinans, péniblement occupés à régler le
désordre, chercher une route entre deux écueils :
d'un côté, craindre que le divorce soit trop
facile si l'on divorce sans motifs jugés ; de
l'autre, craindre qu'il soit trop public si l'on
divorce avec des motifs jugés ; et rejetant le
moucheron lorsqu'ils avalent le chameau , se
décider pour une

page 131

législation hypocrite, qui redoute le scandale, et
non pas le désordre ; comme si dans la société il
pouvoit y avoir un plus grand scandale que celui
du désordre permis par la loi !
Quoi qu'il en soit, ce n'est plus sur un article
isolé du code civil, mais sur le code civil
lui-même, et tout entier, que l'auteur de cet essai
vient proposer quelques réflexions, non
assurément pour en nier l'utilité, ou même en
contester la sagesse, mais pour en faire sentir
l'insuffisance, et établir la nécessité de faire
précéder le code des facultés par le code des
devoirs, et les règlemens variables d'une
discipline humaine, par les lois immuables de
l'éternelle raison.
Je dois, pour expliquer toute ma pensée, jeter un
coup d'oeil général sur notre législation depuis
1789.
La législation que la *France reçut à cette
époque mémorable, commença par la déclaration
solennelle des droits de l'homme

page 133

et du citoyen . C'est une série, non de maximes
générales , mais, ce qui est bien différent,
de maximes indéterminées , placées en
tête de la constitution, comme dans *Virgile les
ombres vaines et les songes légers à l'entrée des
enfers : propositions vagues, où la logique des
passions trouve seule un sens clair et précis, et
que les gens simples prirent pour les
principes de la science, uniquement parce
qu'elles étoient le commencement du livre ;
préambule digne de cette capitulation entre les
opinions, de cette composition entre toutes les
passions et tous les intérêts, qu'on décora du nom
de constitution de 89, et dont les auteurs, en
finissant, recommandèrent le maintien aux pères,
aux mères, aux instituteurs, aux sujets enfin,
parce qu'ils sentoient trop bien qu'ils avoient
ôté au pouvoir public tous les moyens de la
maintenir.
à peine ces oracles à double sens, comme ceux des
sibylles, et comme eux proférés au milieu des
convulsions et des frayeurs, eurent été
entendus, que la *France entière se réveilla
comme d'un long sommeil, éblouie par le jour
nouveau qui luisoit sur elle. Ce

page 134

fut à cette lueur trompeuse que tous examinèrent
leur position dans la société, et que chacun fut
mécontent de soi ou des autres. L'homme en place
fut honteux d'avoir usurpé l'autorité, et
l'inférieur d'avoir prostitué son obéissance. La
richesse parut un tort, même au propriétaire ; la
pauvreté une injustice, même à l'homme oisif ou
dissipateur. Il n'y eut pas jusqu'à la médiocrité
qui ne méconnût son bonheur ; et les deux parties
de la société, et de toute société, les forts et
les foibles, ou plutôt les aînés et les plus
jeunes, qui avoient marché jusque-là entre la
religion et le gouvernement, sur la ligne
commune où les plaçoient des services réciproques
(car les premiers servoient , et étoient même
faits pour servir ), se séparèrent avec éclat,
firent front l'un à l'autre, comme deux
armées en présence, et commencèrent cette lutte
insensée, impie, où le succès ne pouvoit être
qu'une calamité, et qui n'a pas fait un seul homme
heureux, même du malheur de tous les autres.
La victoire ne fut pas long-temps indécise. Le
pouvoir avoit douté ; il fut vaincu. Les
vainqueurs, à leur tour, se divisèrent.

page 135

Le nouvel ordre de choses avoit ses premiers et
ses seconds comme l'ancien, comme tout ordre
quelconque ; car l'ordre entre les hommes n'est
autre chose que l'art de faire passer les uns avant
les autres, afin que tous puissent arriver à
temps. Les plus diligens ou les plus heureux,
comblés d'honneurs et de biens, ne manquoient pas
de proclamer à haute voix pour la conservation de
leurs avantages, ou même d'écrire jusque sur les
murs l'article dernier des droits de l'homme :
" la propriété est un droit inviolable et sacré " ;
mais les derniers venus à la distribution, leur
répondoient par l'article premier : " les hommes
naissent et demeurent libres et égaux en droits " .
Si la propriété étoit un droit , selon le
dernier article, l'égalité de droit, consacrée
dans le premier, emportoit l'égalité de
propriété. Ce n'est pas qu'on ne pût répondre
avec des distinctions ; mais les passions
raisonnent à moins de frais, et emploient
d'autres argumens. La révolution eut ses
promotions ; elle eut aussi ses disgrâces, et la
tribune aux harangues fut souvent le
marche-pied de l'échafaud.
Cependant l'affreux commentaire que les

page 136

passions firent bientôt de la déclaration des
droits de l'homme , ne tarda pas à en
décrier le texte ; et si cette déclaration fut
compromise pour avoir été placée à la tête de la
constitution de 1789, mise pour préliminaire à la
constitution de 1793, elle fut à jamais
déshonorée.
Enfin, après de longues et sanglantes erreurs, on
comprit qu'il falloit parler à l'homme un peu
moins de ses droits, un peu plus de ses devoirs.
Les droits de l'homme tombèrent en
désuétude, et furent abandonnés aux démagogues de
province ; ce ne fut que de loin en loin, et à la
veille des crises révolutionnaires, qu'on
entendit retentir, dans l'arène législative, ces
mots effrayans, les droits de l'homme, signal
de désolation et de mort, tels que ces coups de
canon qui partent, à longs intervalles, d'un
vaisseau en perdition .
Cependant l'invention de la déclaration des
droits de l'homme et du citoyen n'étoit, comme
tout ce que les hommes appellent erreur ,
qu'une vérité incomplète, et elle avoit sa raison
dans une grande pensée.
Dans l'ordre des vérités morales, le général

page 137

ou le simple renferme le particulier et le composé,
comme dans l'ordre physique le germe contient le
corps organisé qui doit en sortir.
Le développement tout entier d'une partie des
connoissances humaines, qu'on appelle art ou
science , commence par un petit nombre de
principes ou d'axiomes, où sont implicitement
comprises, et d'où sortent l'une de l'autre, et
chacune à son rang, toutes les conséquences,
jusqu'aux plus éloignées, comme les plus petites
feuilles du dernier rameau de la plus haute
branche de l'arbre, sortent de proche en proche de
la graine qui le produit. C'est ce qui fait sans
doute qu'on dit une branche des connoissances
humaines, et que l'on représente quelquefois, sous
la forme d'un arbre généalogique, un système
entier de connoissances, ou même un système de
générations humaines, nées les unes des autres, et
que l'on appelle une

page 138

famille . C'étoit donc raisonner conséquemment,
que de penser que la première de toutes les
sciences, la science de la législation, avoit
comme une autre, et même plus qu'une autre, ses
principes qui précèdent, ses conséquences qui
suivent, et sa partie générale ou simple, d'où doit
sortir la partie composée et particulière ; et que
ces axiomes doivent renfermer le sens le plus
étendu, mais en même temps le mieux déterminé, sous
l'expression la plus abrégée et la plus précise,
comme la graine contient un arbre entier sous le
plus petit volume.
Ceux qui raisonnoient ainsi formellement, ou par
quelque sentiment confus de la vérité, avoient sous
les yeux le texte du code le plus ancien qui nous
soit connu, et que nous présente le livre qui le
contient, et mieux encore le peuple qui l'a
reçu. " ce peuple, dit *J-*J *Rousseau, que cinq
mille ans n'ont pu détruire, ni même altérer, et
qui est à l'épreuve du temps, de la fortune et des
conquérans " . à la tête de la législation mosaïque,
incontestablement la plus forte de toutes les
législations, puisqu'elle a produit le plus stable
de tous les peuples, ils

page 139

lisoient une exposition solennelle de maximes
simples, claires et en petit nombre ;
législation primitive, déclaration de
principes de toute législation, qui précède tous
les codes, et particulièrement le lévitique ,
code civil, c'est-à-dire, particulier et local
des juifs, qui contient leurs lois rituelles,
cérémonielles et de police.
Les auteurs de la déclaration des droits de
l'homme et du citoyen retrouvoient ce même
décalogue mis en rimes, et, pour ainsi dire,
en proverbes, dans toutes les langues de
l'*Europe civilisée, sous le nom de
commandemens de *Dieu : mais quelque éclairés
qu'ils fussent d'ailleurs, il paroît qu'ils
n'étoient pas assez persuadés que ces dix
axiomes de législation sont le germe unique de tout
ce qu'il y a jamais eu de législation au monde, et
de civilisation en *Europe ; et ils ne se
doutoient pas que le christianisme met plus de
vérités distinctes dans l'esprit de l'enfant qui
sait et comprend ces dix préceptes, que toute la
secte académique ne mettoit de doutes dans la
tête de ses philosophes. Enfin ils voyoient la
législation particulière et de discipline du
christianisme,

page 140

et en quelque sorte le code civil de la
société chrétienne, réduite aussi à un petit nombre
de lois rimées, sous le nom de commandemens de
l'église ; et ils conçurent la pensée de
publier à peu près sous cette forme les maximes de
la législation civile, et d'en faire en quelque
sorte les commandemens de l'état : idée vaste
et profonde, mais dont l'exécution fut confiée à
l'ignorance présomptueuse, à qui, sous le nom de
philosophie , il avoit été donné de tromper les
peuples, après s'être trompée elle-même, et de
prévaloir contre toute autorité, sans pouvoir
affermir la sienne.
Cependant les désordres qui étoient résultés dans
les opinions, et par une conséquence nécessaire
dans les actions, de la déclaration des droits de
l'homme , éloignèrent toute idée d'une
déclaration semblable des différentes
législations, par lesquelles on sortit
insensiblement de la législation révolutionnaire.
Les uns crurent avec une étonnante

page 141

simplicité, et peut-être croient encore, que
la déclaration des droits de l'homme
renfermoit les vrais principes de toute
législation ; mais qu'il falloit les cacher
soigneusement aux hommes qui n'étoient pas
capables de les recevoir. Ils ne savoient pas
qu'une vérité n'est dangereuse, ou même funeste
(car une vérité n'est jamais indifférente), que
lorsqu'elle apparoît aux hommes, sans que sa
venue ait été préparée et comme annoncée par tout
le cortége des vérités antécédentes et
intermédiaires entre cette vérité nouvelle et les
vérités anciennes, dont les hommes sont déjà en
possession. Cette vérité ainsi isolée, qui vient
au milieu des siens , c'est-à-dire, au milieu
des hommes qui sont faits pour elle, et
qu'ils ne reçoivent pas, parce qu'ils la
voient sans la connoître, est comme ces hommes sans
aveu qui se présentent dans la société, et que tout
le monde suspecte par cela seul qu'ils ne
peuvent se réclamer de qui que ce soit, et qu'ils
n'ont de liaisons avec aucune personne connue.
Mais cette connoissance préparatoire ne peut être
nécessaire que pour les vérités subséquentes qui
naissent de quelque autre vérité,

page 142

et non pour les vérités primordiales ou absolues,
qui formant le premier anneau de la chaîne, et ne
découlant d'aucune autre vérité, sont elles-mêmes
la source d'où découlent les autres vérités, et
peuvent être considérées comme la raison divine,
en tant qu'elle éclaire immédiatement la raison
humaine. D'autres s'imaginèrent qu'il n'existe
aucun ordre, aucun principe, pas plus pour la
société que pour l'homme, que l'homme marche en
aveugle au gré de ses passions, et le monde au
hasard par l'arbitraire de sa force ; parce
qu'eux-mêmes, vils esclaves de leurs passions et
des passions des autres, ne connoissoient d'autre
principe que l'ambition, la volupté, l'intérêt ou
la crainte : d'autres enfin pensèrent qu'il y
avoit des principes de législation qui n'étoient
pas ceux de la déclaration des droits de
l'homme , mais qu'il falloit renoncer même à les
chercher, puisque d'aussi grands philosophes ne
les avoient pas trouvés ; et ils se
persuadèrent peut-être que le père des humains,
dont ils ne nioient pas d'ailleurs l'existence,
avoit mis les hommes sur la terre pour penser et
pour agir, sans placer dans la société ni une

page 143

lumière pour leurs pensées, ni une règle pour leurs
actions.
Quoi qu'il en soit, ces différens motifs
agissant simultanément sur divers esprits, ont
contribué à faire disparoître des codes
constitutionnels et civils toute déclaration
préliminaire de principes de législation ; et dans
un temps où l'on a révélé au peuple qu'il n'y a
point de dieu, on lui a donné une législation où
il ne peut apercevoir que l'homme.
Il est vrai que le code civil discuté au conseil
d'état, avant de l'être au corps législatif,
commence par cette maxime :
art 1er. " il existe un droit universel et
immuable, source de toutes les lois positives. Il
n'est que la raison naturelle, en tant qu'elle
gouverne tous les hommes " .
Mais cette proposition abstraite et indéterminée,
il existe un droit ou une règle, donnée comme
fondement de toute la législation à un peuple à qui
l'on apprend depuis cinquante ans qu'il n'existe
point de régulateur , ne peut lui présenter
aucun sens, ou ne lui présente qu'un sens
incomplet.

page 144

Lorsqu'on commence par dire aux hommes qu' il
existe une règle , source de toutes les règles
qu'on impose à leurs passions, ils doivent, quand
ils sont éclairés, demander où est cette règle,
d'où elle vient, et qu'on la leur montre, pour
comparer les règles que le législateur humain leur
donne, à la règle donnée au législateur lui-même ;
voir si elles sont conformes, et s'il y a pour lui
une raison suffisante de prescrire, et pour eux
une raison suffisante d'obéir. Après une
révolution de législateurs et de lois, où l'on a
vu paroître et disparoître tant de lois
très- positives , qu'il est assurément
difficile d'attribuer au droit immuable et
universel , n'est-on pas fondé à conclure qu'il
existe un droit contradictoire, variable et local,
et par conséquent qu'il n'en existe aucun ? Mais
si ce droit immuable est la raison naturelle ,
et si cette raison n'est naturelle qu' autant
ou en tant qu'elle gouverne tous les hommes,
(car ici il y a équivoque dans l'expression,
parce qu'il y a obscurité dans l'idée) les hommes
qui ne peuvent entendre par ces mots,
raison naturelle, que leur propre raison, ne
sont-ils pas en droit de conclure qu'il n'existe

page 146

point dans ce sens de raison naturelle, puisque
certainement elle ne gouverne pas
tous les hommes, et par conséquent point de
droit immuable et universel ? Et comment
peut-on donner aux hommes, comme fondement unique
de toute législation, cette raison naturelle qui
nous prescrit à nous de recueillir l'enfance,
même abandonnée, et qui permettoit aux romains, à
ces romains si raisonnables, d'exposer à leur
naissance, même leurs propres enfans ; qui nous
défend à nous de laisser périr sans le défendre,
un homme exposé aux coups d'un assassin, et qui
permettoit aux romains d'élever, de former des
hommes à s'entre-tuer sur l'arène pour
l'amusement des citoyens ; qui nous prescrit à
nous de veiller sur les moeurs de nos enfans, et
qui permettoit aux grecs, à ces grecs si polis et
si ingénieux, de prostituer leurs filles dans les
temples ; en un mot, qui ne nous permet à nous
que des plaisirs légitimes, et qui permettoit à
ces peuples si vantés des amours abominables ?
Mais sans vouloir ici justifier en détail les
principes de la législation dont je présente une
esquisse, je prie le lecteur de réfléchir à cet
axiome qui la commence, et qu'on peut

page 147

regarder comme le fondement de l'ordre social :
" la souveraineté est en *Dieu... le pouvoir
est de *Dieu " . Il trouvera à la fois dans cette
proposition, le principe de la souveraineté, la
source du pouvoir, l'origine des lois. Elle donne
à l'homme une haute idée de sa dignité, en lui
rappelant qu'il est par sa nature indépendant de
l'homme, et sujet de *Dieu seul ; elle donne au
pouvoir une idée sévère de ses devoirs, en lui
apprenant qu'il tient son autorité de *Dieu
même, et qu'il lui doit compte de l'usage qu'il
en fait ; elle lui dit que s'il néglige de
légitimer sa puissance, en l'employant à faire
régner les lois naturelles ou divines des
sociétés, il cesse d'être le ministre de la bonté
de *Dieu sur les hommes, et il n'est plus que
l'instrument de sa justice.
Cette proposition : " la loi est la volonté de
*Dieu et la règle des hommes pour le maintien de
la société " , accompagnée de la déclaration
textuelle des lois fondamentales de toute
législation subséquente et locale, porte sur des
êtres connus : dieu, l'homme, la société ;
non-seulement connus, mais même sensibles ;
*Dieu, dans les lois générales

page 148

et primitives, qui sont, dit *Ch *Bonnet,
l'expression même physique de sa volonté ;
l'homme et la société directement et en eux-mêmes :
elle présente également trois idées distinctes,
volonté, règle et conservation : ces
êtres et ces idées se rapportent un à un avec une
parfaite justesse, volonté à *Dieu, règle à
l'homme, conservation à la société, qui est le
rapport de *Dieu et de l'homme, et la dépositaire
de toutes les volontés de *Dieu, et de toutes les
règles nécessaires à l'homme. Ces définitions, par
conséquent, parlent au coeur et à l'esprit, en
donnant au coeur des êtres à aimer, à l'esprit des
idées qui l'éclairent ; elles montrent à la fois le
principe, l'objet et la fin des lois, par qui,
pour qui et pourquoi elles sont faites ; elles
disent au plus grand nombre des hommes tout ce
qu'ils peuvent apprendre et tout ce qu'ils doivent
savoir sur les lois ; car il n'y en a aucun qui ne
comprenne parfaitement qu'une loi qui dérègle
l'homme et trouble la société, ne sauroit être
la volonté de *Dieu. Si l'on juge important à
l'éducation de l'enfant de lui donner des idées
justes sur les différens objets de

page 149

ses études, croit-on qu'il soit indifférent à la
raison du peuple de lui donner des idées justes
sur ces grands objets qui forment sa première, et
même sa seule éducation morale ? Et quelle
différence, par exemple, entre les sentimens de
dépendance noble et fière qu'inspire aux hommes
la pensée qu'ils n'ont de souverain que *Dieu, et
que leurs chefs ne sont que ses ministres, et cet
assujettissement à l'homme, séditieux à la fois et
servile, qui résulte de l'opinion que la
souveraineté réside en eux-mêmes, et qu'ils
peuvent en disposer à leur volonté ?
C'est cette doctrine vraiment divine, que le
célèbre *Bacon développe, lorsqu'il dit : " que le
pouvoir que l'homme exerce, n'est fondé que sur ce
qu'il est fait à l'image de *Dieu... etc. "

page 150

quoi qu'il en soit de cette maxime abstraite, et
même suspecte de naturalisme , placée en tête
du code civil, et qui peut en être regardée comme
le texte, si je passe au commentaire qui la suit,
et que j'ouvre au hasard le code pour y chercher
ces lois, qui, selon l'article 1er, ont leur
source dans le droit immuable et universel, qui
n'est lui-même que la raison naturelle ; ces
lois, est-il dit, article VII, " qui ne statuent
point sur des faits individuels, et

page 151

qui sont présumées disposer, non sur des cas
rares et singuliers, mais sur ce qui se passe dans
le cours ordinaire des choses " ; j'y trouve
époux mécontent et volage, et même dans le plus
grand détail, comment je dois m'y prendre pour me
séparer de ma femme et épouser celle de mon ami ;
enfant irrespectueux ou dénaturé, que je peux
disposer de moi ou sans le consentement de ceux
qui m'ont donné le jour, et former contre leur
gré des liens indissolubles ; et même que je ne
dois à mes parens, des alimens qu'à proportion
de leurs besoins ; voisin inquiet et
usurpateur, je trouve dans ce code comment u
commence des procès et comment on les prolonge ;
comment on se défend de ses semblables et comment
on les attaque, et dans combien de temps on
prescrit contre celui qu'on a dépouillé. Mais si
j'y cherche les rapports des hommes avec l'auteur
de l'ordre général de l'univers, d'où suivent leurs
rapports entre eux dans l'ordre particulier de la
société domestique et de la société publique ; si
je cherche les rapports des hommes entre eux dans
la famille, des familles entre elles dans l'état,
des états

page 152

entre eux dans le monde ; en un mot, les rapports
et les lois des êtres intelligens, connoissance
qu'une société avancée peut recevoir, et qu'il est
nécessaire de rendre ou de donner à une société
déréglée, je ne trouve rien, absolument rien sur
ces grands objets ; je me rappelle, au contraire,
d'avoir lu dans la déclaration des droits de
l'homme cette maxime sous-entendue dans tous
les codes qu'on nous a donnés depuis : " tout ce
qui n'est pas défendu par la loi ne peut être
empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce
qu'elle n'ordonne pas " . Maxime d'esclaves, qui
soustrait l'homme aux liens de sa conscience pour le
jeter dans les chaînes des lois pénales ; qui
dispense l'homme des vertus héroïques, ou oblige
le législateur à régler jusqu'aux actions
individuelles. Ainsi j'apprends dans ce code, que
je peux briser les noeuds les plus sacrés, me
soustraire aux devoirs les plus respectables, me
permettre envers mes semblables les procédés les
plus fâcheux, sans avoir appris de la même loi que
je dois respecter ces noeuds, pratiquer ces
devoirs, aimer et servir mes semblables ; que
dis-je ? Lorsque j'ai appris dans les écrits

page 153

les plus artificieux et par les exemples les plus
accrédités, que je ne dois aimer ni servir que
moi-même, ou ne servir les autres que par rapport
à moi, et sans aucun motif pris hors de moi et
supérieur à moi, à mes motifs comme à ma raison ;
et pour me former aux bonnes actions, le
législateur me place entre deux codes, le code
civil et le code criminel, dont l'un m'apprend ce
qu'il faut que je fasse pour n'être pas trompé, et
l'autre, ce qu'il faut que j'évite pour n'être pas
puni.
Le code civil est donc un code de facultés,
souvent tristes et fâcheuses, et non un code de
devoirs sacrés et indispensables. Il peut former
des juges, des avocats et des plaideurs ; servir
aux époux mécontens, aux fils rebelles, aux
voisins inquiets ; mais il ne sauroit faire des
hommes vertueux et des citoyens estimables ; il
donne les règles du combat entre les hommes, et
non les moyens de la paix ; et le législateur qui
le promulgue comme l'unique règle de l'homme, et
sans parler d'aucune autre, ressemble à un
médecin, qui, consulté sur le régime propre à
conserver la santé, au lieu de donner les

page 154

grands préceptes de la tempérance, de la
sobriété, du travail, prescriroit des remèdes
propres à arrêter la fièvre ou à appaiser des
douleurs.
Ces lois, ou plutôt ces ordonnances, sont
malheureusement nécessaires ; mais elles ne le
sont que subsidiairement, et à défaut d'autres
qu'elles supposent. Avant d'apprendre aux hommes
les formes arbitraires de la législation civile, il
faut leur inculquer les principes éternels,
naturels, nécessaires de toute législation
sociale ; il faut leur tracer les règles de ce
qu'ils se doivent les uns aux autres, avant
de leur donner la mesure de ce qu'ils
peuvent les uns contre les autres.
Et qu'on ne dise pas que les anciennes
ordonnances civiles n'étoient en *France, et ne
sont encore chez les autres peuples, que des
ordonnances de formes, et ne prescrivent rien de
plus que les nouvelles sur les rapports des
hommes entre eux, et sur leurs devoirs dans la
société : car il y a une extrême différence dans
les temps et dans les hommes. La législation
civile reposoit autrefois tout entière sur le
fondement inébranlable (on le croyoit du moins),
des lois

page 155

morales, de la loi naturelle, de la loi divine,
car ces expressions sont synonymes ; et le
décalogue se trouvoit à la première page de
tous les codes civils et criminels des peuples
chrétiens, comme il formoit la première instruction
de tous les hommes.
L'empereur *Justinien, dont les lois se
ressentent encore des erreurs du paganisme,
définit cependant la jurisprudence, la
connoissance des choses divines et humaines,
et son code commence au nom de la sainte trinité
et de la foi chrétienne, par la déclaration la
plus solennelle et la plus expresse de la
souveraineté de la religion, de la primauté de
l'église romaine, et par une invitation à tous
ses sujets d'embrasser la doctrine du
christianisme, et de prendre le nom de chrétiens,
cunctos populos, etc. Pour aller du premier
législateur politique

page 156

de l'ère chrétienne à nos jurisconsultes modernes,
le célèbre *Domat, qui est à nos philosophes
récens les plus vantés ce que la raison est à
l'esprit, dans l'introduction de son immortel
ouvrage sur les lois civiles, s'énonce ainsi :
" la religion chrétienne nous découvre quels sont
les premiers principes que *Dieu a établis... etc. "
je vais plus loin. Les lois civiles qu'on propose
aujourd'hui à tous les citoyens, qu'on discute
devant tous les citoyens, sur lesquelles on
consulte tous les citoyens, devenus tous juges les
uns des autres, au civil et même au criminel,
n'étoient alors connues que de ceux qui se
dévouoient par de longues études à une pratique de
toute la vie, et qui regardoient la fonction de
juger les autres comme une profession pénible, à

page 157

laquelle quelques-uns étoient condamnés pour
l'utilité de tous, et non comme une jouissance que
tous fussent appelés à partager. Alors la loi
humaine ne rendoit ses oracles que dans les
tribunaux ; mais la loi morale ou divine,
promulguée et interprétée par la religion, faisoit
partout entendre sa voix sévère, dans les foyers
domestiques et sur les places publiques, dans nos
cités et dans nos campagnes, dans les temples, et
même dans les camps. Chacun, quelle que fût sa
profession, trouvoit la sagesse assise à sa
porte : elle se montroit à l'homme dans toutes
ses voies, et si partout elle n'étoit pas
écoutée, nulle part elle n'étoit contredite :
l'édifice social reposoit alors sur ses fondemens
éternels ; une secte insensée n'avoit pas fait de
la société, avec ses vains systèmes de pouvoir qui
se combattent, de forces qui se pondèrent , de
devoirs qui se discutent, un ballon aérostatique
balancé dans les airs, porté sur le feu, poussé
par le vent, où les peuples sont appendus et
flottans dans la région des brouillards et des
tempêtes ; et une

page 158

horde accourue des confins les plus reculés de
l'espèce humaine, n'avoit pas fait irruption dans
le domaine de la justice, de la morale et de la
raison. C'est à nos jours qu'il étoit réservé de
voir la religion de l'athéisme et le règne de la
terreur , la justice dans des tribunaux
révolutionnaires , la force publique dans
des armées révolutionnaires , l'administration
dans des comités révolutionnaires , l'état tout
entier sous un gouvernement révolutionnaire , et
jusque dans les lieux les plus ignorés, des
institutions publiques pour nier tout ce qui est
vrai, pour profaner tout ce qui est saint, pour
proscrire tout ce qui est juste, pour dépouiller
jusqu'à l'indigence, pour accabler jusqu'à la
foiblesse ; d'autres dieux, d'autres hommes, une
autre société, d'autres moeurs, d'autres lois,
d'autres crimes, enfin, d'autres vertus, et, pour
parler avec un prophète, de nouveaux cieux et
une nouvelle terre... et c'est lorsque tant
d'erreurs, de crimes et de folies ont fait perdre
à une nation toute idée de droit, de raison, de
nature, d'immutabilité dans les principes,
d'universalité dans la morale, de spiritualité même
dans l'homme, d'existence

page 159

enfin de toute autre chose que de matière et de
formes, et que ce bouleversement total a été fait
au nom de la loi et par l'autorité publique ;
c'est alors que l'autorité publique s'énonçant
dans une loi nouvelle, pour rendre au peuple
quelque rectitude dans les idées, donner un frein
à ses passions, une règle à ses vertus, un motif à
ses devoirs, lui apprend qu'il existe un droit
immuable, source de toutes les lois, une raison
naturelle qui gouverne tous les hommes .
Hélas ! Comment croira-t-il à un droit
immuable, source des lois, ce peuple qui a vu
passer dans quelques années, et comme ces
représentations fugitives dont on amuse l'enfance,
cinq à six constitutions toutes fondamentales, et
quarante mille lois, toutes d'urgence ? Quelle
idée se fera-t-il de cette raison naturelle qui
gouverne les hommes, lui qui a été gouverné si
long-temps par un délire presque surnaturel,
source de tant de maux ? On lui donne le
traité des obligations , et il a perdu toute
connoissance positive de ses devoirs ; on
prescrit avec la dernière exactitude les clauses
du contrat de mariage, et on lui permet
d'attenter à l'indissolubilité

page 160

du lien conjugal ; il a besoin enfin du code de la
morale oublié et foulé aux pieds, et on lui donne
le code des hypothèques ! Que dis-je ? On semble
craindre qu'il n'ait trop de respect pour les lois,
ce peuple qui, à force de lois et de législateurs,
en est venu au point de voir tout passer,
législateurs et lois, avec une égale
indifférence, et qu'une nouveauté au théâtre
intéresse bien plus qu'un code nouveau. à un
peuple qui fait venir à grands frais des bouffons
des contrées lointaines, il faut, plus que jamais,
une législation qui vienne du ciel, et l'on
s'applaudit comme d'un succès d'avoir pu enfin
séculariser la législation, c'est-à-dire,
séparer les lois civiles des lois religieuses,
l'ordre particulier de l'ordre général, l'homme
enfin de la divinité. Les doctrines

page 161

populaires menacent encore l'*Europe de leur
pernicieuse influence, le vent soufflera
long-temps de la région des tempêtes, et au lieu
d'élever des digues insurmontables autour de ce
sol naguère couvert par les eaux, et de creuser
jusqu'au rocher pour en asseoir les fondemens, nous
nous contentons d'amonceler du sable sur les bords
du fleuve, et tels que de malheureux naufragés,
nous nous construisons à la hâte de frêles abris,
comme si nous n'avions pris terre que pour
quelques instans.
Mais, dit-on, ces lois fondamentales de toute
société, par lesquelles vous voudriez commencer
tout code particulier de lois civiles, sont
gravées par la nature au fond du coeur de tous les
hommes ; et c'est les affoiblir que de les
promulguer. " ce que *Dieu veut que l'homme fasse,
dit *J-*J *Rousseau, il ne le lui fait pas dire
par un

page 162

autre homme, il le lui dit lui-même, et l'écrit au
fond de son coeur " . Si ce sophiste avoit dit :
" ce que *Dieu veut que la brute fasse, il ne le lui
fait pas dire, mais il le lui dit lui-même, et
l'écrit

page 163

au fond de sa nature " ; je le croirois, et je
lirois dans ces paroles la raison de l'instinct
invariable de la brute, et de l'aveugle
nécessité de ses mouvemens. Mais les hommes ! Des
lois gravées au fond de leur coeur, sans qu'il soit
besoin qu'on les leur fasse lire, eux dont les
volontés sont si variées, et les actions si
diverses ! Je vois des pères tendres et des pères
dénaturés, des enfans soumis et des enfans
rebelles, des époux unis et des époux divisés, des
bienfaiteurs de leurs semblables et des
assassins de leurs frères ; laquelle de ces lois
est gravée au fond de leur coeur ? Ou les uns
ont-ils des lois gravées, et non pas les autres ?
Je vois ce même homme vertueux aujourd'hui
jusqu'à l'héroïsme, demain vicieux jusqu'à la
bassesse ; a-t-il des lois diverses tour à tour
gravées au fond de son coeur ? Car enfin des lois
gravées au fond du coeur, que l'homme connoît sans
aucune communication avec un autre être
intelligent, sont des lois nécessaires comme
les lois de la digestion et du sommeil, que l'homme
connoît sans instruction, et qu'il ne peut
enfreindre, parce qu'il ne peut les ignorer : ce
sont des lois innées ; et remarquez

page 164

que les partisans des lois innées sont les plus
grands adversaires des idées innées , comme si
les lois n'étoient pas des idées . Mais les lois
même de notre organisation physique ne sont pas
nécessaires absolument, et indépendamment de toute
volonté de notre part, comme chez les brutes. Il
n'est pas jusqu'à la circulation de notre sang et
à la digestion de nos alimens, les plus
involontaires de nos fonctions vitales, qui ne
supposent la volonté de manger, et même de
respirer. La mort est sans doute nécessaire pour
l'homme, mais la vie ne dure qu'autant qu'il le
veut ; et ce n'est pas la faculté de vivre et de
jouir qui le distingue de la brute, mais le
pouvoir de s'abstenir de tout avec volonté, et
même de la vie. Car si l'homme sensuel, l'homme
physique trouve du plaisir à vivre, et se plaint
de la nécessité de mourir, l'homme moral, l'homme
dont la raison est éclairée, gémit de la
nécessité de vivre, et souvent reconnoît le
devoir de mourir ; pouvoir de vie et de mort sur
soi-même, jus supremum vitae et necis, dont
l'homme abuse sans doute comme de toutes ses
facultés, mais qui n'en est pas

page 165

moins le titre primitif à la domination
universelle qu'il exerce même sur ses semblables,
et le caractère essentiel de sa dignité. Si les
lois fondamentales, qu'on appelle naturelles, sont
gravées dans le coeur de tous les hommes ,
pourquoi pas les lois civiles, qui sont tout aussi
naturelles, et même tout aussi nécessaires ; car
la société humaine ne peut pas plus subsister sans
lois civiles, que le genre humain sans lois
fondamentales ? L'ordre particulier de la
société est aussi naturel, aussi nécessaire que
l'ordre général de l'univers, et les conséquences
aussi naturelles, aussi nécessaires que les
principes. Laissons donc cette expression,
lois naturelles, gravées au fond des coeurs,
dans ce sens qu'il ne soit besoin d'aucune
autorité visible pour nous les faire connoître

page 166

et nous les faire observer, ces lois que l'on
croit gravées au fond des coeurs, parce qu'on ne
peut se rendre compte du moment où l'instruction
des leçons et des exemples en a développé l'idée,
et qu'on croit avoir toujours sues, parce qu'on
ne se rappelle pas de les avoir jamais apprises.
Ces lois expriment ce que *Dieu veut que
l'homme fasse , mais *Dieu a voulu que l'être
intelligent les reçût d'un autre être semblable à
lui, par une transmission orale ou écrite ; en
sorte que ces lois sont un fonds commun, et comme
le patrimoine de la société, que son auteur, père
des hommes, a substitué à ses enfans de génération
en génération, et que le pouvoir domestique dans
la société domestique, le pouvoir public dans la
société publique, font valoir, et doivent même
accroître au profit de leurs subordonnés.
Ainsi, loin de dire avec les déistes : " ce

page 167

que *Dieu veut que l'homme fasse, il ne le lui fait
pas dire par un autre homme, il le lui dit
lui-même et l'écrit au fond de son coeur " ; il
faut dire avec la raison et l'expérience : " ce que
*Dieu veut que l'homme fasse, il le lui fait dire
par un autre homme, et il lui parle ainsi
lui-même par le moyen de la parole qu'il lui
fait entendre, ou de l'écriture qu'il lui fait
lire " . Ainsi la parole et l'écriture, ou plutôt la
pensée exprimée par des signes sensibles à
l'oreille ou aux yeux, est le moyen unique de
communication entre les intelligences, et par
conséquent d'instruction.
Ici *Pufendorff réfute l'erreur de
*Jean-*Jacques *Rousseau, et tombe lui-même dans
une autre erreur.
" on dit ordinairement, dit cet écrivain, que cette
loi (naturelle) est naturellement connue à tout
le monde... etc. "

page 168

il n'est pas vrai que l'homme ait pu découvrir la
loi naturelle par la seule lumière de sa raison,
puisque les plus beaux génies, et les
philosophes de l'antiquité païenne les plus
appliqués à la recherche des devoirs de l'homme et
du pouvoir de la divinité, n'ont eu sur ces grands
objets que des notions très-imparfaites, et
qu'elles n'ont été sûres et distinctes, ces
notions des lois naturelles, que chez le peuple qui
en a conservé le texte écrit dans ses livres
sacrés. à le bien prendre, *Pufendorff parle comme
*J-*J *Rousseau, quoiqu'il paroisse combattre son
opinion ; aussi il se corrige lui-même, en
ajoutant à ce que nous venons de lire :
" d'ailleurs, les maximes les plus générales et les
plus importantes de cette loi sont si claires et
si manifestes, que ceux à qui on les
propose , les approuvent aussitôt, et que,
quand on les a une fois connues , elles ne
sauroient plus être effacées de nos

page 169

esprits " ; où l'on voit deux choses, l'une, que
nous ne connoissons ces lois qu'autant
qu'on nous les propose ; l'autre, que leur
naturalité , pour ainsi parler, consiste dans
leur correspondance avec la nature de notre
raison.
Ici l'on me permettra une digression sur le mot
nature et naturel , et sur l'abus qu'on en
a fait.
Nature vient de naître ; natura de nasci :
un être naît pour une fin, et avec les moyens d'y
parvenir ; cette fin et ces moyens composent sa
nature ; la nature suppose donc l'être créé, et
elle est la condition, et non la cause de son
existence.
Un être qui n'auroit point les moyens de
parvenir à sa fin, seroit hors de sa nature ; et
un être qui ne se serviroit pas de ses moyens pour
parvenir à sa fin, seroit encore hors de sa
nature.
Ce que nous venons de dire, convient à la société
comme à l'homme, à l'être social comme à l'être
individuel, puisque la société

page 170

commence, et qu'elle a une fin et des moyens d'y
parvenir.
L'homme vécut d'abord en société domestique ou de
famille ; il dut donc arrêter ses premiers
regards sur la nature domestique, puisqu'il n'en
connoissoit pas d'autre : aussi il appela
exclusivement, société naturelle, la société de la
famille ; religion naturelle, la religion de la
famille ; lois naturelles, les lois de l'une et de
l'autre société.
La société grandit ; elle sortit de la société
domestique, mais sans passer encore à la société
publique ; je veux dire qu'il n'y eut de
constitution véritablement parfaite et
naturelle que dans la famille, car les états
anciens, tous despotiques ou démagogiques,
n'avoient point de constitution politique, et
*M *De *Montesquieu en convient ; ainsi la
qualité exclusive de naturel resta à la
famille, et à tout ce qui sembloit lui
appartenir ; et parce que les brutes sont entre
elles, à quelques égards, en rapports
domestiques, *Justinien lui-même commença ses
institutes par cette définition impie, si elle
étoit autre chose qu'une ignorance grossière : " le

page 171

droit naturel est celui que la nature enseigne à
tous les animaux " .
Le droit naturel, la loi naturelle, la société
naturelle, la religion naturelle furent donc le
droit, la loi, la société, la religion de l'état
naissant, domestique, familier de l'homme, et ce
langage devenu faux, parce qu'il étoit exclusif,
se perpétua dans les écoles, dans le discours, et
produisit des jugemens erronés, et par une suite
nécessaire des actions perverses.
Les philosophes, partant de cette idée
très-juste, que la nature d'un être est sa
perfection, puisqu'elle est l'être fini, accompli,
attribuèrent toute perfection à cet état naissant,
natif, originel, de l'homme et de la société,
qu'ils appeloient l'état naturel.
Ainsi ils mirent l'état domestique bien au-dessus
de l'état public de société, et dès lors, le
sauvage au-dessus de l'homme civilisé. Les classes
inférieures de la société plus voisines de l'état
domestique, furent plus estimables que les
classes supérieures, et les enfans furent plus
naturels que les hommes faits.
Ainsi il n'y eut rien de parfait en législation

page 172

que la loi naturelle ; en religion que la
religion naturelle ; en droit que le droit
naturel ; en société que la société naturelle ; et
même comme si la famille n'étoit pas une
société ou que l'homme pût naître et vivre sans
famille, on opposa l'état de pure nature à tout
état de société.
C'est là la grande erreur de *J-*J *Rousseau, et
même de l'esprit des lois , et l'on est
affligé de voir *M *De *Montesquieu rêver aussi
un état de pure nature antérieur à la société,
où la paix seroit la première loi naturelle,
et comme *J-*Jacques, attribuer les désordres de
l'homme à la société qui en est le frein et le
remède, et sans laquelle même il n'y auroit
bientôt plus d'homme.
Cependant l'état naturel de l'homme et de la
société n'étoit plus, depuis long-temps, l'état
domestique. Un état où l'être ne peut pas
demeurer, n'est pas sa fin, son état naturel ; et
la société ne pouvoit pas plus stationner dans
l'état domestique, que l'homme ne peut rester
enfant.
Aussi nulle part les familles n'avoient pu
subsister sans se donner un gouvernement public ;
la religion naturelle se conserver

page 173

sans s'appuyer sur la religion révélée, ni la loi
naturelle se maintenir sans des lois
subséquentes et positives.
La véritable nature de la société est donc le
dernier état de société ou la société publique,
comme la vraie nature de l'homme et son état
nécessaire, est la société en général.
Ainsi la société publique est la perfection de la
société domestique, et la société en général la
perfection de l'homme.
Ainsi, comme dans les premiers temps, l'état
naissant étoit l'état naturel, ou plutôt l'état
natif ; dans les derniers temps, l'état naturel
est l'état fini, accompli.
C'est faute d'avoir fait cette observation, qu'on
a jeté de l'odieux sur les lois et les
institutions les plus nécessaires, parce que,
disoit-on, elles n'étoient pas naturelles, et que
l'on a présenté à la croyance des hommes les
opinions les plus absurdes et quelquefois les
plus funestes, sous prétexte qu'elles étoient
naturelles.
Ainsi le célibat religieux a été attaqué comme une
institution contraire à la nature , et une
violation manifeste de ses lois les plus
nécessaires, et l'on a oublié de distinguer

page 174

entre la nature de l'homme domestique, dont la fin
est sa reproduction dans un autre soi-même, et la
nature de l'homme public, dont la fin est le
service des autres, auquel le célibat rend
l'homme plus propre, en le dégageant de tous les
liens personnels, et c'est ce qui fait que le
célibat s'introduit par le fait dans le
militaire, comme dans le sacerdoce. Il est vrai
que la profession militaire a été comprise dans
l'anathème philosophique, et traitée aussi
d'institution contraire à la nature ; comme s'il y
avoit quelque chose de plus naturel au monde, que
de se consacrer, corps et biens, à la défense de
ses frères et au maintien de la société !
Ainsi il ne faut employer aujourd'hui dans la
législation, qu'avec une extrême circonspection,
le mot naturel , lois naturelles , droit
naturel , qui semblent exclure du naturel ,
c'est-à-dire, du raisonnable et du juste, tout
droit positif, et toutes lois subséquentes ;
tandis qu'il est vrai de dire que les lois
constitutives et réglémentaires de la société,
sont toutes des lois naturelles, lorsqu'elles sont
bonnes : ainsi la loi qui institue des tribunaux
pour punir les crimes, et la

page 175

loi qui dispose de la succession au pouvoir en
faveur des mâles, sont des lois naturelles, et
tout aussi naturelles que celles qui ordonnent
d'honorer le père et la mère , et qui
défendent de tuer et de voler.
Le baron de *Pufendorff flotte ici entre l'erreur
et la vérité ; il distingue trois états de
nature : le premier est la condition de
l'homme, considéré en tant que *Dieu l'a fait le
plus excellent de tous les animaux .
Le second état de nature est la triste
condition où l'on conçoit que seroit réduit
l'homme fait comme il est, s'il étoit
abandonné à lui-même en naissant, et destitué de
tout secours de ses semblables .
Le troisième est celui où l'on conçoit les

page 176

hommes totalement étrangers les uns aux autres, et
qui n'ont de liaison que celle de la condition
humaine, commune à tous les hommes ; comme si des
hommes qui ne sont pas membres de la même société
domestique ou politique, ne faisoient pas tous
partie de la même société religieuse, et
n'étoient pas tous frères, comme enfans du même
père, quoique quelquefois de mères ou d'églises
différentes !
Je n'ai pas besoin de faire observer au lecteur
combien peu il y a de précision et
d'exactitude, combien de vague et d'incorrect il y
a dans toutes ces définitions de l'auteur
classique le plus estimé.
Je reprends le fil du discours préliminaire.
C'est, dira-t-on, du pouvoir domestique et de la
première éducation, que l'homme doit recevoir la
connoissance des lois primitives, fondamentales
de toute morale et de toute société, et non en
aucune manière du pouvoir public. Mais où en est la
société, si, pour instruire les enfans, elle
compte sur les parens ? Les parens sont
pervertis, et les législateurs les ont
corrompus. Vous parlez

page 177

de la famille, quand l'homme n'en a plus ; et que
le lien sacré et indissoluble du mariage est
devenu la convention temporaire, le bail à terme
de l'intérêt et de la volupté, qui finit pour le
foible à la fantaisie du plus fort. L'éducation !
Est-ce l'éducation que le pauvre peut donner à
ses enfans, lui qui devenu plus corrompu sans en
être plus aisé, ne connoît d'autre dieu que son
intérêt, et par conséquent d'autre culte que
celui de lui-même ; lui qui, tourmenté par notre
luxe, plus encore que par ses besoins, sort dès le
matin pour aller chercher le pain que lui vend le
riche, rentre au soir quand sa faim est assouvie,
et ne peut donner à ses enfans d'autres leçons
que l'exemple d'une vie agitée par la cupidité,
quand elle n'est pas avilie par la misère ?
Est-ce l'éducation que l'enfant du riche reçoit
dans la maison paternelle ? Hélas ! Dans ces
temps déjà loin de nous, où l'on ne renfermoit
pas tout l'homme dans ses organes, et ses
destinées immortelles entre les deux termes si
rapprochés d'une enfance ignorante ou d'une
vieillesse débile ; lorsqu'il y avoit dans le
monde un autre dieu que le dieu des richesses,

page 178

un autre culte que celui des voluptés, d'autres
affaires que des intrigues d'ambition ou de
plaisir ; on voyoit fréquemment des hommes
puissans, même des chefs des nations, égarés un
moment par l'ivresse du pouvoir et par l'ivresse
de la vengeance, revenus à eux-mêmes, se
reprocher amèrement des exemples pernicieux, des
actions injustes, même une guerre légitime, s'ils
avoient excédé la mesure du mal qu'elle permet de
faire à ses ennemis, fonder des établissemens
pieux avec les deniers de l'iniquité, offrir à la
justice éternelle des institutions d'une utilité
durable pour la société, en expiation des maux
passagers faits à quelques hommes, et laisser des
monumens publics de leur foi à la divinité, de leur
espérance à une meilleure vie, de leur charité
envers leurs semblables, des monumens qui
attestassent leur repentir, même après que
l'histoire auroit oublié leurs fautes. Mais
aujourd'hui que l'univers plus éclairé s'est
débarrassé de cette censure incommode, et que
l'homme a rejeté ce frein importun, on boit dans
des coupes dorées l'oubli des maux que l'on a
faits ; on fonde des lieux de volupté,

page 179

pour expier d'atroces barbaries ; l'artiste
inutile ou la courtisanne effrontée, sont les
nouveaux dieux auxquels on consacre ces
dépouilles opimes, enlevées sur de malheureux
orphelins ou des veuves désolées ; et si l'excès
des plaisirs en amène la satiété, si ces fronts
rayonnans de joies insensées se couvrent de
sombres nuages, l'amitié même la plus intime ne
peut percer au fond de ces abîmes, et y
distinguer les remords de la vertu, des regrets de
l'ambition trompée, ou d'une haine que rien ne
peut assouvir.
Ce n'est plus même aujourd'hui de la religion
toute seule qu'il faut attendre le retour aux
idées conservatrices et aux vérités
fondamentales de l'ordre social. Sans doute la
religion remplissoit cette honorable fonction,
lorsqu'à elle seule étoient confiés
l'enseignement public dans la société et
l'éducation domestique de l'homme ; lorsqu'elle
scelloit toutes les alliances des familles,
sanctionnoit toutes les lois de l'état,
intervenoit même aux traités solennels des
nations, et que toujours combattue par les
passions, et toujours respectée par l'autorité,
elle marquoit du même sceau, elle instruisoit
par les

page 180

mêmes leçons, elle recevoit à la même table toutes
les grandeurs et toutes les foiblesses, et les
bergers comme les rois. Mais aujourd'hui qu'elle
partage avec les sophistes l'éducation de la
jeunesse, et avec des histrions l'enseignement
public ; aujourd'hui que l'on s'abonne à des
cours de morale, où le prédicateur sans mission,
les auditeurs sans devoir, n'ont d'autre rapport
entre eux que celui de quelque argent à gagner et
de quelques momens à perdre ; aujourd'hui que
récemment échappée à ces temps déplorables, où
timide et honteuse comme une prostituée qui
attend les passans dans des lieux écartés, pour
les inviter à voix basse, elle étoit objet de
scandale, si elle laissoit hors des temples
apercevoir son existence, elle portera
long-temps la marque des fers dont elle a été
flétrie ; lui confier exclusivement la
restauration de la morale, c'est décréditer la
morale même, ou du moins en interdire la
connoissance à tous ceux qui ont rompu sans retour
avec la religion, et qui élèvent leurs enfans dans
l'éloignement de ses instructions et la haine de
son culte. La religion, autrefois considérée
comme le plus riche propriétaire, dépouillée

page 181

aujourd'hui de ses biens, partagera le mépris qui
suit la pauvreté dans une société de
propriétaires ; elle donnoit des leçons au riche
et du pain au pauvre ; quand elle n'aura plus que
des leçons à donner au pauvre, et qu'elle
demandera du pain à tout le monde, toute
autorité s'élevera contre la sienne. Le
bel-esprit du quartier lui disputera sa mission,
et l'homme puissant son influence. Que
pourroit-elle faire pour affermir l'état,
lorsqu'elle ne pourra plus assurer la famille, et
qu'au mépris de son enseignement le plus formel et
de sa pratique la plus constante, la loi civile
permettra peut-être la dissolution du lien
conjugal, et l'homme séparera ce que *Dieu a
joint ?
Les gouvernemens révolutionnaires, et ils le sont
dans beaucoup d'états, instrumens aveugles d'une
philosophie insensée, ont détruit la
souveraineté de la religion, l'autorité de la
morale, l'influence d'une bonne éducation, le
principe de tout pouvoir, le motif de tout
devoir ; c'est à une meilleure philosophie, et à
des gouvernemens plus éclairés à la rétablir. Des
sophistes ont dit que les lois éternelles de la
morale étoient

page 182

gravées au fond des coeurs, et ils ont jugé
superflu d'instruire l'enfant à connoître l'auteur
de toute morale. Une meilleure philosophie
mettra toutes ces vérités sous les sens, et elle
en fera à la fois le lait de l'enfance et le pain
des forts. L'enseignement en étoit circonscrit
dans les temples, et ces lois éternelles ne se
lisoient que dans le livre élémentaire du premier
âge ; des gouvernemens éclairés les feront
retentir dans les tribunaux, et les placeront dans
le livre même de la nation et le code de ses lois,
et ils en feront le complément, et comme le
couronnement de l'éducation publique, de cette
éducation jusqu'à présent si déplorablement
négligée, ou si faussement dirigée, qui menaçoit
également la société de tout ce qu'elle
enseignoit aux jeunes gens, et de tout ce qu'elle
leur laissoit ignorer. C'est principalement à cette
partie intéressante de la nation, ou plutôt à cette
nation qui nous succède, que je consacre cet
ouvrage. On lui apprend beaucoup de choses
utiles seulement à l'homme ; qu'elle s'instruise de
la seule science nécessaire à la société, et qu'à
tant de connoissances qui ne donnent que de
l'esprit, elle joigne la

page 183

seule étude qui forme la raison de l'homme social,
en lui donnant la raison du pouvoir et des
devoirs. Un auteur célèbre a donné l'esprit des
lois ; il est temps de donner ou de rappeler
la raison des lois, et de chercher moins
l'esprit de ce qui est, que la raison de ce qui
doit être.
Un jour, les gouvernemens éclairés par leurs
erreurs, et sages de leurs fautes, proclameront
hautement à la tête de leurs lois ces lois
éternelles dans leur principe, primitives dans la
date de leur promulgation, fondamentales de tout
l'ordre moral et social, germe fécond de toutes les
lois subséquentes, " où se trouvent, dit
*M *Bossuet, les premiers principes du culte de
*Dieu et de la société humaine " ; ces lois,
première parole de *Dieu, première pensée de
l'homme, éternel entretien de la société, et qui
seront à l'avenir l'inébranlable fondement de
l'édifice de la société, et le frontispice
auguste du temple de la législation. Des
gouvernemens insensés ont dit à l'homme : " la loi
que nous te donnons sera ta seule morale " , et des
gouvernemens sages lui

page 184

diront : " la morale que *Dieu t'a donnée sera ta
seule loi " .
Une vaine philosophie a cru, depuis quarante ans,
révéler à ses adeptes une vérité inconnue, en leur
disant dans le contrat social : " si le
législateur, se trompant dans son objet, établit
un principe différent de celui qui naît de la
nature des choses, l'état ne cessera d'être agité,
jusqu'à ce qu'il soit détruit ou changé, et que
l'invincible nature ait repris son empire " ; et la
religion, depuis quatre mille ans, faisoit
chanter aux plus simples de ses enfans ces
paroles, dont le passage qu'on vient de lire n'est
que le fastueux commentaire : " si *Dieu ne bâtit
la maison, ceux qui la bâtissent travaillent en
vain " .
Il faut donc placer le souverain législateur à la
tête de la législation, et se pénétrer de cette
vérité philosophique, et la plus philosophique des
vérités : que la révolution a commencé par la
déclaration des droits de l'homme, et qu'elle
ne finira que par la déclaration des droits de
*Dieu .

page 185

écoutez, sur la nécessité de commencer la
jurisprudence par la religion et la morale, et de
fonder la justice humaine sur la justice divine,
le premier publiciste de son temps, et
peut-être le plus grand philosophe de tous les
temps, le rival de *Newton en géométrie, et qui lui
étoit si supérieur sur tout le reste. " il seroit
aussi fort utile, dit *Leibnitz, de faire entrer
dans un système de droit naturel les lois
parallèles de droit civil des romains... etc. "
il s'élève contre les auteurs qui séparoient la
jurisprudence de la religion, et il accuse
d'athéisme la politique de *Pufendorff, pour avoir
dit : que la fin de la science du droit naturel
est renfermée dans les bornes de cette vie .
" pour avoir, reprend *Leibnitz, tronqué la fin
du droit naturel, il s'est ainsi manifestement
engagé à resserrer trop son objet... etc. "

page 188

mais il ne suffit pas de reconnoître en principe,
de proclamer même " que la loi doit être la
volonté de *Dieu et la règle de
l'homme " , il faut que les lois soient empreintes
du sacré caractère de la divinité. Des peuples
ignorans ont pu, sur la foi de leurs chefs,
recevoir, comme inspirées par les dieux, des lois
fausses et absurdes, et croire à la nymphe de
*Numa ou aux extases de *Mahomet ; mais un peuple
raisonnable veut voir briller sur le front du
législateur qui descend de la montagne sainte avec
les tables de la loi, l'auréole mystérieuse qui lui
garantit la vérité de ses communications avec la
divinité, et il ne reconnoît pas ce signe
auguste dans une législation foible et déréglée,
complice de ses passions ou même instigatrice de
ses désordres. L'erreur la plus grave des
législateurs sophistes, et des sophistes
législateurs de notre siècle, est d'avoir été
chercher leurs modèles dans un autre monde tout à
fait étranger à celui que nous habitons, dans le
monde païen, de n'avoir pas vu que l'imperfection,
le désordre, disons mieux, la barbarie de la
législation grecque et romaine, ne pouvoit convenir
à des peuples parvenus à l'âge de raison, et de
n'avoir pris en aucune considération tout ce que
vingt siècles d'enseignement de la morale

page 189

épurée du christianisme et de pratique des
vertus qu'elle prescrit, avoient mis, même à
l'insçu des peuples, de justesse dans leurs idées,
de tempérance dans leurs habitudes, de force enfin
et de fixité dans leurs principes.
Quelques personnes même éclairées et vertueuses,
conviennent de la perfection des lois civiles qui
prennent pour base la morale religieuse ; mais
elles désespèrent de notre raison, et elles ont
sans cesse à la bouche ces mots de *Solon : " je
n'ai pas donné aux athéniens de bonnes lois, mais
les meilleures qu'ils pussent recevoir " . Cette
erreur seroit de la plus dangereuse conséquence ;
et si elle pouvoit être adoptée comme une règle
de législation, elle renouvelleroit dans le monde
chrétien, ou elle prolongeroit le scandale donné,
il y a trois siècles, par le luthéranisme, d'une
société qui, parvenue au terme extrême de la
civilisation, revient d'elle-même en arrière,
renonce au bien qu'elle connoît, se dégoûte de la
perfection même, et retombe dans l'état foible et
corrompu dont elle a eu tant de peine à sortir.
Les législateurs anciens ne pouvoient pas donner
à leurs peuples des lois parfaites, dont ceux-ci
n'avoient

page 190

pas même d'idée. Les philosophes d'alors
s'élevoient contre les abus du divorce ; mais nous
ne voyons nulle part qu'ils se soient élevés
contre le divorce lui-même, comme contre le plus
grand des abus ; et les plus graves personnages de
l'antiquité obéissoient à toutes les
extravagances du culte idolâtre, et à toutes les
barbaries de la politique païenne. Il falloit un
autre législateur pour dire aux hommes, au temps de
la plus effroyable corruption, soyez
parfaits, et pour leur donner la force de le
devenir, en rejetant de la société toutes ces lois
imparfaites, atroces, infâmes, qui
déshonoroient la législation païenne. Aussi ce
législateur donnoit pour preuve de sa mission à
ceux qui l'interrogeoient, qu'il avoit redressé les
boiteux, fait entendre les sourds, et voir les
aveugles ; et ces législateurs qui, prenant pour
guide la foiblesse incurable de nos penchans,
plutôt que la force toujours croissante de notre
raison et de nos lumières, veulent ramener des
nations qui ont goûté le don céleste à
l'ignorance et à l'infirmité du premier âge,
pourront un jour répondre à la postérité, qui leur
demandera compte de l'usage qu'ils ont

page 191

fait de leur pouvoir, qu'ils ont ôté la lumière à
des peuples qui l'avoient reçue, rendu sourds à la
vérité des hommes qui l'avoient entendue, et fait
boiter dans les voies de la sagesse, des nations
qui depuis long-temps y marchoient d'un pas sûr.
Au lieu donc de prendre pour règle de la
législation cet adage, que le mieux est
l'ennemi du bien, fondé sur un sophisme, qui
consiste à appeler mieux en lui-même ce qui
paroît mieux à l'homme, et qui souvent est mal, il
faut appliquer à l'art des lois ce qui a été dit de
l'art des vers,
" qui ne vole au sommet, tombe au plus bas degré " .
Parce qu'à la plus extrême corruption des moeurs,
il faut opposer la plus grande perfection des lois,
et placer la rectitude absolue dans la règle
universelle.
Et qu'on ne dise pas qu'il faut des lois
différentes selon les différens climats ; car c'est
en vain qu'on voudroit réchauffer une erreur
décréditée du vivant même de ses plus zélés
partisans. Le climat peut influer sur les
habitudes physiques ou les manières ; les moeurs ne
sont jamais que le résultat des

page 192

lois, comme les lois deviennent le résultat des
moeurs. Ce n'est pas parce que les hommes sont
blancs ou noirs, qu'ils vont nus ou vêtus, qu'ils
se nourrissent de fruits ou des produits de leur
chasse, qu'ils habitent sous terre ou qu'ils
couchent à l'air, qu'il leur faut des lois ; mais
parce qu'ils sont ambitieux, avares, voluptueux,
féroces : or, ces passions, partout
originellement les mêmes, vivent sous les glaces
du pôle comme sous les feux de l'équateur. Le
cosaque *Pugatschew étoit ambitieux comme
l'italien *Mazzaniello ; le lapon qui vend ses
peaux de renne, est cupide comme l'asiatique qui
pèse ses perles ; et la fièvre d'amour consume le
kamtschadale comme l'africain. Mais si l'homme
partout naît avec les mêmes passions, la société
accroît leur violence en proposant plus d'objets
à leurs désirs. Ainsi il y aura plus d'ambition
là où il y aura moins de fixité dans le pouvoir ;
plus de cupidité là où il y aura plus de commerce ;
plus de volupté là où les arts seront moins
retenus ; et il y a de quoi trembler de voir tous
les gouvernemens chrétiens, livrés au même esprit
de vertige, favoriser à la fois, et même
exclusivement, et les doctrines populaires

page 193

de ne jamais commencer ou finir leur repas, sans
bénir l'auteur de la nature. Ces deux coutumes
n'avoient plus rien de commun avec les hommes de
nos jours ; le monde les avoit mises dans un
entier oubli, sans considérer que cet oubli
n'étoit pas seulement une absence de
catholicisme, mais un abandon des principes
religieux, usités chez les peuples de tous les
pays et de tous les âges.
L'oubli de la prière domestique devoit amener
celui de la prière publique. C'étoit par des noms
dérisoires, que les grands et les riches du monde
caractérisoient désormais le chant des pseaumes et
des cantiques, accompagné des orgues et des
autres instrumens consacrés au culte public. Ces
noms exprimoient hautement leur opinion sur les
offices divins, dont ils faisoient le pis aller
de la dernière classe du peuple, comme s'il
n'appartenoit qu'à la populace de trouver une
consolation divine dans le culte public, et que
pour n'être point exclus de la classe des
honnêtes gens, il fallût renoncer au plus sublime
de tous les devoirs qui puissent ennoblir
l'existence de l'homme, au devoir d'invoquer
publiquement l'auteur de tous

page 194

les biens, celui d'unir sa voix à celle de ses
semblables pour chanter ses plus touchantes
merveilles, et pour emprunter dans ce concert
mutuel de louanges, de bénédiction et d'amour,
les mêmes prières que celles chantées par les
justes des premiers âges, qui le seront encore par
ceux des derniers temps, et qui le sont en ce jour
par les fidèles de toutes les églises. Certes, si
c'est là se mésallier dans ses actions, il est
beau de se mésallier ainsi ; si c'est là se
séparer d'un monde qui se regarde comme l'unique
dispensateur du crédit, de la faveur et de
l'estime ; si c'est là devenir pauvre d'esprit dans
ses moyens, c'est ainsi qu'il convient à l'homme
juste et craignant *Dieu, de séparer sa cause de
celle d'un monde corrompu, de se vouer à ses
mépris, et de se glorifier de ses outrages.
Mais cet homme riche et craignant *Dieu ne se
trouvoit presque plus parmi les grands et les
riches du siècle. Nous l'avons dit : la cour et la
ville n'avoient plus en général d'autre culte que
celui de leurs passions, ni ne vouloient plus
entendre parler d'autres dieux, d'autre ciel, ou
d'autre enfer que de

page 195

ceux de la fable, lesquels n'étant plus pour eux
qu'un sujet d'amusement et de plaisanterie sur les
théâtres, ne leur offroient plus dans l'illusion de
la scène, qu'une fable dans la théologie sacrée de
tous les peuples, et qu'un dieu, qu'un ciel, et
qu'un enfer mythologique dans la religion même des
chrétiens.
Mais il n'étoit plus dès lors nécessaire de
fléchir la justice d'un tel dieu, par des
abstinences, des jeûnes, des expiations et des
satisfactions ; dès lors un ciel et un enfer si
peu croyables, ne méritoient pas que l'on se
gênât beaucoup pour éviter des châtimens ou
mériter des récompenses, sans certitude comme sans
valeur. Ainsi devoit raisonner le monde, selon ses
nouveaux principes ; ainsi la corruption du coeur
amenoit pour lui celle de l'esprit, et la
corruption de l'esprit rendoit incurable celle de
son coeur. Ainsi les lois de l'église sur les
abstinences, les jeûnes, les expiations et les
satisfactions pour les fautes commises, n'étoit
plus pour ce monde corrompu dans tout son être,
qu'un sujet habituel de transgression et de
railleries, et le mépris de ces lois, non moins
sacrées chez tous les peuples que la religion
même, ni moins

page 196

raisonnables que l'idée d'une justice éternelle, le
mépris de ces lois étoit affiché publiquement à
l'époque de la révolution.
Les hommes devenus étrangers à la satisfaction
personnelle de leurs fautes, ne devoient plus
même songer aux rites funèbres institués chez tous
les peuples, moins encore pour honorer la cendre
des morts, que pour leur tenir lieu d'expiation
dans l'autre vie. Tel est le caractère spécial de
l'impiété, d'affoiblir, de relâcher, ou même de
rompre les liens les plus saints des familles.
Ainsi pour l'incrédule, toute communion de
sentimens et de pensées, tout devoir religieux
des vivans envers les morts cessent d'exister. La
reconnoissance des enfans expire pour eux à la
mort de leurs parens, on n'est plus au delà qu'un
vain souvenir. Ainsi l'incrédulité devenant
générale parmi les grands et les riches du siècle,
nous les avons vus négliger généralement les rites
funèbres, ou n'en plus faire qu'un culte
d'ostentation et d'orgueil, où le coeur n'avoit plus
de part. Nous les avons vus ne tenir plus aucun
compte des fondations sacrées de leurs ancêtres,
accuser leur religion de superstition,

page 197

et leur zèle pieux de fanatisme. De quoi
pourront-ils donc se plaindre, lorsque d'autres
incrédules, armés de la massue révolutionnaire,
viendront s'emparer des fondations sacrées de leurs
ancêtres, briser avec fureur le marbre de leurs
tombeaux, et en violer avec dérision la
sépulture ? Dans les vues d'une providence
suprême, ceux-ci ne doivent-ils pas être les
instrumens de sa justice, pour venger les morts
sur les vivans, de l'oubli des rites funèbres, et
des autres outrages domestiques faits à leur
mémoire ?
Des hommes sans affection religieuse pour leurs
ancêtres, ne pouvoient en être pénétrés pour leurs
propres enfans, et il devoit leur importer peu que
les premières époques de la vie, celles qui
laissent à leur suite les traces les plus
ineffaçables, fussent ou non consacrées par
l'église dans ses solennités saintes. Les grecs et
les romains, idolâtres dans les temps les plus
corrompus de leurs républiques, l'emportoient en
principes et en sentimens moraux sur cette
génération d'incrédules. Ceux-là, du moins, se
faisoient un devoir de célébrer, en présence de
leurs dieux, l'entrée de leurs enfans dans

page 198

le second âge de la vie. C'étoit sous les
auspices de ces dieux qu'ils les revêtoient de la
robe virile. Ce jour étoit pour eux une fête
consacrée par des prières, des offrandes et des
sacrifices. Quoi donc ! Tous les peuples
marquent par des cérémonies religieuses la même
époque de l'adolescence ! Cette génération
d'incrédules étoit la seule sur la terre qui
regardât comme très-superflu de faire intervenir
la divinité pour rien dans les prémices des
années. En vain l'église multiplie ses moyens pour
éclairer en ce moment, et pour fixer à jamais le
choix de la raison naissante des enfans dans
l'amour de la sagesse. Le sacrement de la
confirmation, établi selon l'étymologie de son
nom, pour confirmer les disciples de la foi dans
l'exercice de tout bien ; la première
communion, qui ne met pas seulement toutes les
vertus à la portée de l'adolescent, mais qui
l'unit à l'auteur même de toutes les vertus, ces
deux époques mémorables de la vie chrétienne, qui,
ne fussent-elles pas d'institution divine,
seroient encore les plus précieuses de toutes les
institutions, pour orner, embellir et consacrer
l'existence de l'homme dans ses commencemens ;

page 199

ces deux époques religieuses n'avoient plus
aucune valeur morale pour les sages du siècle.
Elles n'étoient plus au gré de leur opinion que
des coutumes peut-être bonnes à réformer, pour
économiser les loisirs de leurs enfans ; et
lorsque ceux-ci s'approchoient des saints autels,
sous de tels auspices, on les eût pris pour
autant d'orphelins, abandonnés de leurs proches,
qui ne se réservoient pour eux que le soin
d'effacer bientôt de leur esprit l'idée de ces
solennités saintes.
De plus, l'opinion des impies prévalant de jour en
jour, elle cherchoit à retrancher de
l'enseignement public et domestique tout
enseignement chrétien, et à laisser vivre les
enfans dans un tel oubli de leurs rapports
immortels avec *Dieu, qu'ils finissent par ne plus
y croire. Tel étoit le voeu d'une fausse sagesse,
qui commençoit à s'exécuter dans la capitale, par
l'établissement de quelques pensionnats, où
l'éducation de la jeunesse se trouvoit à la merci
du premier novateur ; où déjà l'on osoit demander
aux pères et aux mères, avec le sang froid du
plus coupable pyrrhonisme, dans quelle religion,
ou dans

page 200

quelle philosophie ils vouloient que leurs enfans
fussent élevés.
Ainsi les grands et les riches du siècle ne
cherchoient plus qu'à se séparer de la religion et
de l'enseignement vulgaire.
Ce n'étoit plus eux, ni leurs femmes, ni leurs
enfans, qui venoient à leur tour dans les
paroisses de *Paris, selon la coutume vénérable de
leurs ancêtres, présenter le pain bénit, en signe
d'alliance spirituelle avec *Jésus-*Christ et avec
tous les fidèles de son église. Ils laissoient aux
simples bourgeois le soin de remplir en personne
cette cérémonie sentimentale, et ils estimoient
que pour eux-mêmes, c'étoit assez de se faire
remplacer par leurs laquais. Les bourgeois, à leur
exemple, cherchoient à s'acquitter par suppléans
de cette offrande sacrée, seul et précieux reste
des anciennes offrandes, et dont on ne faisoit
plus ainsi qu'un office de mercenaires.
Ce que nous disons de l'éloignement
qu'apportoient en général les premières classes à
ces rites fraternels, qu'il faudroit inventer,
s'ils ne l'étoient déjà, pour resserrer les liens
qui unissent ensemble les hommes, nous le disons
de tous les autres rites. S'ils s'en
acquittoient

page 201

encore quelquefois, forcés par des convenances
d'étiquette, s'ils daignoient eux-mêmes paroître
dans les églises, c'étoit avec un air de
dissipation et d'ennui, qui ne déceloit que trop
les sentimens irréligieux de leurs âmes, et
insultoit hautement à la piété publique.
Mais les grands et les riches du siècle, en
donnant ainsi l'exemple de tous les genres de
transgression religieuse, et en léguant, pour
ainsi dire, le culte public au bas peuple, comme
s'il n'étoit plus qu'un héritage d'ignominie, ne
voyoient pas, sans doute, combien par là même ils
appeloient, sur eux, des années de terreur et
d'alarmes. Maintenant que les maux qu'ils ne
craignoient point leur sont échus en partage, ne
cessons, toutefois, de le leur répéter, afin qu'ils
ne l'oublient, ni ne le méconnoissent, et que les
siècles futurs en conservent une éternelle
mémoire : " il est une vérité, que tous ceux qui
avoient parmi nous le pouvoir,

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le commandement ou les richesses, avoient trop
malheureusement méconnue ; c'est que les peuples
comme les particuliers, ne sauroient se
dépouiller de ce sentiment d'égalité qu'ils
tiennent de la nature. Il est donc essentiel pour
les contenir dans l'ordre de la subordination
sociale, de les rappeler sans cesse à l'idée de la
subordination religieuse. Il est donc essentiel
que les premières classes de la société
viennent se mêler souvent avec le peuple dans les
mêmes temples, pour reconnoître avec lui le
domaine souverain du père commun des hommes, et
y participer aux mêmes offrandes, aux mêmes
sacrifices, aux mêmes instructions religieuses
et morales. Alors le peuple se soumet plus
volontiers à ceux qu'il regarde comme les agens
secondaires de la providence, et qu'il croit
responsables de leurs oeuvres devant le même
tribunal de *Dieu. Alors le sentiment de l'égalité
primitive n'est plus compromis par les
distinctions sociales. La piété des riches et des
grands est un aveu, un témoignage continuel pour
les dernières classes que ces distinctions
cesseront un jour, et qu'il n'existera plus à la

page 203

fin de la vie d'autre distinction entre les
hommes, que celles que la vertu ou le vice y
auront mises. Quand un état est ainsi ordonné, il
est heureux et tranquille, et le peuple souffre
avec moins de peine d'être gouverné ; mais
lorsque la religion n'est plus respectée dans le
monde, lorsque l'égalité primitive que le peuple
se contentoit de trouver dans son culte, n'est
plus comptée pour rien par les premières classes
de la société ; lorsqu'il s'établit une cause de
séparation entre les habitans d'un même empire,
qui relègue le peuple dans la boue, et concentre
les nobles dans les palais ; lorsque le peuple
s'aperçoit que ceux qui le dominent ne croient plus
à la fraternité religieuse ; lorsqu'il ne les
voit plus prosternés avec lui, en présence du
même dieu, devant les mêmes autels ; lorsqu'il
n'a plus avec eux d'autres rapports que ceux des
services et des devoirs, et qu'il reconnoît qu'on
n'y met plus d'autre prix que celui du métal qui en
est le salaire ; alors le peuple outragé fait un
retour amer et profond sur lui-même ; il
s'indigne de ne plus voir en lui que le rebut de
la société, et il

page 204

ronge avec désespoir, dans le fond de son âme, le
frein de la tyrannie et de la contrainte. C'est
l'heure, c'est le moment des grandes révolutions ;
le peuple est prêt, et il n'attend plus que le
signal de l'anarchie pour se venger de la
fortune, qui n'est plus à ses yeux qu'un aveugle
hasard, et des riches, et des grands, dont la
grandeur et les richesses n'ont plus rien qui ne
l'importune " .
Dans cet état déplorable de choses, quelques
ministres de la vérité faisoient en vain retentir
ses oracles à l'oreille des princes et

page 205

des magistrats ; ils les prévenoient en vain des
malheurs qui les menaçoient. La voix de ces
ministres n'étoit plus entendue. Leur formidable
prophétie ne frappoit plus personne.
En vain le sensible *Fénélon avoit jeté le
premier cri d'alarme au commencement du siècle.
" qui pourra remédier, disoit-il, aux maux de nos
églises... etc. "

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en vain au milieu du siècle, le père *La *Neuville
s'écrioit-il à la vue de ces maux qu'il voyoit
tout prêts à tomber sur la *France : " ô religion
sainte de *Jésus-*Christ ! ... ô *France ! ô
patrie ! ô pudeur ! ô bienséance ! ... etc. "
on ne trouvoit dans ces paroles qu'un jeu de
l'imagination et un apprêt de l'éloquence.
En vain un autre orateur, nouveau *Jonas,
répète-t-il sur la chaire de *Versailles

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ces terribles paroles : encore quarante jours, et
*Ninive sera détruite. Les princes et les
courtisans se méprennent sur l'application de ces
menaces ; ils supposent que le ministre de
*Jésus-*Christ les adresse à *Louis *XV dans les
derniers jours de sa vie : et c'est leur entière
subversion qu'il leur prédit, s'ils ne se
hâtent de se corriger dans leurs principes et dans
leurs moeurs.
En vain ces hommes, dont le sublime emploi étoit
de consacrer leurs études et leur zèle à la
défense de la religion, dénonçoient au
gouvernement l'abîme qui s'ouvroit sous ses pas,
si les dépositaires de l'autorité ne venoient au
secours de la religion et des moeurs outragées.
Leurs censures, chef-d'oeuvre de raisonnement et de
dialectique, restent ignorées, et les grandes
vérités qu'elles

page 211

contiennent, trouvent à peine quelques lecteurs au
milieu d'un siècle frivole.
En vain le clergé, dans ses assemblées, joint ses
instructions à celles de ces écoles de
théologie. Ses instructions sont regardées comme
le tribut qu'il doit payer à son ministère.

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Ses craintes sur l'avenir sont accueillies comme
l'effet d'une terreur panique ; tout ce qu'il dit
en faveur du salut public, on le croit dit pour
l'unique salut de ses richesses, et le
gouvernement est loin d'en faire le sujet de ses
propres alarmes.
En vain, trois ans avant la révolution, un
célèbre missionnaire faisoit retentir

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les voûtes de l'église de notre-dame de ces
terribles prédictions : " oui, c'est à la religion
et au gouvernement que ces sophistes en
veulent... etc. " de telles prédictions n'avoient
pas même le mérite de passer pour vraisemblables.
En vain l'année qui précéda la révolution, un des
plus éloquens orateurs français, prêchant devant la
cour, décrivoit, non plus comme éloignés, mais
comme présens, les maux qui devoient fondre tout à
la fois sur un gouvernement

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où la cour pervertissoit la ville, la ville les
provinces, où la religion et les moeurs antiques
étoient foulées aux pieds par ceux même qui
devoient commander à l'opinion. Un seul mot nous
décèle l'effet de son discours sur l'esprit des
princes. il seroit difficile, disoit l'un d'eux
au maréchal *De *Mouchi, de mieux plaider la
cause du clergé .
Malheureux princes ! Semblables dès lors à ces
idoles dont parlent les livres saints, ils avoient
des yeux, et ne voyoient point, des oreilles, et
n'entendoient point. La justice du ciel les avoit
déjà frappés de cet esprit de vertige qui n'étoit
point inconnu aux païens eux-mêmes.
Mais lorsque le clergé français tonnoit de toute
part contre la corruption générale, lorsqu'il
faisoit retentir, depuis tant d'années, les
terreurs de la justice divine contre les princes et
les grands, contre les magistrats et les autres
dépositaires de l'autorité civile, que faisoit-il
lui-même pour arrêter

page 215

le cours de cette redoutable justice ? Cette
corruption le gagnoit insensiblement dans une
partie de ses ministres, et on voyoit s'accomplir
pour la *France le plus terrible de tous les
châtimens dont l'éternel ait menacé par ses
prophètes les nations dégénérées, celui de leur
envoyer dans la personne de ces mauvais ministres,
des pasteurs qui ne se cherchent
qu'eux-mêmes , et qui, loin de les convertir
par leurs exemples, achèvent de combler par leurs
scandales la mesure de l'iniquité publique. Ainsi,
selon les impénétrables jugemens de *Dieu, les
prêtres répondent des crimes des peuples, ceux-ci
des crimes des prêtres, et la réprobation des
empires se consomme par le crime de tous.
Loin de nous toutefois d'avancer que tous les
prêtres, tous les évêques fussent déchus de la
sainteté de leur état. Si nous osions le dire, nous
serions à l'instant démentis par les grandes et
sublimes vertus que le clergé français a montrées
dans le cours de cette révolution.
Les principes de son enseignement étoient
unanimes. Nulle querelle religieuse n'agitoit
l'église gallicane. Celle du jansénisme

page 216

sembloit tendre vers sa fin. Tous les évêques,
toutes les écoles de théologie, tous les
séminaires professoient la même doctrine. Ce
n'étoit donc pas dans sa foi que le clergé de
*France étoit déchu de son antique gloire. Ce
n'étoit pas, non plus, dans ses études
religieuses. Ces études étoient, sans doute,
susceptibles d'amélioration. Mais ce qui restoit à
faire sur ce point, étoit suffisamment indiqué par
la nature des maux actuels de l'église. Les
maîtres pieux et zélés ne manquoient pas
d'ailleurs au clergé de *France pour former des
ecclésiastiques à toutes les vertus de leur état.
Une congrégation entière, celle des sulpiciens,
étoit encore ce que son instituteur l'avoit
établie vers le milieu du dix-septième siècle. Ses
membres, consacrés exclusivement à l'éducation des
clercs, offroient à leurs élèves les modèles de la
simplicité des premiers âges de l'église. Nul
faste dans leurs leçons, nul apprêt dans leurs
discours, l'esprit d'humilité, d'abnégation,
d'absolu dévouement au corps des premiers
pasteurs, distinguoient encore cette congrégation
en 1789, et lui méritent la juste vénération du
monde chrétien.

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D'autres instituts et quelques sociétés locales
remplissoient avec édification les mêmes devoirs ;
et si tous les évêques n'avoient promu au
sacerdoce que des sujets formés sur de tels
modèles, ils n'auroient pas eu depuis si fort à
gémir sur la désertion d'une partie de leurs
prêtres. Mais parmi les évêques, tous ne
s'occupoient pas sérieusement des intérêts de la
religion, et des moyens les plus sûrs de la sauver
des attaques des impies. L'esprit d'une funeste
philosophie s'étoit glissé dans tous les ordres
du clergé. Quoi ! De jeunes clercs dans les
séminaires et dans les congrégations
religieuses, de jeunes novices dans certains
monastères, avoient été séduits sur les marches
même des autels, et ne promettoient plus à
l'église que des contempteurs domestiques. Mais
n'est-ce pas de ces lévites et de ces prêtres que
les livres des machabées semblent nous raconter
les crimes et nous annoncer les châtimens,
lorsqu'ils nous parlent des lévites et des
prêtres de *Juda ? " les fonctions de l'autel,
disent-ils, ne les attachent plus... etc. "

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nous sommes donc loin de nier que l'église de
*France n'eût besoin d'une grande réforme dans le
corps de ses pasteurs, lorsque la plus terrible
persécution est venue fondre sur elle.
Mais comment cette église que venoit d'illustrer
dans le dernier siècle tant de savoir et de
piété, tant de grands hommes et de grands
saints ; comment cette église si florissante
parmi toutes les églises, et dont

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le clergé avoit mérité, par ses vertus comme par
ses lumières, de fixer le respect et la
vénération du monde chrétien ; comment cette église
se trouvoit-elle, dans l'espace d'un siècle, si
différente d'elle-même, si tristement déchue dans
les moeurs d'une partie de ses ministres, si près
enfin de tous les genres de relâchemens et d'abus,
qu'au milieu des décombres de ses temples et de ses
autels renversés, au milieu de l'exil, du
bannissement, de la déportation et du martyre de
ses prêtres, ceux-ci peuvent encore s'écrier avec
cet athénien : si nous n'avions péri, nous
périssions ?
plusieurs causes avoient conduit l'église
gallicane dans cet abîme de maux. Essayons de les
indiquer pour l'instruction de toutes les églises,
afin que les pasteurs de tous les pays et de tous
les âges entendent et comprennent ce qui peut les
sauver ou les perdre dans l'opinion des peuples.
Première cause. les scandales des mauvais
prêtres. s'il existoit encore tant de bons
prêtres à l'époque de la révolution, comme la
révolution elle-même l'a prouvé,

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disons-nous, d'une manière si remarquable,
pourquoi leur exemple ne balançoit-il pas, aux
yeux des peuples, celui des mauvais prêtres ? C'est
que le scandale des uns étoit visible aux yeux de
tous, et que l'édification des autres demeuroit
cachée. Les bons évêques résidoient dans leurs
diocèses, les bons prêtres des paroisses ou des
divers instituts ne sortoient guère de leurs
pieuses retraites, s'ils n'étoient appelés au
dehors pour l'exercice de leur saint ministère.
Le monde les ignoroit. Les ecclésiastiques
mondains étoient les seuls à se montrer partout,
à la cour, à la ville, dans les promenades et dans
les cercles, dans les jeux, les spectacles et les
divertissemens profanes. C'est par eux que les
sophistes avoient accoutumé le peuple de toutes les
classes à juger de l'utilité du sacerdoce pour le
bonheur public, et il en résultoit que le peuple,
déjà scandalisé par l'exemple de telles moeurs, en
croyoit plus aisément aux calomnies de ces
sophistes contre les prêtres.
Seconde cause. le mauvais choix dans les
nominations aux charges et aux dignités

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du sanctuaire. fatal abus, qu'il n'étoit point
au pouvoir de l'église seule de réformer, et que
l'esprit de la cour, trop aveugle sur ses vrais
intérêts et sur ceux de la *France, portoit au
comble, dans les derniers temps, sans laisser même
l'espoir d'un amendement salutaire.
Troisième cause. la pluralité des bénéfices,
contre laquelle toutes les lois de l'église sont si
fort prononcées, qu'il eût suffi de leur
exécution pour faire cesser ce juste motif
d'indignation publique. Mais cet abus, qui ne
regardoit guère, après tout, que les grands
bénéficiers, tenoit également à la cour, et la
cour n'étoit pas plus disposée à souffrir des
limites à ses faveurs, que les courtisans des
bornes à leur ambition.
Quatrième cause. le mauvais usage des richesses
ecclésiastiques. " ces richesses ne nous
appartiennent pas, disoit saint *Augustin, nous n'en
avons que la simple administration. Leur fin est
d'entretenir le prêtre qui travaille à l'autel, et
de servir aux frais du culte. Le reste appartient de

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droit aux indigens, et les prêtres n'en sont que
les distributeurs " . Ainsi s'expriment sur la nature
de ces richesses les saintes écritures, les
saints pères, tous les conciles, tous les
moralistes chrétiens. Le solitaire *Zenon
appelle les évêques les trésoriers de *Dieu et des
pauvres, et le quatrième concile de *Carthage veut
que chaque évêque rende compte de ses revenus. Un
concile d'*Orléans menace de la déposition les
mauvais économes, et d'autres lois canoniques
joignent à cette rigueur celle de la pénitence du
cloître. C'est d'après ces principes, que le
sixième concile de *Paris disoit aux peuples avec
la juste confiance qu'inspire la vérité : " vous
n'avez point sujet de vous plaindre des grandes
richesses dont l'église a la dispensation. Elle
sera toujours pauvre elle-même, tant qu'il
restera dans son sein un seul pauvre à secourir " .

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Telle est la destination de ces richesses
clairement énoncée et définie. C'est la même
morale dans tous les siècles de l'église. Ces
richesses sont le patrimoine commun de tous les
malheureux, le trésor universel pour tous les
besoins, soit publics, soit particuliers de la
patrie, des familles et des individus.
Mais il faut en convenir, trop de riches
bénéficiers avoient mis en oubli ces saintes
maximes ; et le mauvais usage qu'ils faisoient
des revenus ecclésiastiques, soulevoit contre eux
l'opinion des peuples. L'existence de ces revenus
n'étoit plus, dès lors, pour la multitude, qu'un
motif de scandale, et leur déprédation qu'un
sujet de convoitise. Cet abus, ainsi que le
précédent, venoit surtout de la cour, où l'on
regardoit les grands bénéfices comme le
patrimoine des grandes maisons, et où l'on
destinoit au sacerdoce les cadets de famille, comme
les aînés au métier des armes, sans consulter plus,
à cet égard, leur penchant que leur aversion,

page 224

leurs talens que leur ignorance ; et ces
injustices étoient si fort enracinées à la cour,
que les moyens ordinaires ne suffisoient plus pour
les réformer.
Cinquième cause. le défaut de résidence. ceux
des premiers pasteurs qui s'en rendoient
coupables sans légitimes motifs, ne savoient pas
jusqu'à quel point ils attiroient sur leur état et
sur leurs personnes les railleries et les
sarcasmes ; ils suscitoient l'indifférence
religieuse par leur indifférence pastorale, et ils
servoient mieux les ennemis de la religion dans
leur dessein d'exproprier, à la fois, le clergé de
ses biens et de ses siéges, que n'auroient pu
faire tous les complots des novateurs.
Sixième cause. le défaut de visites et
d'instructions pastorales, qui laissoit les
peuples étrangers à leurs premiers pasteurs, et
ceux-ci étrangers à leurs peuples. Cet abus
n'étoit que trop commun. Mais de quelles
consolations ne se privoient pas les évêques qui
négligeoient de visiter leurs diocèses, et combien,
en cessant de prêcher

page 225

les sentimens de la paix ne plaisent jamais plus à
nos coeurs, que lorsque nous les trouvons au sein
des fureurs de la guerre.
Non, ce ne sera pas avec des victoires, mais avec
des vertus, que la *France répondra à la
postérité, lorsque, citée à ce tribunal dont
aucune considération ne fait chanceler l'équité,
elle rendra compte, comme l'aînée de la grande
famille, de tout ce qu'elle avoit reçu pour la
prospérité commune, et de l'usage qu'elle en a fait,
de tant de talens naturels, et de tant
d'instruction acquise, de tant de gloire méritée,
et de tant de considération obtenue.
" contrainte d'avouer tant de forfaits divers,
et des crimes peut-être inconnus aux enfers " ,
la *France offrira des journées de sagesse,
plutôt que des journées de gloire, en expiation de
quelques journées d'inexpiables horreurs, et
si ces crimes inouis n'ont pu être effacés par le
supplice de leurs auteurs, que peuvent-ils avoir de
commun avec la mort honorable de nos guerriers ?
Ce seroit en vain que nous voudrions jeter le
voile brillant des arts et des sciences physiques
sur les plaies épouvantables que nous

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avons faites à l'humanité. La *France, et elle
n'en étoit pas moins la première des nations, la
*France a été égalée ou surpassée par les autres
peuples, dans l'invention des arts physiques,
comme elle les a surpassés tous dans les arts de la
pensée. *Newton et *Képler, *Linnée et
*Bergmann, *Boerhaave et *Galilée, *Winslow et
*Haller, étoient étrangers à la *France. Nos
peintres le cèdent à ceux des écoles étrangères ;
et nos sculpteurs désespèrent d'égaler les
statuaires de la *Grèce antique ; même les arts
d'imitation se ressentent aujourd'hui de la
dégénération de nos pensées, et d'une révolution
qui nous a ramenés à l'enfance ; car les arts
n'imitent que ce qu'ils ont sous les yeux. Nos
grands peintres du dernier siècle honoroient leur
art par les imitations des scènes mémorables, et
des personnages célèbres de la société politique
et religieuse : les artistes de nos jours
présentent surtout à notre admiration les scènes
voluptueuses ou puériles de l'homme privé, et de
la vie domestique ; ils cherchent moins à imiter
les vertus que les passions, l'homme moral moins que
l'homme physique, ou les effets de la nature
matérielle :

page 227

leurs expositions n'offrent presque jamais
qu'animaux, fleurs, individus, hommes, femmes,
enfans, souvent inconnus, même quand ils
seroient nommés. Nous revenons aux imitations de la
vie sauvage et à la nudité des sexes, qui est le
caractère de l'extrême barbarie. Hélas ! Et les
arts de la pensée eux-mêmes, ces arts, que nous
avons portés à une si haute perfection, semblent
tendre à leur fin ; en seroit-il

page 228

de ces plaisirs de l'esprit, dans une société qui
avance, comme de ces amusemens de l'enfance, ou
même de ces illusions plus douces de la jeunesse,
que l'homme laisse derrière lui dans le voyage de
la vie, et qui ne lui paroissent plus dignes de la
gravité de l'âge viril ? L'art dramatique périt
sous la multitude des nouveautés, comme la
considération, usurpée un moment par les
comédiens, a péri sous la hauteur de leurs
prétentions. Quand toutes les règles de l'art sont
connues, toutes les combinaisons de la langue
employées, et peut-être l'imitation de toutes les
scènes de la vie publique et domestique épuisées,
alors sans doute la carrière de l'art est
parcourue. Les pièces de *Jodelle et celles de
*Racine en sont les deux extrêmes ; il n'est plus
donné à aucun écrivain de descendre aussi bas, ni
de s'élever plus haut, et même avec des succès
égaux on ne peut plus prétendre à la même gloire.
à la naissance de l'art, il falloit, pour se
distinguer, en atteindre les limites ; il faut à
son déclin, les dépasser pour être remarqué. Les
anciens ont atteint le sublime du naïf, et les
modernes le sublime du grand ;

page 229

on veut aller plus loin, et l'on outre le naïf
jusqu'au puéril, et le grand jusqu'au monstrueux.
Ainsi un homme veut toujours paroître jeune, et
finit par être ridicule. Alors la comédie devient
une farce licencieuse ou une imitation de
puérilités ; et la tragédie une représentation
gigantesque ou un tissu d'extravagances.
Quelquefois elle est une machine où l'on supplée
par des illusions d'optique, les prestiges des
décorations, ou même le jeu des animaux, à la
stérilité du poëte ou à l'épuisement de son art. La
satire n'est plus qu'un libelle diffamatoire ;
l'églogue, la fable, l'idylle sont renvoyées à
l'enfance ; et peut-être, dans notre situation
présente, ne pouvons-nous plus prétendre qu'au
funeste honneur de fournir à un poëte, dans
quelques siècles, le sujet d'une épopée où il
chanteroit la société menacée de retomber dans la
barbarie, luttant avec des efforts surnaturels
contre cette épouvantable révolution, comme
*Milton a chanté le combat des bons et des
mauvais anges, et *Le *Tasse, la lutte sanglante
des chrétiens contre les infidèles.
Le dirai-je ? On ne fait pas peut-être assez

page 230

d'attention à la révolution insensible que le
temps et la raison opèrent au milieu de nous. Il
semble que la fin du monde païen approche, et que
ces restes d'idolâtrie, qui se mêloient à toutes
nos institutions, s'effacent peu à peu de la
société. Il faut une extrême délicatesse pour
parler aujourd'hui ailleurs que dans le genre
burlesque, d'*Apollon et de *Pégase, des muses, de
la fontaine d'*Hyppocrène et du sacré vallon.
*Vénus, les ris, les jeux et les grâces
commencent à vieillir, et même ce n'est qu'avec
réserve et précaution qu'on peut hasarder encore de
nommer *Mars et *Thémis.
Les législateurs de collége, qui nous ont
régentés, ont voulu en vain nous ramener aux
dieux, aux jeux, aux fêtes du paganisme, comme ils
en avoient ramené parmi nous les moeurs et les
lois : notre raison s'est révoltée contre ces
jeux innocens de notre enfance, et leurs
inventeurs ont paru ridicules même alors qu'ils
étoient atroces. C'est surtout ce ridicule qui a
flétri la révolution française, et la raison y a eu
plus de part que la force. Le temps est venu où
nous jugerons les héros du paganisme, comme nous

page 231

jugeons ses dieux ; et après nous être amusés
dans notre enfance de l'histoire de ses
fables , plus avancés, nous nous étonnerons des
fables de son histoire. Nous apprécierons dans ces
sociétés trop vantées ces vertus privées qu'on nous
oppose sans cesse, et ces crimes publics dont on
n'a garde de nous parler ; nous y retrouverons la
tempérance dans la pauvreté, et le luxe le plus
effréné dans la richesse ; des lois faites par le
père contre l'enfant, par le mari contre l'épouse,
par le maître contre l'esclave, par le
créancier contre le débiteur, par le citoyen
contre l'homme, un amour pour la patrie qui
n'étoit que la haine des autres peuples,
l'assemblage de la volupté et de la barbarie, et
un peuple tout entier, passant des jeux obscènes
de flora aux jeux sanglans des gladiateurs...
et au milieu de ces empires qui ont brillé un
moment sur la scène du monde, et qui sont tombés,
dit *Bossuet, les uns sur les autres avec un
fracas effroyable, et tombés d'une chute
éternelle, deux peuples, l'un commencé, l'autre
consommé ; mais tous les deux le peuple de
*Dieu , parce que l'un a été conduit par ses
ordres, que l'autre doit

page 232

être gouverné par ses lois ; deux peuples
resteront debout au milieu des ruines du monde
ancien, et s'éleveront au-dessus de tous les
peuples modernes, et leurs deux législateurs
au-dessus de tous les législateurs ; l'un, objet
de la vénération du peuple juif, l'autre, objet de
l'adoration des chrétiens, à qui tout pouvoir a
été donné sur le monde des intelligences et
sur le monde des corps, devant qui tout genou
doit fléchir, et qui doit réunir toutes les
nations dans une même législation, comme le
pasteur réunit ses troupeaux dans le même
bercail. C'est à la *France à y rentrer la
première, et toutes les nations y entreront après
elle. Alors elle laissera l'*Europe s'entretenir
de l'éclat de ses victoires, et admirer la
perfection de ses arts ; elle ne s'enorgueillira
que de la dignité de ses moeurs, et de la
sagesse de ses lois.

LIVRE 1 CHAPITRE 1



page 233

de la pensée, et de son expression.
i. 1. L'homme n'a la connoissance des êtres que
par les pensées présentes à son esprit.
2. L'homme n'a la connoissance de ses propres
pensées que par leur expression, qui lui est
transmise par ses sens.
De ces deux principes découle la science des êtres
et de leurs rapports.
II. L'homme a deux sortes d'expressions de ses
pensées ; donc l'homme a deux sortes de pensées,
donc deux sortes d' êtres sont.
III. 1. La pensée est exprimée par des gestes qui la
figurent, ou par le dessin qui

page 234

fixe le geste. Ainsi exprimée, elle s'appelle
image , ou figure ; la faculté qui
s'exprime en nous, s'appelle imagination ;
l'être exprimé s'appelle corps ou
matière .
2. La pensée est exprimée par une parole qui la
nomme, ou par une écriture qui fixe la parole ;
ainsi exprimée, elle s'appelle proprement
idée ; la faculté qui s'exprime en nous,
s'appelle intelligence ; l'être exprimé
s'appelle être intellectuel, esprit .
IV. Ainsi, 1. j'imagine, j'image, je me
figure (mots tous synonymes) en moi-même un
arbre , un animal ; je le figure au dehors
par le geste ; je fixe ce geste par le dessin.
2. J' idée ou je conçois , je nomme en
moi-même justice, raison ; je nomme au dehors,
ou je prononce, raison, justice, et je fixe
cette parole par l'écriture.
V. Ainsi l'on peut regarder comme un axiome de la
science de l'être intelligent, que le geste est la
parole de l'imagination, et que le dessin en est
l'écriture . Les muets

page 235

manquent de l'expression de la parole, et ont
éminemment celle du geste ; les aveugles
manquent tout à fait de l'expression du geste, et
parlent beaucoup.
VI. Tantôt l'image emprunte l'expression de
l'idée ou la parole, et je dis ou j'écris
arbre, animal, au lieu de les figurer par le
geste ou le dessin ; tantôt l'idée revêt
l'expression de l'image, et au lieu de dire ou
d'écrire justice , je la figure sous la forme
d'une femme voilée, qui tient un glaive et des
balances. J'assimile l'être intellectuel au
matériel, ou l'être matériel à l'intellectuel, et
je dis : une pensée prompte comme l'éclair, un
éclair rapide comme la pensée ; on voit la
raison de toute métaphore, comparaison, parabole,
hiéroglyphe, art mimique, symboles, et la source
commune des figures dans le style, des allégories
dans le discours, des emblèmes dans les arts, qui
consistent généralement à spiritualiser les
images des corps , ou à matérialiser les
idées d'êtres intellectuels ; c'est-à-dire, à
figurer les idées , et à idéer les
figures .
VII. Les images et les mots sont donc plus que les
signes de nos pensées ; ils en

page 236

sont l'expression, et de là vient que les mots
s'appellent des expressions , et que l'on dit,
avec raison, d'un homme qui parle : il
s'exprime bien ou mal.
VIII. L'homme a deux expressions de ses pensées,
parce qu'il a deux pensées principales auxquelles
toutes ses pensées se rapportent, pensée aux
corps, pensée aux esprits. L'homme a deux signes
de ses sensations, joie ou tristesse, parce qu'il
n'a que deux sensations principales, auxquelles
toutes ses sensations se rapportent, sensation de
plaisir, sensation de peine, et deux sentimens
auxquels tous ses sentimens se rapportent, amour
et haine. Ici la différence est sensible entre les
signes et les expressions. Le rire et les larmes,
signes de mes sensations de plaisir ou de peine, ne
produisent pas sur ceux qui en sont témoins la
même peine ou le même plaisir que j'éprouve ; mais
mon geste ou ma parole, expression de ma pensée,
éveillent en eux la même pensée qui m'occupe ; ils
n'ont pas senti ma joie ou ma douleur, mais ils
pensent ma pensée. Si je conviens avec
quelqu'un que je lui ferai signe que j'ai
rencontré telle personne en portant la main à mon
chapeau, ce mouvement

page 237

est un signe de ma pensée, qui suppose une
parole qui a précédé et se confond avec elle ;
c'est une sorte d'écriture en chiffres, dont celui
à qui je parle a la clef. En un mot, je
désigne mes affections, j' exprime mes
pensées ; et telle est la différence des signes
des affections aux expressions des pensées, qu'une
expression juste ne peut rendre qu'une pensée, au
lieu qu'un signe dénote des affections
quelquefois opposées, comme les larmes, signe de
douleur, qui désignent aussi l'excès de la joie.
Cette distinction entre les expressions et les
signes , n'a pas été assez observée par
l'idéologie moderne.
IX. Si l'homme ne connoît les êtres que par ses
pensées, s'il ne connoît ses pensées que par leur
expression, il ne connoît donc les êtres
matériels que par les images qui les
figurent à son esprit ; comme il ne les fait
connoître aux autres que par les images sous
lesquelles il les leur figure : il ne connoît les
êtres intellectuels que par les paroles qui les
nomment à sa propre pensée, et il ne les fait
connoître aux autres que par les paroles qu'il leur
dit ; et si une image rend présent ou
représente

page 238

un objet matériel, une parole rend présent aussi ou
représente un être intellectuel.
X. Donc tout être matériel qui ne peut pas être
figuré , ne peut pas être connu ; il n'est pas
dans les pensées de l'homme, il n'est pas : donc
tout être intellectuel qui ne peut pas être
nommé , n'est pas dans les pensées de l'homme, il
n'est pas. Il faut nier ce principe, ou se résoudre
à admettre une longue série de conséquences.
XI. Donc tout être matériel, qui est ou peut être
figuré, existe ou peut exister. Donc tout être
intellectuel qui est, ou peut être nommé, est ou
peut être, et l'on peut défier tous les
philosophes de l'univers de figurer, ou de nommer
un être impossible. Car comment ce qui n'est ni ne
peut être, pourroit-il être représenté ou rendu
présent, par le nom ou par la figure ?
XII. Donc toutes les pensées de l'homme sont
vraies ou représentatives de l'être.
XIII. Mais avec des pensées vraies, l'homme porte
des jugemens faux, et suppose entre les êtres, des
relations qui ne sont pas ou qui ne peuvent pas
être, et comme il a deux sortes de pensées, il
tombe dans deux sortes

page 239

de jugemens faux ; l'un d'imagination qu'on
appelle fiction , l'autre d'idée qu'on appelle
erreur .
XIV. J'ai l'image d'une femme, d'un poisson, de
chants, de rochers ; ces pensées sont vraies et
représentatives de ce qui existe. Je forme un
jugement de toutes ces pensées, et j'imagine une
femme-poisson qui habite des écueils où elle
attire les navigateurs par ses chants ; je forme un
jugement d'imagination qui est faux, parce que cet
être appelé sirène n'existe pas ; ce jugement
s'appelle une fiction .
XV. J'ai l'idée de sagesse, de force, de
préférence ; ces pensées sont vraies ou
représentatives de ce qui est. J'en forme un
jugement, et je pense ou je dis que la force est
préférable à la sagesse : ce jugement est
faux, parce qu'une force qui l'emporte sur la
sagesse n'est plus force, mais foiblesse ; ce
jugement s'appelle une erreur .
XVI. Il y a cette différence entre les faux
jugemens de l'imagination et les faux jugemens de
l'intelligence, entre la fiction et l'erreur, que
l'erreur manque de vérité, et la fiction
seulement de réalité. Une sirène

page 240

n'existe pas ; mais il n'est pas impossible qu'elle
existe, puisque je ne la figurerois pas, si elle
étoit impossible, et que je conçois distinctement
que la même puissance qui a fait les femmes et les
poissons, peut faire un être qui soit l'un et
l'autre à la fois. Au lieu qu'une force préférable
à la sagesse ne peut pas être, puisqu'elle cesse
d'être force à l'instance qu'elle se préfère à la
sagesse ; et parce que cette force préférable à la
sagesse ne peut pas être, je ne puis pas la
nommer, comme j'ai nommé sirène ; je ne connois
pas de mot qui exprime une force préférable à la
sagesse ; et pour en faire mieux sentir
l'impossibilité, on n'a qu'à traduire sagesse
par ce qui doit diriger, et force par ce qui
doit être dirigé, et l'on verra qu'il est
impossible ou contradictoire que ce qui doit
obéir, soit préférable à ce qui doit commander.
XVII. Ainsi un faux jugement d'imagination manque
de réalité ; un faux jugement dans les idées
pèche contre la vérité ; l'un conduit à
l'inexistence actuelle, l'autre aboutit à la
contradiction ; et c'est mal à propos que
*Condillac élève des difficultés sur

page 241

cette épreuve infaillible de l'erreur dans nos
jugemens.
XVIII. Ainsi les hommes n'inventent pas
les êtres, ils les déplacent, et supposent entre
eux des rapports. Ils peuvent se tromper
dans leurs jugemens, mais leurs pensées ne
les trompent pas.
XIX. Il faut revenir sur une assertion
à laquelle le lecteur peut-être n'a pas donné
toute l'attention qu'elle mérite. Non-seulement
la figure et la parole sont l'expression
nécessaire de nos pensées à l'égard de
ceux à qui nous voulons les communiquer ;
mais elles en sont l'expression nécessaire pour
nous en entretenir avec nous-mêmes ou pour
penser. Ainsi nous ne pouvons tracer au dehors
la figure d'un corps par le geste ou le
dessin, sans en avoir en nous-mêmes la
représentation ou l'image ; car l'image est une
figure intérieure, et la figure est une image
rendue extérieure. Et de même nous ne pouvons
émettre au dehors une parole ou la fixer par
l'écriture, sans en avoir en nous-mêmes
la prononciation intérieure. Ainsi penser,
c'est se parler à soi-même d'une
parole intérieure ; et parler, c'est penser tout

page 242

haut et devant les autres. Ainsi l'on peut
regarder comme une vérité générale : qu' il est
nécessaire d'avoir l'expression de sa pensée
pour pouvoir exprimer sa pensée ; ou bien,
comme je l'ai dit ailleurs : " que l'homme pense
sa parole avant de parler sa pensée " . Proposition
certaine, et qui explique le mystère
de l'être intelligent.
XX. Ainsi l'être intelligent conçoit sa
parole avant de produire sa pensée ; ainsi il
y a conception et production de l'homme
moral, comme il y a conception et
production de l'homme physique ; car, c'est de
la similitude des idées que naît la similitude
des expressions, autre axiome de la science
de l'être intelligent.
XXI. Donc la parole n'est pas une invention
de l'homme, puisqu'il ne peut y avoir
même pensée d'inventer sans une parole qui
exprime cette pensée. Donc le ris et les larmes,
par lesquels nous manifestons nos affections,
vraies ou feintes, de plaisir ou de peine,
sont des signes natifs ; au lieu que la parole

page 243

et même le geste, sont des expressions acquises,
adventitiae . Donc elles sont naturelles,
c'est-à-dire, conformes à la nature de l'être ;
car il n'y a rien de plus naturel à l'être qui doit
acquérir que l'état acquis, et la perfection est
l'état le plus naturel de l'être perfectible.
XXII. Ainsi l'homme connoît les êtres
par ses pensées, et ses propres pensées par
leur expression. Ainsi, au lieu d'étudier la
pensée de l'homme dans le sanctuaire impénétrable
du pur intellect, comme on le
fait aujourd'hui, il faut l'étudier, pour ainsi
dire, dans le vestibule de la parole, et
expliquer l'être pensant par l'être parlant,
comme on connoît l'homme conçu dans le sein
de sa mère, par l'homme produit au monde.
la pensée de l'homme est la représentation
des êtres ; fondement de l' ontologie , ou
de la science des êtres ; la parole de
l'homme est la représentation de ses
pensées ; fondement de l'idéologie, ou de la
science des idées. " comme il n'est aucun mot,
dit le célèbre abbé de l'*épée, qui ne

page 244

représente quelque chose, il n'est aussi aucune
chose, quelque indépendante qu'elle soit
de nos sens, qui ne puisse être expliquée
clairement par une analise composée
de mots simples, et qui en dernier ressort
n'ait besoin d'aucune explication " .
XXIII. L'expression de nos pensées nous est
transmise par les sens de la vue ou
de l'ouïe ; mais la pensée elle-même est
distincte de son expression, et la précède ; c'est
la conception qui précède la naissance :
l'homme a la pensée en lui-même, puisqu'elle
se réveille à l'occasion de la parole orale
ou écrite qu'il entend ; car si l'oreille ouït,
si les yeux lisent, c'est l'esprit qui entend.
La pensée est native, la parole est acquise ;
mais la pensée n'est pas visible sans une
expression qui la réalise, et l'expression
n'est pas intelligible sans une pensée qui
l'anime. Une expression sans pensée est
un son ; une pensée sans expression n'est rien.
Là est le moyen de conciliation entre les
partisans des idées spirituelles et les
partisans des sensations transformées ; entre
les disciples de *Descartes et de *Malebranche, et
ceux de *Locke et de *Condillac.

NOTES DU CHAPITRE 1



page 245

Le premier de ces deux principes est plus convenu
que le second, et bien des gens s'imaginent
connoître leur pensée en elle-même, et sans le
secours d'aucune expression. la pensée n'est
connue que par la parole : *Dieu, intelligence
suprême, n'est connu que par son verbe .
Propositions semblables, dont l'une
fait connoître *Dieu, l'autre fait connoître
l'homme.
Les deux facultés d'idéer et d'imaginer
sont très-distinctes l'une de l'autre. La source de
beaucoup d'erreurs est de les confondre, et de
vouloir imaginer là où l'on ne peut
qu' idéer , ou idéer ce qu'on ne peut
qu' imaginer . Je connois où j'idée la sagesse,
je ne l'imagine pas ; j'imagine le mécanisme de mon
propre corps, et je ne le conçois pas. On imagine le
solide sans le concevoir, on conçoit
l'intellectuel sans l'imaginer. Les
matérialistes sont des hommes à imagination . Leur
pensée ne voit qu'images ou figures, et cependant
leur style sec et triste en est totalement
dépourvu. L'intellectuel ne peut s' imaginer que
lorsqu'il prend un corps, qu'il se réalise, qu'il
se rend présent à nos sens, en un mot, qu'il
devient sensible : je dis sensible, et non pas
solide ; " car, comme dit très-bien
*Malebranche, le sensible n'est pas le solide " .
Il y a des relations de voyageurs anciens, qui
parlent de quelque animal marin de ce genre, qu'ils
prétendent avoir aperçu. Ils se trompent sans
doute ;

page 246

mais leur récit faux n'est pas absurde, comme le
seroit celui d'un voyageur qui assureroit avoir vu
un pays où la ligne droite n'est pas la plus courte
entre deux points, et où la famille est gouvernée
par les enfans ; et ce n'est pas sans raison que ce
roi indien ne vouloit pas croire un hollandais, qui
lui disoit que, dans son pays, le peuple étoit
souverain.
Que cherche notre esprit quand il cherche une
pensée ? Le mot qui l'exprime, et pas autre chose. Je
veux représenter une certaine disposition de
l'esprit dans la recherche de la vérité ;
habileté, curiosité, pénétration, finesse, se
présentent à moi ; la pensée qu'ils expriment, n'est
pas celle que je cherche, parce qu'elle
ne s'accorde pas avec ce qui précède et avec ce
qui doit suivre ; je les rejette. sagacité
s'offre à mon esprit ; ma pensée est trouvée, elle
n'attendoit que son expression. 146 et 287 me
présentent deux idées de nombre très-distinctes.
J'en veux former une seule idée,
ou une idée collective. Que fais-je pour la
trouver, et pourquoi ne l'ai-je pas aussitôt que je
le veux ? C'est que son expression me manque ; je la
cherche, je la trouve, et j'ai l'idée demandée,
433. Tous les exemples peuvent être réduits à
ceux-là ; et je fais alors comme un peintre qui,
voulant représenter la figure d'un ami absent,
retouche son dessin jusqu'à ce qu'il
ait trouvé l'expression du visage qu'il reconnoît
aussitôt. Cette vérité que la parole n'est pas
d'invention humaine, et que les langues sont un
don , est la dernière peut-être qui reste à
prouver pour la connoissance des êtres et
l'affermissement de la société.

page 247

*Condillac et autres supposent l'homme seul dans les
forêts ; et l'homme ne peut naître, et de long
temps vivre qu'en nombre trois . Or, entre trois
êtres formant une famille, il y a par toute la terre
un langage articulé, et même un langage complet,
semblable dans ses parties d'oraison et dans leurs
modes essentiels, différent seulement dans le
vocabulaire et le nombre de mots.
Or, cette unité dans le langage, puisque toutes les
langues ne sont qu'une expression de la même
pensée, et qu'elles se traduisent toutes
réciproquement, prouve un instituteur un , une
institution unique, et même une famille une ;
car les langues ne se transmettent que
par la famille, et passé les premières années, où
les organes sont très-flexibles, il seroit presque
impossible d'apprendre à parler. Les plus âgés
transmettent le langage aux plus jeunes, comme ils
leur ont transmis la vie, et ils leur donnent, en
quelque sorte, de leur intelligence, comme ils leur
ont donné de leur corps. L'enfant exprime par le
geste et même par le dessin les objets qu'il a
vus, comme il exprime par la parole les idées
qu'il a entendues ; mais il ne parle pas plus sans
avoir entendu, qu'il ne figure sans avoir vu. La
parole est la monnoie du commerce des
intelligences entre elles, représentative de
toutes les idées, comme la monnoie est
représentative de toutes les valeurs. Un langage
inconnu dans un pays est une monnoie qui n'a pas
de cours, et qui n'est pas marquée au coin du
prince. L'interprétation des langues étrangères est
une opération semblable à celle de la banque, qui,
pour traduire

page 248

la monnoie étrangère en monnoie nationale, observe
les différences et en tient compte.
Je reviens à la supposition de nos sophistes. La
nature fait naître l'homme en société, et ses vices
l'isolent. Nos philosophes, au contraire,
commencent par isoler l'homme, et lui font inventer
la société. Il faudroit s'expliquer nettement sur
cette question. Croit-on que dans aucun temps
l'homme ait pu naître de la seule énergie de la
matière en fermentation, et qu'il en ait reçu
l'admirable mécanisme de l'organisation de son
corps et le prodige de son intelligence ? Si les
partisans de *Condillac repoussent cette
hypothèse, pourquoi en font-ils la base de leur
système ? S'ils admettent un dieu créateur,
pourquoi refuser de reconnoître un
dieu législateur ou conservateur ?
Pourquoi recourir à des absurdités pour expliquer
l'exercice nécessaire de facultés nécessaires à
l'homme ? Peut-on admettre qu'une intelligence
infinie ait créé l'homme, et supposer que telle
qu'une marâtre cruelle, elle ait abandonné son
existence sociale au hasard de ses inventions, en
sorte que si un homme n'eût pas eu assez d'esprit
pour inventer la parole, le genre
humain tout entier seroit aujourd'hui dans un état
bien au-dessous de celui des plus vils animaux ? Le
sauvage de l'*Aveyron a certainement la faculté de
penser et d'articuler. Depuis deux ans, on
l'instruit avec zèle et intelligence ; et il n'a
pas même de gestes imitatifs d'aucune pensée,
quoiqu'il montre du doigt quelques objets
présens relatifs à ses besoins.
Sans doute le moyen de la première transmission de

page 249

la parole faite à l'homme nous est inconnu, et
l'imagination n'en fournit aucune image ; mais la
raison conçoit et peut démontrer qu'il est
impossible, c'est-à-dire, contre la constitution
physique et morale de l'homme, qu'il puisse
inventer l'expression de ses pensées ; car
ce seroit inventer son propre être intellectuel.
Cette démonstration purement rationnelle est
suffisante, puisque l'homme ne reçoit de
certitude infaillible que de sa raison, et non de
ses sens, et que l'imagination elle-même ne mérite
aucune créance sans l'attestation et le visa de
la raison. Et prenez garde que dans la
question qui nous occupe, si la raison
parle, l'imagination se tait ; il n'y a pas entre
elles conflit de juridiction, et l'imagination ne
fournit pas d'images contraires aux perceptions
de ma raison ; au lieu que dans la démonstration
des asymptotes , que personne ne révoque en
doute, la raison et l'imagination sont en
opposition formelle ; car la raison se
démontre à elle-même par le calcul que deux lignes,
prolongées à l'infini et s'approchant toujours, ne
peuvent jamais se rencontrer ; l'imagination, au
contraire, se figure nettement que deux lignes,
s'approchant continuellement, doivent finir par se
rencontrer en un point ; et la raison elle-même
murmure contre le calcul qui la subjugue, et
trouve malgré elle de la contradiction à
admettre deux lignes infinies qui s'approchent
toujours et s'évitent sans cesse.
Il faut faire ici une observation importante sur la
rectitude de nos jugemens. La rectitude des
jugemens sur les objets purement physiques tient à
la force de

page 250

nos passions : un homme intempérant juge en
général très-bien des jouissances physiques, et un
homme intéressé de la bonté d'un marché ; mais la
rectitude du jugement en morale tient à la
répression de nos passions, et voilà pourquoi
l'habileté dans certaines affaires va rarement
avec l'habitude de certains devoirs. " les
enfans du siècle, dit le grand maître, sont plus
prudens en affaires que les enfans de lumière " .
Quand nous disons que la parole est nécessaire
pour penser, il faut entendre la parole des
images, comme celle des sons. Les sourds-muets
pensent par images et parlent par gestes. Les mots
qu'on leur transmet, arrivent à leur esprit par les
yeux, comme au nôtre par les oreilles, et sont
pour eux une image, et pour nous un son. Et
pour nous-mêmes, quand nous ne faisons que
penser, les mots ne sont pas un son, ils ne
sont qu'une image. Le mot cause réveille dans un
homme instruit l'idée de cause , et il porte
avec lui sa signification ; je crois que, pour un
sourd-muet, il ne marche jamais sans l'image de
l' effet qu'on lui a donné pour exemple, et
ils sont comme des enfans qu'on instruit
perpétuellement avec des tableaux et des
comparaisons sensibles . Les partisans de
l'invention du langage veulent que le geste ait
conduit à la parole. Le geste ne peut être
d'aucune manière l'élément d'un son ; et il y a
entre eux l'infini. C'est, au contraire, parce que
les hommes s'entendent par le moyen du geste, que
jamais ils n'auroient songé à inventer la
parole, si la parole pouvoit être une invention ;
car là où il y auroit un moyen suffisant de
s'exprimer, il n'y

page 251

auroit jamais de motif nécessaire ou de raison
suffisante d'en inventer un autre.
Les hommes ont des images avant d'avoir des
idées ; ils voient les corps avant de connoître les
esprits. De là vient que les enfans et les peuples
naissans gesticulent beaucoup, et même dessinent
volontiers. Il est évident que le dessin est un
geste fixé ; car le geste significatif d'une chose
n'en exprime que les contours, et les premiers
dessins des peuples et des enfans ne sont aussi que
des contours et des linéamens sans ombres et sans
relief. Le premier progrès est de colorer les
objets, le dernier d'y mettre les ombres, et
l'on peut dire qu'il faut être fort éclairé pour
apercevoir les effets de la lumière sur les
corps. Les hiéroglyphes étoient une écriture de
contours, un dessin des objets. Aussi les hommes ou
les peuples qui pensent beaucoup par images,
s'expriment beaucoup par gestes, et aiment les
arts d'imitation.
Le lecteur le moins attentif remarquera combien
ces locutions familières, la parole, expression
de notre intelligence, et son image ; fille de la
pensée, et par laquelle la pensée se produit ; ne
faisant qu'un avec la pensée, et cependant en
étant distinguée ; née de la pensée et son
égale, etc., etc. ; combien, dis-je, toutes
ces locutions qui développent le mystère de
l'homme, s'accordent avec celles que la religion
emploie pour mettre à notre portée le mystère de la
nature divine, en qui elle nous montre aussi une
parole éternelle ou verbe, expression de
l'intelligence suprême et image de sa
substance ; fils de *Dieu, et cependant

page 252

égal à son père, par lequel il se produit et se
manifeste, etc., etc., etc. Je laisse ici le
lecteur à ses réflexions ; mais qu'il ne s'effraie
pas de ce rapprochement. Ce n'est pas une vaine
parole, que l'homme a été fait à l'image et à la
ressemblance de la divinité ; et *M *Bossuet
lui-même, traitant ces hauts sujets, dit :
" et nous-mêmes, n'avons-nous pas en nous une
intelligence dont notre parole est le fruit " ?
Ces deux propositions : l'intelligence divine
n'est connue que par son verbe, l'intelligence
humaine n'est connue que par sa parole,
peuvent servir à instruire le chrétien dans la
science de l'homme, et celui qui croiroit
n'être que philosophe dans la science de *Dieu.
En effet, le chrétien persuadé par la foi de la
première proposition, se prouveroit à lui-même par
la raison la vérité de la seconde, et iroit ainsi
de *Dieu à l'homme : le philosophe, après s'être
prouvé à lui-même par la raison la vérité de la
seconde proposition, pourroit en conclure la
première, et verroit en nous-mêmes la raison des
locutions les plus étonnantes de la religion, et
iroit ainsi de l'homme à *Dieu. Car, encore une
fois, on peut démontrer à la raison que notre
pensée n'est exprimée à l'esprit des autres, n'est
connue à notre propre esprit que par la parole.

LIVRE 1 CHAPITRE 2



page 253

des êtres, et des manières d'être.
i. L'homme même le plus borné dit :
je suis, tu es, il est, nous sommes, ils
sont, et chez les peuples les plus abrutis on
retrouve l'expression de ces pensées. En parlant
ainsi, les hommes s'entendent eux-mêmes
et sont entendus de leurs semblables ; ils
agissent les uns envers les autres à l'occasion
de cette intelligence mutuelle de leurs pensées :
donc ces paroles sont des expressions
de pensées ; donc l'homme partout a des
idées d' être ; d'être singulier et d'être
pluriel, d'être moi et d'être lui .
Non-seulement l'homme dit : je suis ; mais il
dit, j'ai été, je serai ; j'aime ou je suis
aimant, je suis aimé ; et dans les diverses
modifications du verbe, il exprime l'idée de la
distinction des personnes, de la différence des
temps, des progrès de l'action faite et de l'action
reçue, de l'actif et du passif. Là sont les
racines du langage, et la raison pour laquelle
verbe ou parole sont synonymes. En effet, le
verbe est la parole par excellence, parce qu'il est

page 254

l'expression exacte de l'être intelligent, et
de toutes ses manières d'être, de pensée,
de sentiment et d'action, et que nul autre
que l'être intelligent ne peut dire, je veux,
j'aime, j'agis, je suis .
II. Les êtres sont, et ils sont tous d'une
certaine manière propre à chacun. Car s'il
n'y avoit qu'une manière d'être, on ne
distingueroit aucun être, il n'y auroit qu'un être.
Je ne distinguerois pas mon esprit de mon
corps, mon esprit d'un autre esprit, mon corps
d'un autre corps, je ne distinguerois rien.
III. L'homme est une intelligence, capable
de pensée, et il a un corps ou des organes
capables de mouvement ; organes qui
transmettent à l'esprit l'expression de ses
pensées, et en reçoivent la détermination de
leurs mouvemens. La manière d'être propre
de l'homme est donc d'être une intelligence
servie par des organes .
IV. La pensée qui détermine le mouvement
s'appelle volonté ; le mouvement qui
est déterminé par la pensée, s'appelle action .
V. La pensée a un objet de ses déterminations,
un terme ; et le mot même de
détermination indique un terme . Ce terme

page 255

est l' objet de la volonté, le sujet de
l'action, qui conduit à la fin que l'être se
propose. Cette fin est d'être ; le bien-être, ou
plutôt le mieux-être, la perfection ou la
plénitude de l'être. Car quelle autre fin que
d'être, l'être libre de vouloir et d'agir
pourroit-il se proposer dans sa volonté et dans son
action ?
VI. La perfection de la volonté s'appelle
la raison , la perfection de l'action est la
vertu, virtus, action forte ; car la vertu est
force même avec la foiblesse physique, virtus
in infirmitate perficitur, comme le crime
est foiblesse même avec la force physique,
impotentia, et c'est ce qui fait dire à
*Hobbes que le méchant est un enfant robuste .
La vertu est donc une action commandée
par une volonté raisonnable.
VII. Ainsi, intelligence, pensée, volonté,
constituent l'être intellectuel.
organes, mouvemens, action, constituent
l'être organisé.
intelligence et organes , constituent
l'homme.
volonté et action constituent l'homme fait.
raison et vertu constituent l'homme
parfait, l'homme moral ou social.

page 256

VIII. L'homme passe par deux états très-distincts.
Dans le premier, il a une intelligence sans
connoissance de ses pensées, sans
volonté, et des mouvemens sans action.
C'est l'état natif de l'homme, état originel,
état imparfait, et dont il fait effort pour
se tirer. Au sortir de cet état, trop souvent
il tombe dans un état vicieux et dégénéré ;
celui où sa volonté est sans raison et son
action sans force ou sans vertu ; ou bien
il passe à l'état perfectionné, celui où sa
volonté est éclairée par la raison, et son
action forte et vertueuse : c'est l'état
naturel de l'homme, état bon, état accompli,
état de la fin de l'être, bien différent de cet
état natif ou imparfait qui est l'état du
commencement , et où *J-*J *Rousseau et
son école ont placé l'état naturel de l'homme,
erreur fondamentale qui infecte leurs
écrits, et qui, malgré les couleurs brillantes
de leur style, les rendra inutiles, même alors
qu'ils auront cessé d'être dangereux.
IX. Nous avons vu, chapitre Ier de ce chapitre,
que l'homme est une intelligence, et qu'il a
des organes. L' avoir est donc une manière de
l' être , et la plus générale possible,
puisqu'elle

page 257

comprend toutes les autres. être est absolu ;
l'être est ou n'est pas. avoir est relatif, et
susceptible d'augmentation ou de diminution :
et comme les organes peuvent être plus ou
moins disposés à servir la pensée, les
connoissances dont ils transmettent l'expression,
sont plus ou moins étendues. Et même tout
ce que l'homme peut acquérir, il peut le
perdre, et cesser d' avoir sans cesser
d' être .
X. Ainsi avoir est accessoire d' être : être
est substance ; avoir est accident,
modification, manière d'être. être est
invariable ; manière d' être ou avoir est
variable. On ne peut pas être plus ou moins,
mais on peut avoir plus ou moins.
XI. Nous avons considéré l'intelligence
et ses organes ; il est temps de considérer
la volonté et l'action : c'est ici que
s'éclaircit le mystère de l'être.
XII. L'homme capable de pensée et de
mouvement, veut parler, écrire, labourer :
ses organes obéissent ; il agit , soit
immédiatement

page 258

par lui-même et ses seuls organes ;
ou médiatement en ajoutant à ses organes la
force auxiliaire d'instrumens, comme
d'un porte-voix pour parler, d'une plume pour
écrire, d'une charrue pour labourer. Dans
ces différentes opérations, il y a trois choses
très-distinctes : 1 la pensée qui détermine
les organes ; 2 les organes qui sont déterminés ;
3 le sujet de la détermination, sur
lequel les organes s'exercent, ou autrement
la volonté , l' action , l' objet .
XIII. Ces manières d'être sont relatives
l'une à l'autre : la volonté sans action n'est
pas une volonté, mais un désir ; action sans
volonté n'est pas une action, mais un mouvement ;
un effet sans action et sans volonté seroit un
hasard, et le hasard n'est pas ; le hasard,
dit *Leibnitz, n'est que " l'ignorance des lois
naturelles " .
XIV. Ces manières d'être relatives l'une
à l'autre s'appellent des rapports . L'ensemble
des rapports ordonnés pour la fin de
l'être, c'est-à-dire, son bien-être ou sa
perfection s'appelle l' ordre .
XV. Dans le système de l'homme, les
organes sont le moyen, le milieu, medius,

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car (moyen vient de medius ) de la volonté,
comme cause, pour obtenir un effet . Ils sont
donc interposés entre la volonté et son objet.
C'est ce qui fait qu'on appelle milieu
certaines substances interposées entre une chose
et une autre, comme l'air et l'eau. La volonté
détermine les organes à agir, comme les
organes déterminent par leur action l'effet
à naître : ainsi l'homme voulant et agissant
est tout entier exprimé dans cette
proportion continue :
" la volonté est à l'action des organes,
comme l'action est à l'effet qui en résulte " .
L'extrême fécondité de ce principe
se développera peu à peu.
XVI. Ainsi en métaphysique comme en géométrie,
les proportions sont formées de rapports ,
et dans l'une et dans l'autre science, ces
rapports s'appellent aussi raison .
C'est dans le sens que *Cicéron a dit : " la loi
est un rapport qui dérive de la nature des
choses " , et *Leibnitz, avec une si noble
énergie : " *Dieu est la suprême raison des
choses " , parce qu'en *Dieu est le rapport
général de tous les êtres, c'est-à-dire, celui

page 260

auquel tous les êtres se rapportent, comme
tous les points de la circonférence au centre,
et qu'il est la raison générale de leur
existence.
XVII. La volonté est donc active par
elle-même ; elle se détermine ; l'effet ou sujet
est passif , il est déterminé ; les organes sont
passifs et actifs à la fois ; passifs, à l'égard
de la volonté qui détermine leur action ;
actifs , à l'égard du sujet ou objet, sur
lequel ils exécutent leur action.
XVIII. être et avoir , idées fondamentales
de l'être : actif et passif , rapports
fondamentaux des êtres : être et avoir,
actif et passif , fondemens de toutes les
langues qui sont l'expression des êtres, et
de leurs rapports.

NOTES DU CHAPITRE 2

Les mots n'ont par eux-mêmes aucune vertu,
quoiqu'il soit vrai de dire qu'ils ne sont pas
purement arbitraires ; mais la parole a la vertu
d'exprimer la pensée. Ici les partisans de
l'invention du langage tombent dans une grande
absurdité ; il faut qu'ils soutiennent
que l'invention la plus merveilleuse, et qui ne
peut être le produit d'un événement fortuit, comme

page 261

le sont toutes les découvertes des arts, mais qui
auroit été le fruit des plus profondes
combinaisons, si elle avoit été combinée ; une
invention qui n'est pas nécessaire à l'homme au
premier âge de la société, puisqu'alors, selon eux,
uniquement occupé d'actions physiques, il peut
agir sans parler ; que cette invention, dis-je,
remonte aux temps d'un peuple le moins fertile en
inventions, puisqu'on voit des langues avec
toutes leurs combinaisons, des verbes avec leurs
temps et leurs modes, des noms de nombre, des
noms appellatifs, des substantifs et des
adjectifs, des langues qui nomment le ciel, la
terre, le grand esprit, chez des peuples qui
n'ont pas la première notion de nos arts et des
choses les plus nécessaires à la vie, pas même
quelquefois l'art de faire du feu. Explique
qui voudra comment toutes les combinaisons
merveilleuses de la parole ont été inventées chez
des peuples qui ne connoissent pas les moyens les
plus simples de rendre la vie commode, de se
couvrir, de préparer leurs alimens, etc. ; mais, en
vérité, j'admire comment des hommes, si
difficiles sur les preuves de la vérité,
admettent sans preuve cette étrange assertion.
Les langues ont un rapport évident à l'état des
peuples dont elles sont l'expression,
transpositives, bruyantes, hardies, déréglées
chez les peuples à passions, les peuples païens :
plus analogues , mieux réglées, et d'une
harmonie plus douce et plus vraie

page 262

chez les peuples chrétiens. C'est parce que les
langues transpositives confondent la place des
êtres, que l'on a été forcé, pour se reconnoître,
d'inventer les déclinaisons, qui ne sont que le
signe du rang que le mot devroit naturellement
occuper dans la phrase. Ainsi une langue analogue
dit : " *Dieu commande aux princes de conduire leurs
sujets à la vertu " . Et dans cette phrase :
*Dieu souverain, les princes ses
ministres, les peuples qui sont les sujets , le
verbe commander qui exprime la relation du
pouvoir au ministre, le verbe conduire qui
exprime la relation du ministre au sujet, la
vertu enfin, fin de toute volonté de *Dieu et
de toute action de l'homme, sont placés dans la
phrase comme ils le sont en eux-mêmes et dans la
pensée. Les grecs et les latins
tourmenteroient cette phrase de mille manières,
toutes à peu près dans le génie de leurs langues,
hors la manière naturelle.
Quant à l'invention du langage, l'auteur du
monde primitif pense que le langage est
de *Dieu , qui a donné les signes radicaux, que
l'homme a étendus par dérivation, ou qui se sont
modifiés par succession de temps et variétés dans
les organes. *Leibnitz écrivoit : " il ne faut pas
s'imaginer que les langues soient d'une
institution arbitraire, et se soient formées par des

page 263

conventions réfléchies... c'est une chose digne de
remarque dans une grande partie de notre
continent, les langues modernes nous fournissent
la trace d'une langue ancienne extrêmement
répandue... d'une langue commune, et cette
conclusion s'accorde mieux avec les saintes
écritures " . *M *Hugh *Blair, encore vivant,
célèbre professeur à *édimbourg, dans son
cours de rhétorique , énonce le même sentiment
sur l'institution du langage. *M *Sicard pense
que le créateur a fait l'homme parlant.
*J-*J *Rousseau combat le système de l'invention
humaine ; en sorte que l'on peut regarder cette
opinion comme dominante ; et *M *Degerando, qui a
préféré le sentiment de *Condillac, convient
lui-même qu'elle est fort commune ; la
difficulté est du plus au moins de mots donnés ;
mais l'on peut croire que le mot principal, le
verbe , dont le geste ne sauroit figurer les
modifications intellectuelles, est un signe
radical, mais qui n'a eu dans le principe (et l'on
en juge par l'hébreu) que les temps et les modes
nécessaires. Sans doute on peut figurer par le
geste l'action de manger ; mais comment en
figurer les temps et les modes ? Comment figurer le
croire , dans ses modifications diverses, aux
yeux de celui qui n'en auroit pas eu l'idée dans
l'esprit ? Il n'y a qu'à voir dans
m l'abbé de l'*épée tout ce qu'il faut
écrire de mots pour faire comprendre aux
sourds-muets ce mot croire avec ses
modifications personnelles, temporaires et
successives. Disons donc que le verbe a été du
commencement, et qu'il est le moyen de toute
instruction ; car le substantif présent

page 264

peut être montré par le geste, et absent il peut
être figuré par le dessin.
L'égalité absolue est confusion, au physique comme
au moral.
Dans ce siècle, on a défini la vertu une
disposition à faire du bien . La vertu, chez les
païens, pouvoit être une disposition. Chez les
chrétiens, elle est une action, parce que
l'amour, qui en est le principe, veut agir.
amor ubi est operatur ; ubi non est
amor, non operatur, dit un père de l'église.
Ainsi esprit répond à organe, pensée à
mouvement, volonté à action, raison à vertu. Ce
sont là des relations, et l'attention à les
observer toutes dans le discours est la première
condition d'un bon style, d'un style vrai,
expression d'une pensée juste.
Nous retrouvons les mêmes états dans la société ;
l'état sauvage ou natif, l'état idolâtre ou
corrompu, l'état chrétien ou civilisé, état
naturel de la société. Dans le premier, ignorance
et foiblesse ; dans le second, erreur et
violence ; dans le dernier, raison et force.
" l'état naturel de l'homme, dit très-bien
*Burlamaqui, est, à parler en général, celui qui est

page 265

conforme à sa nature, à sa constitution, à sa
raison, et au bon usage de ses facultés, prises
dans leur point de maturité et de perfection " .
( voyez à la fin de la première partie sur le
mot nature).
Les mots être et avoir sont implicitement
exprimés dans les langues anciennes ; ils le sont à
découvert dans les nôtres où ils se joignent, sans
se confondre, à plusieurs temps du verbe, dont ils
sont les auxiliaires nécessaires. Les motifs de ces
diversités ne sont pas arbitraires ; ils sont
peut-être dans la différence des idées modernes ou
chrétiennes sur l' être et l' avoir , aux
idées des païens, qui ne connoissoient pas plus
l' être qu'ils ne respectoient l' avoir ou
la propriété. Mais ce n'est pas ici le lieu de
développer ces vérités ; il suffit de dire que
l'homme raisonnable ne croit point au hasard : que
plus l'effet est général, plus il lui suppose une
raison importante ; que si la parole est
l'expression de la pensée d'un homme, une langue
entière est l'expression des pensées d'un
peuple, qui sont ses lois, ses coutumes, ses
habitudes. Les raisons des règles du langage
humain peuvent n'être pas celles que je donne ; mais
il faut les chercher ; car l'homme doit travailler
sans cesse à étendre sa raison : or, la
raison de l'homme consiste à connoître les
raisons de tout, ou la vérité, surtout dans les
objets qui tiennent à son intelligence d'aussi
près que sa parole.

LIVRE 1 CHAPITRE 3



page 266

de la vérité et de la raison.
i. La vérité est la connoissance des êtres,
et de leurs rapports ; la raison est la
connoissance de la vérité ; elle est l'esprit
éclairé par la vérité.
II. La raison est donc acquise ou adventive,
adventitia . L'homme naît esprit, et il
apprend à raisonner ; il est intelligence, il
a de la raison.
III. Ou les êtres sont corporels, et leurs
rapports sont des rapports de nombre, d'étendue,
de mouvement, objet des sciences physiques ; ou
ces êtres sont intelligens et
organisés, et leurs rapports sont des rapports
de volonté et d'action, de pouvoir et de
devoir , objets des sciences morales : nous
ne parlons que de ces derniers rapports.
IV. Si la connoissance de la vérité forme
la raison de l'homme, l'homme n'a donc pas

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de raison avant de connoître la vérité ; il ne
découvre donc pas la vérité par sa raison ; il
reçoit donc de la raison d'un autre être la
connoissance de la première vérité, ou la
première connoissance de la vérité qui forme
les premières lueurs de sa raison, et qui se
développe avec elle. Ainsi loin que l'homme
découvre la vérité par la seule force de sa
raison, il n'a de la raison que lorsqu'il a
connu la vérité. D'ailleurs, l'homme ne connoît
ses propres pensées que par leur expression ;
or, il a reçu ses premières expressions ;
donc il a reçu la première connoissance de
ses pensées.
V. Cette raison qui éclaire l'esprit de
l'homme, est la raison de celui qui lui a donné
ses premières expressions, et par conséquent
la connoissance de ses premières pensées ;
et qui est à son égard une autorité ,
puisqu'il est l' auteur de la raison, qui dirige
et ordonne ses actions. Cet enseignement
nécessaire de la vérité s'appelle révélation ,
manifestation faite par l'être qui sait à

page 268

l'être qui ignore ; et quoique cette expression
ne s'applique qu'à la connoissance des
vérités primitives donnée par *Dieu même
aux premiers hommes, il est vrai de dire
que l'homme, même aujourd'hui, ne reçoit
ses premières connoissances que par révélation ,
c'est-à-dire, par la transmission que
ses instituteurs lui font de l'art de la parole,
moyen de toute connoissance de la vérité ;
parole qu'il ignore, si on ne la lui transmet
pas, qu'il n'invente pas quand il l'ignore, et
qui seule remplit l'intervalle immense qu'il
y a entre un enfant stupide trouvé dans les
bois, et l'homme civilisé.
VI. Ainsi le premier moyen de toute connoissance
est la parole reçue de foi et
sans examen, et le premier moyen d'instruction
est l'autorité. discentem oportet credere,
dit *Bacon, doctum expendere ; " c'est
à celui qui apprend à croire, à celui qui
sait à examiner " ... " l'autorité, dit
saint *Augustin, au traité de la vraie religion,
demande de la docilité, et conduit l'homme
à la raison " .
VII. L'absence de toute vérité est l'ignorance
absolue ; le défaut de développement

page 269

de la vérité est l'erreur ; car l'erreur comme
le mal n'est qu'un défaut, une privation,
une négation, et l'on se rappelle que nous
avons dit au chapitre Ier, que la vérité
étoit toujours dans nos pensées, et trop souvent
l'erreur dans nos jugemens ; parce que nous
aurions presque toujours besoin, avant
de juger, d'un plus ample informé .
VIII. Ainsi plus un être intelligent a
de connoissance de la vérité, ou de science
des êtres et de leurs rapports, plus il a
de raison ; en sorte que la souveraine raison,
l' omni-science , et la suprême vérité,
ne sont qu'une seule et même manière d'être.
IX. Si l'homme acquiert de la raison, la
raison, et par conséquent la connoissance
de la vérité, commencent pour l'homme :
elles se développent ensemble, et l'une par
l'autre ; foibles d'abord et obscures, à cause
de l'imperfection des organes qui transmettent
à l'esprit l'expression de ses pensées, et
qui sont le moyen de la connoissance de la
vérité ; plus fortes, plus étendues à mesure que
les organes acquièrent leur maturité : ainsi
la raison doit s'affoiblir, et la connoissance
de la vérité s'altérer à mesure que les organes

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eux-mêmes s'affoiblissent, et penchent
vers leur dissolution.

NOTES DU CHAPITRE 3

L'enseignement de tout art, de toute science,
commence par voie d'autorité, et ne peut commencer
autrement. Quel est l'élève qui ne reçoive de cette
manière les élémens de la grammaire, de la
géométrie, de l' analise , et qui ne suppose
sans examen les notions préliminaires de
l'étendue, des nombres, de la quantité, du
mouvement, etc. Sur lesquels les
savans disputent depuis des siècles ? Je dis plus,
et il seroit impossible d'instruire des hommes qui
commenceroient par disputer de ces vérités. Un
enfant passe à son maître, sans contester, des
points sans étendue qui font de l'étendue, des
lignes sans largeur qui font des surfaces ; des
surfaces sans épaisseur qui font des solides ;
de plus par moins qui donne moins,
de moins par moins qui donne plus . Si l'on
disputoit, sur les bancs, des mathématiques comme on
dispute de la théologie et de la philosophie, on
désoleroit les géomètres. Où en seroit le genre
humain, si l'enfant et le sujet ne vouloient obéir
que lorsqu'ils auroient compris la raison de
l'obéissance ?
L'histoire de toutes les sciences, et
particulièrement de la science de la société, n'est
que l'histoire

page 271

des développemens de la vérité, et conséquemment
des progrès de la raison.
L'âme pense par le moyen du cerveau, et parle
par le moyen de la voix, comme elle regarde par les
yeux, écoute par les oreilles, agit par les
mains ; il ne faut pas dire qu'elle digère par
l'estomac, parce qu'elle n'est pas maîtresse de
cette fonction, ou du moins elle ne l'est pas
immédiatement. Ce sont là les lois de l'union de
l'âme et du corps, matière importante, et qui n'a
pas été traitée comme elle peut et doit l'être.
L'inaction de nos organes enchaîne l'activité de
notre âme, plus active que le corps n'est
agissant ; et c'est ce qui faisoit désirer à
saint *Paul la dissolution de ses organes, pour
jouir à découvert de l'éternelle vérité, (...).
Les matérialistes confondent la pensée et le
cerveau, la cause et le moyen, le pouvoir et son
ministre. Les gens instruits les distinguent, et
ne sont pas plus étonnés de voir la raison
s'affoiblir par le desséchement ou tout autre état
du cerveau, que la vue baisser par
l'obscurcissement des yeux, et l'ouïe devenir
plus dure par le racornissement de l'organe
auditif. " ce qui est essentiel au corps d'un
homme, dit *Malebranche après *Descartes, est une
certaine partie du cerveau à laquelle l'âme est
immédiatement unie " . L'âme est une lumière
enfermée dans un verre, qu'elle use par son
activité. Les matérialistes n'y voient qu'un
verre lumineux. " brisez le verre, disent-ils,
et vous n'y verrez plus rien ; brisez le
verre, disent les chrétiens, et vous y verrez
beaucoup

page 272

mieux " . On sera charmé de trouver ici un
passage de *Fénélon dans son traité de
l'éducation des filles , qui s'exprime ainsi
sur le ministère du cerveau dans l'opération de
l'esprit : " le tempérament du cerveau des enfans
leur donne une admirable faculté etc. "
dans ce passage, il faut distinguer l'idée
générale du ministère du cerveau dans
l'opération de la pensée, de l'explication
particulière qu'imagine *Fénélon, d'après la
mauvaise physiologie de *Descartes. On
peut bien imaginer , mais on ne conçoit
certainement pas le rapport qu'il y a entre la
mollesse et l'humidité du cerveau, et
l'ignorance, la curiosité, la légèreté de
l'enfance ; et puis que veulent dire ces
impressions faites sur notre cerveau ? Y a-t-il
rien d'empreint sur le cerveau de l'homme le plus
savant, et aperçoit-on à cet égard, même au
microscope, la plus légère différence entre le
cerveau de l'homme instruit et celui d'un
imbécille ? Et comment un si petit espace peut-il
recevoir l'empreinte du passé, du présent, de
l'avenir, de l'existant, et même du possible ? La
vérité

page 273

générale est connue par une expérience générale, et
par ces locutions communes à toutes les langues,
qui toutes prennent le cerveau ou la tête pour
l'esprit même : avoir de la tête, une bonne tête,
une tête sans cervelle, etc., et qui nomment ainsi
le ministre pour le pouvoir ; mais quand
on veut en expliquer le comment , on tombe dans
le particularisme de l'imagination, qui ne
présente que sous de vaines figures, les relations
certaines entre des qualités physiques et des
opérations intellectuelles. Dans tous les cas
pareils, la réponse la plus sage est celle du
docteur dans *Molière : (...). Toutes nos
connoissances sur la manière dont la pensée et
l'organe agissent l'un sur l'autre, ne vont pas
plus loin ; et nous, qui nous croyons si habiles en
physique, nous ne savons réellement que les
généralités, et ce que nous connoissons le mieux
est la métaphysique.
Je finirai par une dernière observation sur
l'organe vocal. La lésion de l'oeil empêche de voir,
la lésion de l'organe vocal de parler, la lésion de
l'organe olfactif d' odorer , etc. ; mais la
lésion de l'ouïe empêche de parler : on est muet
dès qu'on est sourd, quoiqu'on puisse être muet
sans être sourd. Cet effet particulier à ces
deux organes, prouve mieux que de longs
raisonnemens, que la parole ne peut venir que par
transmission. Le sauvage de l'*Aveyron,
actuellement à *Paris, n'est ni imbécille, ni
sourd, ni muet ; mais telle est l'extrême
difficulté de parler, quand on n'a pas appris à le
faire dès ses premières années, que cet

page 274

enfant, âgé de quatorze à quinze ans, entouré,
depuis deux ans, de leçons continuelles, et sans
cesse avec des hommes qui lui parlent, ne peut
faire entendre de parole, quoiqu'il entende celle
des autres, et que lui-même articule lait ,
mais par exclamation seulement, et en signe de joie
à la vue du mets qu'il aime le plus ; car il
n'attache à ce mot aucune signification. Or, je
le demande : qu'on suppose, avec *Condillac, une
troupe d'êtres pareils, et qu'on les mette ensemble
pour inventer un verbe et les autres parties
d'oraison, et en faire des phrases. La parole,
venue par le commerce des êtres parlans, se
conserve par le même moyen ; et on lit dans
l' histoire des voyages , que *Selkirk,
écossois, avoit oublié sa langue, et même
perdu la faculté de parler, pour avoir passé cinq
ans tout seul dans l'île de *Juan *Fernandès.
*M *Pinel, médecin de l'hospice de *Bicêtre, dans
un ouvrage sur l'aliénation mentale, rempli
d'observations profondes et de vues utiles, a
remarqué que l'idiotisme ôte à l'homme la
parole, et le conduit au mutisme : preuve
frappante de la correspondance nécessaire de la
pensée et de la parole, que l'homme qui n'a reçu
aucune parole, ni orale , ni de geste, soit un
idiot, et que lorsqu'il est idiot, il perde la
parole qu'il avoit reçue ; également dégradé de
l'humanité, soit qu'il ignore l'art de parler, soit
que la faculté de penser lui manque.

LIVRE 1 CHAPITRE 4



page 275

de l'être général et suprême, de l'être
particulier et subordonné, ou de *Dieu et
de l'homme.
i. Si l'homme ne peut inventer la parole, le genre
humain à son origine a reçu d'un être supérieur à
l'homme la parole, par le moyen de laquelle il
connoît ses propres pensées. Donc la première
connoissance de l'homme pensant a été la
connoissance d'un être supérieur à l'homme. De cette
connoissance ont dû suivre nécessairement
des sentimens d'amour pour le bienfait,
de crainte de la puissance, la volonté de
les témoigner, l'action qui les témoigne ;
l'adoration a été la première pensée, et la
première parole a été un culte.
II. L'homme, cause seconde de tous les
effets, a transmis la parole, comme il transmet
la vie, et avec la parole la connoissance
de ses pensées. Partout où il existe
des hommes qui parlent un langage articulé,
on doit donc trouver la connoissance d'un

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quelque être supérieur à l'homme, le nom
de cet être, objet de l'amour ou de la crainte
de l'homme, et les actions extérieures qui
sont l'expression de cet amour ou de cette
crainte.
III. Or, partout où les hommes ont rencontré
de leurs semblables, ils ont trouvé un
langage articulé, et la parole qui exprime
l'être supérieur à l'homme, objet de son
amour ou de sa crainte ; ils ont trouvé sous
des formes différentes, la connoissance,
l'adoration et le culte de quelque divinité :
croyance de tous les peuples, que *Cicéron
appelle " la voix de la nature, et la preuve
de la vérité " .
IV. Cet être, les hommes l'appelèrent
*Dieu , ou de tout autre mot correspondant
(presque toujours monosyllabique) universellement
entendu de tous les hommes qui parloient
la même langue.
V. Mais par cela seul que les hommes
s'entendoient en parlant de *Dieu, ils avoient
tous une même idée de *Dieu, et de ce qu'étoit
*Dieu à leur égard. En effet, comme l'homme
n'a de connoissance des êtres que par ses

page 277

pensées, il s'ensuit que l'homme voit ses
pensées, et par conséquent se voit lui-même
dans tous les êtres. Ainsi l'homme conçut
avec facilité la pensée d'une volonté qui
a produit la généralité des êtres, et du pouvoir
qui les conserve, comme il concevoit en
lui-même la pensée de sa propre volonté qui
reproduit les êtres particuliers, et de son
pouvoir particulier sur les êtres subordonnés.
Là auroit dû s'arrêter la raison, et *Dieu
étoit connu de l'homme.
VI. Mais l'imagination voulut aller plus
loin. L'homme avoit l'idée claire et distincte
de la volonté de *Dieu ; il voulut
se faire l'image de l' action de *Dieu dans
la production des créatures ; et comme il
voyoit ses propres organes être l'instrument
de son action particulière, il attribua des
organes à la divinité, pour expliquer son
action, et il s'en fit des images taillées :
en lui attribuant ses sens, il lui attribua
ses sexes, ses passions, ses foiblesses ; de
là les absurdités de l'idolâtrie, et les
abominations de son culte, qui commença par
faire un homme de *Dieu, et qui finit par
faire ses dieux des hommes.

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VII. La connoissance de la divinité donnée aux
peuples en état natif ou naissant, conservée
chez les peuples en état naturel ou
perfectionné, s'altéra donc chez les peuples en
état corrompu, et les grecs, peuple dégénéré
et cause première de la dégénération des
peuples, peuple mauvais, accusé par toute
l'antiquité d'avoir altéré les traditions
primitives, parce qu'amoureux de fables et
d'allégories, il mit la vérité en vaines
images , les grecs défigurèrent l'idée de la
divinité, au point que leurs sages ne la
reconnoissant plus, préférèrent d'en nier
l'existence.

NOTES DU CHAPITRE 4

Il n'est pas d'absurdités que les philosophes
modernes n'aient dévorées, plutôt que de supposer
l'homme sorti primitivement des mains du
créateur, formé dans son corps d'élémens
terrestres, puisque son corps se résout en
terre, animé d'un esprit non égal, mais
semblable à l'esprit divin, puisque son esprit
pense l'esprit divin. Mais comment et par quels
moyens cette création s'est-elle opérée, demande
l'imagination ? Là s'arrête la pensée ; car
l'homme a plus d'idée que d'images, puisque l'idée
est générale,

page 279

et que les images sont locales et particulières.
Ainsi l'idée conçoit généralement le temps et
l'espace ; l'imagination compte une à une l'heure,
et mesure le corps.
*Dieu, venu du latin deus , du grec theos ,
se retrouve dans le thaut égyptien, et le
theutatés gaulois, comme le *Jehovah
hébreu se retrouve dans le jou grec, dont on a
fait joupater , ou *Jupiter , qui fait aux
cas suivans, jovis, jovi, jovem . La
remarque est de *Leibnitz, car il faut rendre à
chacun ce qui lui appartient. Ce grand homme
attache beaucoup d'importance à ces antiques
étymologies, et les regarde comme les dépositaires
des premières vérités.
éternel seroit-il l'adjectif formé du mot
être , comme temporel l'est de temps,
annuel d' an , etc. ? Car être ,
étymologiquement si différent de l' esse , latin,
semble présenter dans sa dernière syllable tre ,
qui est la même chose que ter , l'expression
des trois temps de la durée qui composent
l'éternité, aevi-ternus ou aeternus .
" *Dieu est possible, dit *Descartes : donc il est ;
car s'il n'étoit pas, il ne seroit pas possible
qu'il fût " ; puisque nul autre être ne pourroit
réaliser cette possibilité, et le faire être. Il
faut, pour ruiner cette preuve, soutenir que
*Dieu est impossible, et c'est ce qu'on n'a pas
essayé. *Condillac n'a pas compris cette preuve de
*Descartes. Ma preuve est plus simple " les hommes
nomment *Dieu, donc il est " . Car s'il n'étoit pas,
il ne seroit pas nommé. Donc *Dieu est cause
universelle, moteur suprême, pouvoir souverain,
attributs conséquens à l'idée de *Dieu, et dont
aucun n'implique contradiction, comme rond-carré,
peuple-souverain,

page 280

fils-père, sujet-pouvoir dans le même état. Aussi
*Condillac a attaqué le principe de la
contradiction, qui est l'épreuve de la fausseté de
nos jugemens.
Partout où la raison de l'homme ne sera pas
égarée par l'imagination, l'homme tirera sans
effort ces conséquences si naturelles, conclura de
l'ordre particulier à l'ordre général, et de l'ordre
général à la nécessité de l'ordre particulier. Le
plus simple bon sens s'accorde parfaitement dans
ces conclusions avec le génie : ce sont les deux
extrêmes de l'homme, et ils se touchent. Ils
sont tous les deux de la famille de la raison ;
mais le bon sens, plus modeste dans ses goûts,
s'occupe d'affaires domestiques ; le génie plus
entreprenant se lance dans la carrière publique.
" un homme est plus grand génie, dit *Terrasson, à
mesure qu'il est plus homme d'état, et qu'il voit
mieux ce qui va au bien de la société civile " . Le
bon sens conçoit que le tout-puissant a pu tout
faire, et le génie démontre la nécessité de cet
être tout-puissant ; mais combien d'imagination
ne faut-il pas pour se figurer un monde qui se fait
tout seul avec des atomes ronds et crochus ; à force
des mouvemens sans impulsion, d'ordre sans lois,
d'effets sans cause, l'homme né d'un poisson ou de
la chaleur du soleil ? Quand ma raison me dit qu'il
existe un être nécessaire, que cet être est
nécessairement tout-puissant, que le
tout-puissant a tout fait, qu'ai-je besoin
d'imaginer comment il a fait la moindre chose ?
Car la difficulté est la même pour le plus petit
germe qui renferme un monde de germes, comme pour
le monde qui renferme tous les germes. Il m'est

page 281

aussi difficile de concevoir pourquoi l'homme, avec
toute la matière à sa disposition et son
étonnante industrie, ne peut pas faire une
graine, lui qui fait des navires et des palais,
que d'imaginer comment *Dieu a fait les germes sans
une matière préexistante.

LIVRE 1 CHAPITRE 5



page 282

des rapports de *Dieu et de l'homme.
i. Tous les peuples ont donc connu la
cause la plus universelle ou *Dieu, l'effet le
plus universel ou l'homme ; universel, puisqu'il
renferme en soi l'esprit et la matière, hors
desquelles il n'y a rien dans l'univers,
universel encore, parce que tout se rapporte à
lui, comme objet de ses pensées ou sujet
de son action.
II. Mais ces deux termes extrêmes de tout
le système des êtres, la cause et l' effet ,
partout pensés, partout nommés, ces deux
termes en rapport nécessaire, puisque le mot
d' effet exprime par lui-même un rapport à la
cause , et le mot de cause un rapport à
l' effet ; ces deux termes, dis-je, ne
donnoient pas aux hommes des lumières sur la nature
de leurs rapports avec *Dieu. Quel étoit le
moyen de leurs relations avec l'être suprême,
ou plutôt, par le moyen de quel être la grandeur
de *Dieu, être général, se
proportionnoit- elle à la foiblesse de l'homme

page 283

être particulier et local, et l'infirmité de
l'effet, à la perfection de la cause ? C'étoit là
la grande énigme de l'univers, dont la solution a
été un scandale aux juifs et une folie aux
gentils . Ici l'importance des objets, et,
j'ose dire, la nouveauté des raisons, sollicitent
l'attention des esprits, même les plus prévenus,
contre le fond des croyances
religieuses, ou contre toute nouvelle forme
de les présenter. Car si les uns ne lisent pas,
parce qu'ils ne veulent pas apprendre, les
autres condamnent, parce qu'ils croient ne rien
ignorer, et qu'ils ne peuvent pas se
persuader cette vérité fondamentale ; que
pour l'intérêt de la société, la vérité se
développe à mesure que l'erreur s'aggrave
et s'étend, et qu'il n'est aucune vérité,
absolument aucune, qui soit positivement
interdite à l'intelligence humaine.
III. L'homme avoit donc, dès son origine, une
connoissance des deux termes
extrêmes de l'univers, *Dieu et l' homme ,
la cause et l' effet . Mais pour établir
entre eux une proportion qui fût le fondement
de l'ordre général et particulier, il falloit
un terme moyen , rapport ou raison entre

page 284

les deux autres ; un être medius ou
médiateur, car il n'y a, en général, de rapports
connus, et de proportion déterminée,
que lorsque les trois termes de toute proportion,
extrêmes et moyen , sont connus.
IV. proportion, rapports, ou raison ,
êtres ou termes extrêmes de la société,
être moyen , ou médiateur, (car ces mots
sont synonymes), toutes ces expressions,
non-seulement peuvent être employées en
parlant de *Dieu et de l'homme, et de leurs
rapports ; mais elles sont usitées : et dans
quel ouvrage sur ces matières, ne trouve-t-on
pas ces locutions : " *Dieu a proportionné
sa grandeur à la foiblesse de sa
créature, les rapports de *Dieu à l'homme,
et de l'homme à *Dieu... " ? Et la religion
chrétienne tout entière, qu'est-elle autre
chose que la connoissance du rapport entre
l'extrême puissance de *Dieu, et l'extrême
infirmité de l'homme et du moyen de leurs
relations ? Et n'est-ce pas dans cette
connoissance qu'est la raison de toute
société ?

page 285

V. Mais ces mêmes expressions, proportions,
rapports ou raison, extrêmes, moyen,
etc. Se retrouvent dans la science des êtres
physiques, et de leurs rapports de nombre
et d'étendue : ces expressions sont donc communes
à l'ordre moral et à l'ordre physique.
Elles sont donc générales ou mathématiques ;
car mathématique veut dire la doctrine
en général, la science par excellence, et
sous cette acception étendue, elle
peut embrasser les sciences morales comme
les sciences physiques.
VI. Or, ou le langage humain n'est qu'un
vain bruit, ou l'identité des expressions désigne
la similitude des pensées, et l'unité des
vérités. Car si la pensée ne nous est
connue que par la parole, comment les mêmes
paroles exprimeroient-elles des pensées
différentes ? Il faut contester ce principe, ou en
admettre toutes les conséquences.
VII. Ici les faits s'accordent avec le
raisonnement, et nous montrent un
être- moyen , ou médiateur connu des nations
du monde les plus éclairées dans la science
des choses morales, comme le rapport
nécessaire, et le moyen d'union entre *Dieu

page 286

et l'homme : nous le voyons dans les livres
hébreux promis au genre humain, et cette
promesse toujours subsistante dans la société
où *Dieu et l'homme étoient le mieux connus,
former le dogme fondamental et constitutif
de ce peuple, qui attendoit le médiateur
sous le nom de messie ou d' envoyé , et qui
l'attend encore, même après qu'il est venu.
VIII. L'être moyen ou médiateur est donc
l'être qui unit l'homme à *Dieu, et qui est le
rapport entre eux. Mais les êtres ne nous sont
pas connus en eux-mêmes, et ne le sont que
par leurs rapports. La connoissance du médiateur
entre *Dieu et l'homme fait donc
connoître *Dieu et l'homme. Ainsi il y aura
connoissance de *Dieu et de l'homme, partout
où le médiateur sera connu ; et ignorance
de *Dieu et de l'homme, partout où
le médiateur sera ignoré. Là où il y a
connoissance de *Dieu, de l'homme et de leurs
rapports naturels, il y a nécessairement des
lois parfaites qui sont l'expression des
rapports naturels, il y a civilisation , qui est
la perfection des lois religieuses et politiques,
divines et humaines : et là où il y a ignorance
de *Dieu, de l'homme et de leurs rapports

page 287

naturels, il y a des lois fausses qui sont
l'expression de rapport contre nature, il y
a barbarie, qui est la dépravation des lois.
La civilisation suivra donc de la connoissance
du médiateur , et la barbarie de l'ignorance
du médiateur ; et il y aura plus de
civilisation là où il y aura une connoissance
plus développée du médiateur, et plus de
barbarie là où il y aura plus d'ignorance.
La question est donc réduite à des faits. Or
il y a eu ignorance profonde de la nature
de *Dieu, et des besoins de l'homme, absurdité
dans le dogme, abomination dans le culte,
atrocité dans les lois, férocité dans les
moeurs, peur de *Dieu, haine de l'homme,
barbarie enfin chez les idolâtres qui ont
ignoré le médiateur ; et il y a plus de
connoissance de la nature de *Dieu et des
devoirs de l'homme, moins d'absurdité, de
désordre, d'atrocité, de férocité, de peur de
*Dieu, de haine de l'homme, de barbarie, en un mot,
chez les mahométans qui ont une connoissance
confuse du médiateur. Ainsi il y a eu
connoissance de la nature de *Dieu et des
besoins de l'homme, raison dans le dogme,
sagesse dans le culte, bonté dans les lois,

page 288

vertu dans les moeurs, amour de *Dieu et de
l'homme, ordre enfin ou civilisation commencée
chez les juifs, qui ont eu une connoissance
certaine du médiateur promis ;
et il y a toute connoissance de la nature de
*Dieu et des besoins de l'homme, du pouvoir
de l'un et des devoirs de l'autre, toute
raison, toute sagesse, toute bonté, toute
vertu, amour parfait de *Dieu et de l'homme,
ordre parfait ou civilisation consommée
dans la société chrétienne, qui a une
connoissance pleine et entière du médiateur
venu.
IX. Ainsi, il y a eu oubli de *Dieu et
oppression de l'homme, partout où il y a eu
ignorance du médiateur entre l'homme et
*Dieu.
X. Pour résumer en peu de mots la série
des propositions énoncées dans les chapitres
précédens, qu'on peut regarder comme une
introduction à toute science morale :
1 la raison est une pensée conforme à
la vérité ; la vertu est une action conforme
à la raison.
2 la vérité est la science des êtres et
de leurs rapports.

page 289

3 la généralité des êtres est comprise
sous ces expressions abstraites, cause,
moyen, effet, hors desquels nul être n'est
ni ne peut être ; puisque ces expressions
comprennent tous les états même possibles
de l'être, et que la pensée ne peut en idéer
ou en concevoir d'autres.
4 si les états possibles de l'être sont tous
compris sous ces trois expressions, cause,
moyen, effet, les rapports des êtres entre eux
sont tous compris dans cette proportion
continue : " la cause est au moyen, ce que le
moyen est à l'effet " ; ou : " l'effet est au
moyen, ce que le moyen est à la cause " ;
ce qui veut dire que la cause agit sur le
moyen pour le déterminer, comme le moyen
agit sur l' effet pour le produire. Ainsi le
chef commande à ses officiers, et les officiers
aux sujets. Ainsi le père a autorité sur la
mère, et la mère sur l'enfant, etc. Etc.
5 donc, il n'y a de vérité qui est la
connoissance des êtres et de leurs rapports ; de
raison qui est connoissance de la vérité ; de
vertu qui est conformité des volontés et des
actions à la raison ; de civilisation enfin qui
est raison et vertu dans la société, que là

page 290

où les termes de la proportion et la proportion
elle-même ont été connus.

NOTES DU CHAPITRE 5

Les expressions proportion, rapport, moyen,
extrêmes, et autres semblables, désignent des
généralités, et par conséquent conviennent à toute
science des êtres en général ; raison carrée
ou cubique , désigne des particularités , et
ne convient qu'à l'ordre particulier ou
physique ; la langue même avertit du point où l'on
peut aller, et de celui où l'on doit s'arrêter,
et elle se refuse à exprimer ce qu'on ne doit pas
penser. On dit vertu superficielle, superficie
des corps, solidité, étendue, légèreté, force de
l'esprit, solidité, étendue, légèreté, force des
corps ; c'est là la langue des généralités, qui,
comme la monnoie d'un grand état, a cours
partout. Mais on ne dit pas vertu carrée ou
carré vertueux, prudence hexagone ou
cercle prudent : c'est ici la langue des
particularités , qui, comme la monnoie d'un
petit état, n'a pas de cours hors de ses limites.
Ces considérations, extrêmement belles dans leurs
détails, favorisent l'opinion de *Malebranche sur
l'étendue intelligible que nous voyons,
selon ce philosophe, en *Dieu, région
éternelle des essences, ou des généralités,
comme l'appelle *Leibnitz, et dont l'univers
physique n'est que l' action .
On dit donc les rapports de l'homme à *Dieu,
parce que le mot abstrait rapports est de la
langue mathématique

page 291

ou de la science en général, et représente
une idée générale qui appartient à l'ordre général
des vérités ; et on ne dit pas racine carrée de
*Dieu et de l'homme, parce que le mot concret
racine carrée ou cubique , est de la
langue arithmétique, ou de la science des
nombres en particulier, et représente une
idée particulière qui ne convient qu'à un ordre
particulier de vérités. Le mot puissance est
encore l'expression abstraite d'une idée générale,
et peut s'appliquer à l'ordre moral comme à l'ordre
physique ; et il seroit françois de dire que
dans cette sublime expression, je suis celui qui
suis, *Dieu semble, par cette
multiplication dans l'expression de son être,
s'élever lui-même à la plus haute puissance de
l'être.
Les idées générales ou simples sont exprimées
par des mots abstraits . L' abstraction est
dans les mots, la généralité dans les idées.
C'est ce que *Condillac a confondu
perpétuellement, comme il confond le général et le
collectif, c'est-à-dire, l'esprit et la matière.
Voici un exemple sensible de la différence du
général au collectif. armée est l'expression
particulière d'une idée composée ou collective qui
comprend tout le matériel de l'armée.
général dux est l'expression abstraite d'une
idée générale qui comprend toute la pensée ou la
volonté de l'armée. Les idées générales sont
toutes simples et indécomposables ; les
idées particulières sont toutes composées, ou de
parties, comme un arbre, un animal ; ou
d'individus, comme armée, multitude, genre,
espèce, et ces dernières idées s'appellent
collectives . Justice, raison, sagesse,

page 292

sont des idées simples ou générales, d'idées
unes ; et voilà pourquoi on ne dit pas au
pluriel les prudences, les sagesses, etc., comme on
dit des armées, des genres, etc. ; toutes les
idées unes ne sont, au fond, que l'idée d'un
seul et même être, de *Dieu. Idées particulières ou
composées, idées simples ou générales ; toute
autre division rentre dans celle-là. Il faut peu
diviser en métaphysique.
L'expression est à , caractéristique de toute
proportion, parce qu'elle exprime tout rapport en
général, se traduit autrement dans la langue de la
métaphysique que dans la langue de la géométrie.
Dans celle-ci, est à veut dire contient ;
4 contient 2, comme 8 contient 4 . Dans
l'autre, est à veut dire agit sur,
détermine, produit .
La philosophie tout entière n'est que la science
de la cause , du moyen et de l' effet .
Elle est purement rationnelle , si elle
s'élève aux causes ; empirique ou
expérimentale, si elle se borne aux effets . Le
matérialisme ne connoît que des effets , des
faits , et l'athéisme nie la cause ; ce qui
revient au même.
Le déisme, qui est la doctrine des plus sages des
anciens, et des moins sages des modernes, ne
connoît que la cause et les effets , et nie
le moyen ou médiateur. to on, dit *Platon,
to genomenon ; ce qui est, ce qui est fait . La
philosophie chrétienne connoît seule la cause, le
moyen et l'effet ; seule elle connoît *Dieu,
l'homme, leur nature et leur rapport. C'est avec
raison que saint *Paul dit, " qu'il ne veut
connoître d'autre science que celle du
médiateur " , puisque

page 293

toute science en morale est renfermée dans la
connoissance de l'être par qui tout a été fait ou
réparé dans l'ordre moral, et il sembleroit même
dans l'ordre matériel. En effet, on voit dans les
livres qui contiennent ces hautes vérités, la
sagesse de *Dieu, que la religion chrétienne
regarde comme la personne du verbe ou du
médiateur, " assistant la cause suprême de
l'univers lorsqu'elle étendoit les cieux, creusoit
les abîmes, renfermoit la mer dans ses bornes,
affermissoit la terre sur ses fondemens,
balançoit le globe sur ses pôles " ; architecte
universel de ce souverain propriétaire des mondes,
se jouant dans ses ouvrages, et faisant ses
délices d'être avec les enfans des hommes ;
description sublime, étonnante de pompe et de
magnificence, et à laquelle on ne connoît rien qui
puisse être comparé. " il semble que quelques
pères, dit *Leibnitz, aient conçu deux filiations
dans le verbe de *Dieu... etc. " l'autorité
religieuse n'a pas prononcé sur cette opinion
inutile au salut des hommes, et je n'ai moi-même
voulu autre chose que faire voir que le
philosophe pouvoit aller sur ces matières aussi
loin que le docteur.

LIVRE 1 CHAPITRE 6



page 294

de l'ordre général et particulier.
i. La cause , le moyen , l' effet ,
comprennent tous les êtres : la cause est au
moyen, ce que le moyen est à l'effet,
comprennent tous les rapports, les rapports
universels, l' ordre en un mot de l'univers ;
car l'ordre est l'ensemble des rapports des
êtres.
II. Cet ordre général se subdivise et se
particularise en deux ordres moins généraux,
appelés aussi mondes : le monde physique et le
monde social.
III. Dans chacun de ces ordres particuliers
(relativement à l'ordre général), les
expressions, cause, moyen, effet, prennent des
noms particuliers, et par la même raison, la
proportion, de générale qu'elle étoit, devient
particulière.
IV. La cause conservatrice du monde physique
s'appelle premier moteur ; le moyen
général de conservation est le
mouvement ; les effets sont les corps .
Cet ordre du monde

page 295

physique se subdivise encore en systèmes
particuliers, où le moyen ou même l'effet dans
un système supérieur, devient cause dans
un système inférieur, ce qui a fait donner
au moyen et à l'effet le nom de causes
secondes : ainsi le soleil, qui est un
effet de la création, et le moyen
général de reproduction, devient cause seconde
de fécondation, lorsqu'on considère les vapeurs
qu'il élève, et qui se résolvent en pluie comme
un moyen de fécondité. L'homme physique qui
est effet du mouvement général, devient
moteur lui-même, ou cause , et emploie des
moyens ou instrumens par lesquels il
applique le mouvement général à un système
particulier ; car tous les arts mécaniques ne
sont que le mouvement général , appliqué à
une fin particulière.
V. Dans le monde social ou moral, le seul
dont il soit question ici, et qui est l'ordre des
êtres intelligens et organisés, des êtres qui
veulent et qui agissent, qu'on appelle
société , la cause prend le nom particulier de
pouvoir , le moyen celui de ministre ,
l'effet celui de sujet ; pouvoir, ministre,
sujet, qui comprennent tous les êtres de la
société,

page 296

comme cause, moyen, effet comprennent
tous les êtres de l'univers.
VI. Ainsi les rapports des êtres en société,
sont tous compris sous cette proportion : " le
pouvoir est au ministre, ce que le ministre
est au sujet " ; comme les rapports des êtres
qui composent l'univers, sont tous compris
sous cette proportion : " la cause est au
moyen, ce que le moyen est à l'effet " ; et
l'homme lui-même, constitué comme la société
et comme l'univers, l'homme considéré
dans le système particulier de ses facultés
morales et physiques, est tout compris sous
cette proportion : " la volonté agit sur les
organes, et les organes agissent sur un objet " .
VII. Le ministre est le moyen terme, le
moyen proportionnel entre le pouvoir et le
sujet. Cette proposition nous ramenera
à l'ordre de la société, lorsque nous aurons
considéré le moyen universel, médiateur,
ministre universel, pontife ; sanctorum
minister, mediator, mediator unius non est,
dit saint *Paul, pontifex, etc. ; car les
livres saints lui donnent tous ces noms.

NOTES DU CHAPITRE 6



page 297

La science du moyen explique tout. L'homme,
par exemple, ne fait rien sans moyen, ou
intermédiaire, et l'intelligence dans l'emploi et
la recherche des moyens est ce qui le distingue
des brutes. Il exprime ses pensées par le moyen
ou le ministère de la parole, et il accomplit sa
volonté par le moyen ou le ministère de son
action. Il étend et multiplie son action physique
par le moyen d'instrumens ; il apprend par le
moyen d'un maître, il enseigne par le moyen d'une
méthode ; les sciences et les arts ne sont que
des moyens. La médecine est le moyen de guérir ;
la jurisprudence le moyen de concilier les
différends ; l'architecture est le moyen de
construire ; une arme est un moyen d'attaque ou
de défense ; la charrue est un moyen entre
l'homme et la terre qu'il cultive ;
l'intelligence humaine consiste à connoître la
nécessité de moyens, sa curiosité à les
chercher, sa sagacité à les découvrir, son
industrie à les mettre en oeuvre. Cette
intelligence est refusée à la brute, qui
n'emploie guère d'autres moyens extérieurs que ses
alimens et son nid, moyens dont l'invariable
uniformité dans chaque individu de la même espèce
annonce

page 298

qu'une intelligence autre que celle des brutes, les
a renfermées dans les limites de l'étroit
nécessaire qu'elles n'ont jamais tenté de
dépasser. Le seul art de faire du feu par le
moyen de l'air et de matières combustibles,
met entre l'homme le plus stupide et la brute la
plus intelligente l'intervalle de l'être au néant.
L'homme ne peut imaginer ou se figurer, sous
aucune image particulière, la première impulsion,
mais il en conçoit la nécessité générale, et cela
suffit ; et lui-même, lorsqu'il donne le mouvement
à son bras, imagine-t-il comment sa volonté
s'exécute, et peut-il se figurer cette
relation de sa pensée à ses muscles, ou celle de
ses organes à sa pensée ? Car les nerfs sont le
moyen de transmission à la pensée, et les
muscles le moyen d'exécution de la volonté. La vue,
l'ouïe, le tact, qui comprend le goût et l'odorat,
transmettent à la pensée la présence et les
qualités des corps, les organes de la
locomotion exécutent les volontés qui
naissent à l'occasion de ces transmissions ; mais
les relations de la pensée aux organes comme moyen
de transmission, et celles de la volonté aux
organes comme moyen d'exécution, nous sont
également inconnues.

LIVRE 1 CHAPITRE 7



page 299

du moyen universel, ou du médiateur.
i. Le langage universellement entendu, nomme
le moyen ; la raison en conçoit la
nécessité, les faits en prouvent l'existence.
II. Quel est ce moyen universel placé entre
la cause universelle, et l'effet universel ?
Ou plutôt comment se nomme ce moyen entre
la cause nommée *Dieu , et l' effet
nommé homme ? Les hautes considérations dans
lesquelles nous allons entrer, sont une
conséquence naturelle de ces principes déjà
énoncés, que là où il y a identité d'expressions,
il y a similitude de pensées, et unité dans
les vérités ; que s'il y a rapport de *Dieu à
l'homme, il y a entre eux proportion
possible à déterminer, puisqu'une proportion
n'est qu'un ensemble de rapports ; que si notre
esprit connoît des proportions entre des êtres
différens, il ne connoît pas deux genres
différens de proportions ; et déjà nous avons
remarqué dans les locutions les plus familières
de la langue, les rapports généraux ou

page 300

les harmonies de l'intellectuel et du
physique.
III. Nous nommons *Dieu et l' homme ,
termes extrêmes entre lesquels nous
cherchons à connoître, c'est-à-dire, à nommer
un rapport qui les unisse, et par le moyen
ou ministère de qui *Dieu et l'homme, la
perfection et la foiblesse, puissent se
proportionner l'une à l'autre, et se
rapprocher.
IV. Mais avant de tirer de ces expressions,
rapport et proportion , les démonstrations
qu'elles peuvent nous fournir, il
faut remarquer que notre raison consent à
cette vérité : qu'un être par le moyen ou
ministère de qui deux êtres s'unissent, doit
être nécessairement d'une nature commune
à l'un et à l'autre, sans quoi il ne pourroit
être moyen proportionnel ou d'union entre
eux. Ainsi, il doit être corps entre deux
corps, ligne entre deux lignes, nombre entre
deux nombres, esprit même entre deux esprits ;
cette vérité est de tous les systèmes,
parce qu'elle est une vérité générale. Ainsi
la raison nous dit que l'être qui doit être
moyen ou médiateur entre le fini et l'infini,
l'intellectuel et le physique, *Dieu et l'homme,

page 301

doit être lui-même nécessairement infini
sous un rapport, et fini sous un autre,
intelligence et corps, *Dieu et homme.
V. Mais si nous cherchons à nous rendre
une raison plus générale encore de la justesse
de ces pensées sur la nature du moyen , et
que nous rappelions les expressions générales
de proportion et de rapports que nous
avons employées, nous trouverons dans les
lois générales de la formation des
proportions , lois générales dont nous faisons
une application particulière à la science de
l' étendue linéaire et numérique ; nous
trouverons, dis-je, des manières générales
aussi de résoudre le problème cherché, et de
trouver le nom du moyen , puisque nous
connoissons le nom des extrêmes .
VI. Or rien ne s'oppose à ce que nous
consultions ces lois générales des
proportions et des rapports , même pour
l'ordre moral, puisque l'identité d'expressions nous
est un sûr garant de l'unité de vérités. Et
d'ailleurs le raisonnement que nous allons
faire, sera soumis à l'expérience du langage
universel, et l'être que nous cherchons par

page 302

cette voie ne sera pas, s'il n'est pas déjà
nommé ou connu par son nom.
VII. Ainsi, en consultant la règle générale,
et la plus générale des proportions,
le moyen égal aux extrêmes, et construisant
ainsi la proportion générale ou métaphysique,
" *Dieu est au moyen cherché, ce
que ce moyen est à l'homme " ; ou bien en
renversant la proportion, commençant par
l'homme et finissant par *Dieu, nous trouverons
toujours le nom, et par conséquent l'être
dieu-homme ou homme-dieu , comme
moyen ou médiateur entre *Dieu et l'homme.
Cet être prodigieux, s'il existe, aura un
nom , et ce nom ne sera pas inconnu aux
hommes : je le demande aux peuples modernes
civilisés, et même les seuls civilisés qu'il y ait,
et ils me répondent qu'il est parmi eux, depuis
dix-huit siècles, un signe de contradiction ,
sujet à la fois d'adoration et de scandale ; je
le demande au seul peuple de l'antiquité qui
ait été civilisé, au peuple le plus ancien des
peuples, au juif, et il me répond qu'il le
connoît dès les premiers jours du monde,
sous le nom de messie , qu'il l'a attendu et
qu'il l'attend encore dans les derniers temps.

page 303

VIII. Si l'homme-dieu est le moyen ou
médiateur cherché entre *Dieu et l'homme, on
peut donc dire : " *Dieu est au dieu-homme,
ce que le dieu-homme est à l'homme " ;
ou bien, " l'homme est à l'homme-dieu, ce que
l'homme-dieu est à *Dieu " ; comme on dit : " la
cause est au moyen, ce que le moyen est à
l'effet " ; ou : " l'effet est au moyen, ce que
le moyen est à la cause " . Non-seulement
on peut le dire, mais on le dit, quoiqu'en
d'autres termes. Tout l'enseignement du
christianisme, principalement dans les épîtres
de saint *Paul, se réduit à cette proportion,
développée sous mille formes, et
traduite de mille manières, dans la langue
particulière du christianisme.
IX. Ainsi depuis dix-huit siècles, la religion
chrétienne entretient avec simplicité les plus
petits de ses enfans, de ces vérités que la
méditation la plus sévère du philosophe lassé
de contradictions, n'aborde qu'en tremblant,
et comme ces terres inconnues où le navigateur
est jeté après une longue tempête. Ainsi
il se trouve même dans la philosophie, ce
médiateur ineffable entre *Dieu et l'homme,

page 304

ce ministre universel du pouvoir de *Dieu
sur les hommes, moyen, par qui tout a
été fait et réparé, et la raison montre la
nécessité de l'être dont la religion enseigne
l'existence. Qui n'admireroit cette
doctrine sublime qui humanise *Dieu, qui
divinise l'homme, qui fait connoître comme
*Dieu, qui rend présent réellement comme
homme, cet être auguste, fils de *Dieu,
et fils de l'homme , envoyé par l'un, venu
pour l'autre, faisant, dit-il lui-même,
la volonté de celui qui l'a envoyé, et à
qui tout pouvoir a été donné sur le monde
des esprits et sur le monde des corps, réunissant
dans sa seule personne, la nature divine
et la nature humaine, toutes les grandeurs
de la divinité, et toute l'infirmité
corporelle de l'humanité ? Mais l'admiration
n'est-elle pas à son comble, lorsqu'on voit ce
pain des forts mis en lait pour nourrir les
foibles, et la religion chrétienne déduire de
ces hautes vérités les conséquences usuelles
les plus utiles au bonheur de l'homme, à
la prospérité des familles, à la puissance
des états, les plus propres à porter les
hommes à la vérité, à les détourner du

page 305

vice, à leur inspirer la modération dans la
bonne fortune, la patience dans l'adversité,
la fermeté dans le malheur, à leur enseigner
les devoirs domestiques et les devoirs publics,
l'amour de *Dieu et l'amour de leurs
frères ? Et cependant on voit des hommes
livrés à l'étude de quelques sciences
particulières, et qui se disent amis de la
sagesse, nier hardiment ces vérités sur lesquelles
ils n'ont arrêté que le regard du
mépris et de la haine, blasphémer ce qu'ils
ignorent, détournés, comme dit *Bacon, par
un peu de science, du but et de l'objet de
toute philosophie.
Certes, lorsqu'on méconnoît d'un bout de
l'*Europe à l'autre ces vérités nécessaires et
fondamentales de tout ordre social, lorsqu'il
n'y a plus de foi sur la terre , c'est-à-dire,
de foi extérieure dans les sociétés,
dont le plus grand nombre des gouvernemens
font de la religion leur moyen, au
lieu de se regarder eux-mêmes comme ses
ministres, seroit-il besoin de se justifier
devant des esprits timides et des âmes timorées,
d'oser soulever un coin du voile qui dérobe
ces vérités aux regards inattentifs ? Et y

page 306

auroit-il des chrétiens d'une foi assez foible
pour penser qu'elles seront moins respectées
à mesure qu'elles seront plus connues ?

NOTES DU CHAPITRE 7

Voyez la note du chapitre V, qu'il est
utile de relire ici.
Je ne peux m'empêcher de revenir encore sur
la vérité de ces expressions générales,
rapport et proportion, moyen, etc.,
propres à l'ordre général, et sur le transport,
pour ainsi dire, que j'en ai fait à
l'ordre de la société. vertu superficielle,
esprit étendu, caractère solide, sont des
expressions usuelles et partout entendues de
pensées vraies. Pourquoi cela ?
Parce que ces mots solide, superficiel,
étendu, et, d'un autre côté, caractère,
vertu, esprit, sont tous des expressions
abstraites de pensées générales de l'ordre
physique et de l'ordre moral, et qu'il y a accord
parfait entre toutes les pensées qui sont
générales, et leurs expressions qui sont
abstraites. Mais si je dis vertu carrée,
esprit long, ou bien carré vertueux,
surface ingénieuse, etc., je ne suis pas
entendu, quoique je me serve de mots usités ;
il y a ridicule dans l'expression, parce qu'il
y a fausseté dans les pensées, défaut d'accord
et d'harmonie, et que j'unis des pensées de
l'ordre général ou moral, esprit, vertu, etc.,
à des pensées de l'ordre particulier ou
physique, long, carré : ces deux mots
n'expriment rien, parce

page 307

qu'ils n'expriment pas d'idée une . Je citerai
ici un exemple remarquable de cette correspondance
de généralités de mots et de pensées méconnue par
*Condillac à un point qui prouve combien peu ses
idées étoient développées sur ces objets
importans, et sa doctrine petite et erronée.
*Malebranche dit : " ainsi que l'auteur de la
nature est la cause universelle de tous les
mouvemens qui se trouvent dans la matière,
c'est aussi lui qui est la cause de toutes les
inclinations naturelles qui se trouvent dans les
esprits ; et de même que tous les mouvemens se font
en ligne droite , s'ils ne trouvent quelques
causes étrangères et particulières qui les
déterminent et les changent en lignes courbes par
leur opposition ; ainsi toutes les inclinations
que nous recevons de *Dieu sont droites ,
et elles ne pourroient avoir d'autre fin que la
possession du bien et de la vérité, s'il n'y avoit
une cause étrangère qui déterminât l'impression de
la nature vers de mauvaises fins " . qu'auroit fait
*Malebranche, s'écrie *Condillac, si cette
expression, inclinations droites, n'eût pas
été française ? Sur cette exclamation seule,
un homme instruit pourroit fermer le livre,
assuré qu'il peut être de n'y trouver qu'erreur
dans les principes, puisque c'est là le principe
de toute erreur ; car en métaphysique, comme en
géométrie, tout est vrai, ou tout est faux dans
les principes, je ne dis pas d'un même livre, mais
d'un même ordre ; car un livre contient
toujours des vérités de plusieurs ordres.
Comment *Condillac n'a-t-il pas vu que
l'expression, inclinations droites, n'est pas
permise, parce qu'elle

page 308

est dans la langue ; mais qu'elle est dans la
langue et permise à ceux qui la parlent, parce
qu'elle est juste et qu'elle est l'expression
d'une idée vraie ? Il croit que le mot a produit
l'idée, au lieu de sentir qu'il ne fait que
l'exprimer, et l'on diroit qu'il pense qu'il
n'eût dépendu que des inventeurs du langage de
dire tout autrement, pour que les hommes dussent
penser le contraire de la vérité profonde que
*Malebranche développe dans le passage que nous
venons de citer. Je ne cesserai de répéter
combien les expressions bien ou mal entendues
influent sur nos jugemens. En voici un autre
exemple. Aujourd'hui tous nos sages veulent être
de la religion naturelle , et aucun de la
religion catholique . Si l'on traduisoit cette
expression de naturelle par primitive , et
l'expression grecque de catholique par
l'expression française de générale , qui lui
correspond, personne ne pourroit se refuser sans
absurdité à être de la religion générale , ni
s'obstiner aujourd'hui à être de la religion du
premier âge. Or, la religion
chrétienne- catholique veut dire la religion
générale , non pas à cause de l'universalité
des lieux, mais à cause de la nécessité des
principes. Elle est générale comme le sont les
vérités géométriques, qui ne cesseroient pas
d'être des vérités générales, même quand il
n'y auroit pas un géomètre au monde, et la
religion mahométane, fût-elle répandue dans tout
l'univers, ne seroit qu'une religion particulière,
une opinion de particulier, appelée en grec
hérésie .
Tout ce qu'il y a de plus mystique, de plus
ascétique dans l'enseignement du
christianisme, comme

page 309

tout ce qu'il y a de plus familier dans ses
pratiques, n'est que la traduction en différentes
langues, pour ainsi dire, de cette proportion :
" l'homme est à l'homme-dieu, ce que
l'homme-dieu est à *Dieu " .
" le sensible , dit très-bien *Malebranche, n'est
pas le solide " . La parole est sensible et n'est
pas solide. L'âme est sensible et n'est pas
solide. Assurément dans des momens de passion
forte, quand l'âme parle, et, pour ainsi dire,
sort tout entière par les yeux, et même
quelquefois par toute l'habitude du corps,
l'âme est sensible et n'est pas solide.
Il y auroit une égale foiblesse d'esprit à rejeter
ces démonstrations générales, et à vouloir les
particulariser . Je le répète : ces vérités
sont incontestables dans la généralité ; mais
lorsqu'on veut particulariser , en passant du
système moral au système physique, la langue
manque, et on ne peut plus exprimer ce
qu'on ne peut pas penser.
Ces considérations sur la religion ne parlent pas
au coeur, me diront les âmes tendres ; je le
sais ; mais qu'on y prenne garde, il faut
commencer par le coeur l'instruction des enfans, du
peuple, des sociétés naissantes, où il y a plus
d'affections que de raison ; mais il faut
continuer et achever par la raison l'instruction
des hommes éclairés dans les sociétés avancées,
parce qu'à mesure que l'homme et la société
avancent en âge, la raison devient plus forte et
les affections moins vives. Aussi remarquez que
saint *Paul, en parlant des progrès futurs de
l'homme, ne parle que de ceux de l'intelligence,
lorsqu'il dit que " nous verrons la

page 310

vérité face à face, et que nous connoîtrons, comme
nous serons nous-mêmes connus " . Les preuves de
sentiment s'émoussent chez presque tous les
hommes à mesure qu'ils ont plus vécu, et les
désordres particuliers, fruit de leurs passions,
les éloignent peut-être de croire à l'auteur de
l'ordre général ; les preuves historiques
s'affoiblissent, en s'éloignant des époques
qu'elles racontent, comme l'objet diminue à mesure
qu'il s'éloigne de notre oeil ; mais les preuves
rationnelles augmentent de force, parce que la
raison s'éclaire davantage, même par les erreurs.
Ainsi le grain destiné à la nourriture de
l'homme, se mûrit également par les glaces de
l'hiver et par les chaleurs de l'été ; ainsi la
vérité, premier aliment de l'homme moral, est
comme les alimens qui servent à la nourriture
de son corps, toujours proportionnée à son âge,
tantôt lait et tantôt pain ; ainsi les bornes de
l'horizon moral, semblables à celles de l'horizon
physique, reculent sans cesse devant nos pas.
Les personnes qui aiment les preuves de
sentiment, en trouveront en abondance, ornées de
toute la pompe et de toutes les grâces du style,
dans le génie du christianisme . La vérité,
dans les ouvrages de raisonnement, est un roi à la
tête de son armée au jour du combat : dans
l'ouvrage de *M *De *Châteaubriant, elle est comme
une reine au jour de son couronnement, au milieu
de la pompe des fêtes, de l'éclat de sa cour, des
acclamations des peuples, des décorations et des
parfums, entourée de tout ce qu'il y a de
magnifique et de gracieux.

LIVRE 1 CHAPITRE 8



page 311

de la société, et de ses progrès.
i. *Dieu et l'homme, les hommes entre
eux, êtres semblables de volonté et
d' action , mais non égaux de volonté et
d'action, sont tous, par le fait seul de cette
similitude et de cette inégalité, dans un système
ou ordre nécessaire de volontés et d'actions,
appelé société ; car si l'on suppose égalité
de volonté et d'action dans les êtres, il n'y
aura plus de société, tout sera fort ou tout
sera foible ; et la société n'est que le rapport
de la force à la foiblesse.
II. La société est religieuse ou politique,
et chacune d'elles peut être considérée en
état domestique ou en état public.
III. La société est religieuse lorsqu'elle
embrasse les rapports de *Dieu et de l'homme ;
elle est politique lorsqu'elle embrasse les
rapports des hommes entre eux sous la souveraineté
de *Dieu. L'état purement domestique de la société
religieuse s'appelle religion naturelle , et
l'état public, religion

page 312

révélée : l'état purement domestique de la
société politique s'appelle famille ; l'état
public de la société politique s'appelle état
ou gouvernement.
IV. Ainsi la religion naturelle a été la
religion de la famille primitive, et considérée
avant tout gouvernement, et la religion
révélée est la religion de l'état.
V. La connoissance de *Dieu, venue primitivement
par la parole de *Dieu même à
l'homme, et transmise par l'homme à ses
descendans par la parole et avec la parole,
produisit dans les premières familles un culte
ou action domestique d'adoration de la divinité,
appelée religion , de religare , ou
lien universel des êtres intelligens. La religion
est encore domestique dans les peuplades qui
vivent en familles, et c'est ce qui a été cause
que quelques voyageurs, n'apercevant point chez
elles de culte public, ont conclu qu'elles
n'avoient aucune religion. Mais les familles se
multiplièrent, se dispersèrent, se divisèrent. La
connoissance de *Dieu, comme nous l'avons vu, se
chargea de vaines imaginations, le culte
de pratiques bizarres ou cruelles ; et ces
pratiques

page 313

varièrent dans les familles, selon le
bonheur ou le malheur des événemens, la
reconnoissance ou la crainte des hommes.
Cependant les familles qui habitoient un
même territoire ayant des besoins communs
à satisfaire, ou des dangers communs à éviter,
se réunirent en corps d'état pour se défendre
ou même pour attaquer : tout devint
public dans ces familles devenues publiques,
fonctions, événemens, et les sentimens qu'ils
faisoient naître. Alors la religion passa des
familles entre lesquelles elle étoit sujet de
division par sa diversité, dans l'état où elle
devint moyen puissant d'union par son
uniformité ; car il n'y a d'union qu'avec l'unité.
Les sentimens étoient publics comme les
événemens ; le culte devint public comme les
sentimens ; c'étoit la même religion, comme
les familles réunies en corps d'état étoient
les mêmes familles, et comme les hommes
devenus publics étoient les mêmes hommes.
Le culte fut plus sensible, et cela devoit
être pour qu'il fût public. De là naquirent
le paganisme, religion de plusieurs dieux,
ou plutôt des dieux de plusieurs familles,
qu'elles adorèrent en commun, et la religion

page 314

judaïque, religion publique ou plutôt nationale,
religion du vrai *Dieu, du *Dieu un ,
uniformément adoré dans toutes les familles
de cette nation, que l'oppression de maîtres
idolâtres, et la foi inébranlable aux mêmes
promesses, préservèrent dans un temps de
l'idolâtrie, malgré les nombreux exemples
qu'elle en avoit sous les yeux ; et que
l'écriture du dogme, moyen merveilleux, particulier
au peuple hébreu, en préserva dans
la suite, malgré sa pente prodigieuse à adorer
plusieurs dieux.
VI. Mais si la religion patriarcale, si la
religion judaïque sont des religions de vérité,
comme le soutiennent les chrétiens, la
vérité fondamentale de toute religion véritable,
la vérité nécessaire à la connoissance
de *Dieu, de l'homme et de leurs rapports ;
je veux dire le dogme du moyen ou
médiateur , doit y avoir été connu. Or, nous
voyons dans les livres qui contiennent l'histoire
des premières familles et du peuple
juif, le médiateur annoncé et promis ; cette
promesse toujours subsistante dans ces
sociétés, plus obscure dans les sociétés
patriarcales, plus développée chez les juifs,

page 315

et toujours plus expresse à mesure que les
temps de la venue du médiateur approchent ;
accomplie enfin dans la personne du divin
fondateur du christianisme : foi constante
au médiateur, qui est prouvée également
par les chrétiens qui ne l'attendent plus,
et par les juifs qui l'attendent encore.
VII. Ainsi le progrès, le développement,
l'accomplissement de la société religieuse a
été de faire passer le genre humain de la
religion domestique des premiers hommes à la
religion nationale des juifs, et de celle-ci à
la religion générale du christianisme, qui
doit réunir tous les hommes dans la croyance
des mêmes dogmes, et la pratique de la même
action religieuse ou du même culte ; société
la plus parfaite ou la plus civilisée,

page 316

parce qu'elle est la plus éclairée, la plus forte
et la plus stable des sociétés, même à ne la
considérer que politiquement.
VIII. Ainsi, le progrès, le perfectionnement
de la société politique en *Europe a été de
faire passer les hommes de l'état domestique,
errant et grossier, des peuplades scythiques,
germaines ou teutonnes, dont l'état social se
retrouve encore chez les tartares de la haute
*Asie, ou chez les sauvages du nouveau
monde, à l'état public et fixe des peuples
civilisés qui composent la chrétienté. Car
les peuples naissans sont des nations divisées
par familles, et les peuples civilisés sont des
familles réunies en corps de nation. familiae
gentium, dit l'écriture.
IX. Ainsi, à observer, depuis *Homère
jusqu'à nos jours, les progrès de la littérature,
qu'on peut regarder comme l'expression
de la société, on la voit passer graduellement
du genre familier et naïf, et en quelque
sorte domestique, au genre d'un naturel
plus noble, et qu'on peut appeler public .
X. Ainsi, la famille elle-même qui,
dans l'état civilisé, s'élève d'une condition
privée aux emplois publics, avance dans la

page 317

vie sociale, et passe de l'état privé à l'état
public.
XI. La société passe donc, ainsi que l'homme,
par plusieurs états différens, et que l'on peut
comparer entre eux ; la société a, comme
l'individu, son enfance, son adolescence et
sa virilité.
1 l'homme naît imparfait, avec une pensée
sans volonté, et des mouvemens sans but
déterminé : la société politique commence
aussi dans l'état d'ignorance des lois
et de foiblesse d'action, état imparfait de
la société naissante.
2 l'homme se corrompt et passe à un
état de volonté sans raison, d'action sans
force et sans vertu, à l'état d'enfant
robuste , comme l'appelle *Hobbes ; la société
se corrompt, et passe à l'état d'erreur et de
passion des peuples païens ou mahométans ; peuples
qui avoient, ou qui ont encore, tous les défauts
de l'enfance sans avoir aucune des vertus
de l'homme fait ; peuples sans raison, au
milieu de l'éclat de leurs conquêtes, et
quelquefois des progrès de leurs arts.
3 l'homme se perfectionne et parvient
à son état naturel, à l'état de raison dans

page 318

sa volonté, de vertu dans son action ; la société
se civilise et parvient à son état naturel,
à l'état de sagesse dans ses lois, de force
et de vertu dans ses institutions ; état de la
fin et de l'accomplissement ; état bon, qui
a constitué au moins jusqu'à nos jours la
société des peuples chrétiens.
XII le progrès de la civilisation et celui
de la raison de l'homme, ne sont donc que
le développement de la vérité morale, comme
la politesse dans un peuple est le
développement des vérités physiques. Ainsi, une
société peut être policée sans être civilisée,
comme l'homme peut être très-habile dans
les arts sans en être plus raisonnable.
XIII ainsi, ce n'est pas le progrès de la
civilisation qui développe la connoissance
de la vérité ; mais c'est la connoissance de la
vérité qui hâte le progrès de la civilisation.
XIV l'absence de toute vérité constitue
l'ignorance de l'homme et la barbarie de la
société. Le défaut de développement de la
vérité produit l'erreur dans l'homme et le
désordre dans la société.
XV ainsi, toute société qui tombe ou
reste dans des erreurs graves, déchoit de la

page 319

civilisation ou ne peut y parvenir ; et telle est
la correspondance nécessaire de la volonté et
des actions, qu'il y a de grands désordres
partout où il y a de grandes erreurs, et de
grandes erreurs partout où il y a de grands
désordres.
XVI la connoissance de la vérité dans la
société, est proportionnée à l'état de la
société, comme la connoissance de la vérité
dans l'homme est relative à son âge. Ainsi,
la religion naturelle a été connue avant la
religion révélée ; ainsi, le pouvoir domestique
a été connu avant le pouvoir public,
et le devoir d'obéir a été prescrit aux enfans
avant de l'être aux sujets.
XVII ainsi, tout peuple chez lequel le
pouvoir domestique est plus développé que
le pouvoir public, est un peuple encore dans
l'état d'enfance ou voisin de cet état ; et par
la raison contraire, on doit regarder comme
très-avancé, et peut-être trop avancé dans
la vie sociale, tout peuple chez lequel le
pouvoir public s'est développé aux dépens
du pouvoir domestique.
XVIII l'autorité dans l'homme forme
la raison, en éclairant l'esprit par la
connoissance

page 320

de la vérité ; l'autorité a mis, dans
la société, le germe de la civilisation, en
fixant et rendant publique la connoissance
de la vérité ; vérité révélée à la première
famille, et transmise au commencement par la
parole, de génération en génération ; vérité
fixée plus tard et transmise par l'écriture,
lorsque les familles ont passé à l'état public,
et se sont formées en corps de nation. En
effet, l'analogie est sensible ici entre le
moyen et son effet. L'écriture est le moyen
public de transmission, comme la parole est le
moyen domestique, parce que la parole n'est
entendue que d'un petit nombre d'hommes
présens, parmi lesquels elle s'altère aisément
lorsqu'elle est confiée à la tradition ; au lieu
que l'écriture fixe la parole pour tous les
hommes absens ou présens, pour tous les
temps et pour tous les lieux, et fait même
converser les vivans avec les morts. C'est
parce que les lois ont une origine commune,

page 321

et que les hommes en ont altéré la tradition,
qu'on retrouve partout des principes conformes
et des applications différentes.
XIX ainsi, la vérité est, comme l'homme
et comme la société, un germe qui se développe
par la succession des temps et des hommes,
toujours ancienne dans son commencement,
toujours nouvelle dans ses développemens
successifs.
XX ainsi, toute opinion qui se lie à une
vérité antérieurement connue, peut être une
erreur ou une vérité mal ou peu développée ;
mais une opinion qui ne se lie à aucune vérité,
est un monstre, n'est rien. L'idolâtrie est
une fausse application du dogme de l'adoration
due à la divinité, et se lie ainsi à
une vérité fondamentale de la société ; mais
à quelle vérité antérieure se lie l'opinion de
l'athéisme, ou celle qu'il ne faut point parler
de religion à un enfant avant quinze ou
dix-huit ans, qu'il faut séparer avec soin, dans
un état, le religieux du civil, ou enfin que
les enfans ne doivent plus rien à leurs parens,
dès qu'ils peuvent se passer de leurs soins ?
XXI si le temps amène le développement
de la vérité, l'homme qui la développe
aujourd'hui,

page 322

n'a pas plus d'intelligence que celui
qui l'a développée hier ; mais il a l'intelligence
de plus de vérité, parce que venu plus tard,
il trouve plus de vérités connues,
et même on pourroit penser qu'à mesure que
la société avance et que la vérité se développe,
il faut à l'homme moins d'intelligence
pour faire faire à la vérité de nouveaux progrès,
parce qu'on y voit mieux pour avancer
lorsqu'on est éclairé par plus de lumière.
Ainsi, la vitesse des corps tombans est accélérée
en raison croissante de la durée de leur
chute.
XXII si la perfection est la fin des êtres,
l'homme tend invinciblement à la raison, et
la société à la civilisation. L'inquiétude dans
l'homme, le trouble dans la société, sont
les symptômes infaillibles de cette tendance
nécessaire vers leur fin naturelle. L'homme
est malheureux par ses passions qui l'écartent
de la saine raison ; la société est troublée
par les erreurs et les désordres qui l'éloignent
de la parfaite civilisation. " car si le
législateur, se trompant dans son objet, dit
très-bien *J-*J *Rousseau, établit un principe
différent de celui qui naît de la nature des

page 323

choses, l'état ne cessera d'être agité jusqu'à
ce qu'il soit détruit ou changé, et que
l'invincible nature ait repris son empire " .
Mais tous les principes naturels s'établissent,
parce que toutes les vérités se découvrent ;
" car les vérités morales, dit *Ch *Bonnet,
sont toutes enveloppées les unes dans les
autres, et la méditation parvient tôt ou
tard à les en extraire " .

NOTES DU CHAPITRE 8

Voyez ce que j'ai dit sur le mot nature dans le
discours préliminaire, et à la fin de l'ouvrage la
note sur la nature , que je n'ai pu insérer ici
à cause de sa longueur.
Les sectes qui, dans ces derniers temps, ont
méconnu l'autorité de l'ordre sacerdotal, vrai
ministère de la religion publique, attribuent,
comme au temps des patriarches, le sacerdoce au
père de famille, ce qui est le caractère essentiel
de la religion domestique ou naturelle. Elles
donnent ainsi une religion domestique pour
base à un état public de société. Il est
sensible qu'il y a, dans cette disposition,
discordance ou défaut d'harmonie ; et de là sont
venus les troubles qui ont agité tous les états où
ces opinions ont pénétré. Les hommes se
persuadent que ces troubles viennent du zèle
religieux, de l'ambition ou de l'intérêt, et que

page 324

s'il n'y avoit ni enthousiastes, ni orgueilleux,
ni hommes avides de domination ou de richesses,
cet ordre de choses pourroit s'affermir : ils se
trompent de ne pas voir que les passions des
hommes sont indestructibles, et que le vice de
tout ordre de choses purement humain, est de ne
pouvoir les réprimer. Les lois foibles ou
vicieuses, celles qui ne supposent pas les
passions, ne sauroient s'affermir même quand tous
les hommes le désireroient, semblables à des
pyramides que la seule intention de tous les
hommes ensemble ne pourroient faire tenir sur la
pointe.
On peut remarquer que ces mêmes sectes qui
veulent ramener le monde à ses élémens , comme
dit saint *Paul, et retourner à la religion
naturelle , repassent en rétrogradant par le
judaïsme, et en prennent l'esprit dur, craintif
et intéressé. Elles adoptent de préférence ; pour
prénoms, des noms hébreux, et en général, elles
s'occupent beaucoup de l'état futur des juifs
dans leurs croyances religieuses. C'est à cet
esprit qu'il faut attribuer la contradiction
qu'on a pu remarquer, dans notre révolution, entre
le mal effroyable que la philosophie moderne dit
des juifs, et les faveurs dont ils ont été comblés
par nos législateurs.
Toutes les expressions de l'évangile présentent
ce sens : partout c'est la loi primitive que le
grand législateur vient, non détruire, mais
accomplir ; partout c'est *Dieu, c'est son
fils, c'est sa religion qui doivent être
glorifiés, manifestés, rendus publics,
annoncés sur les toits, etc. : pater, clarifica
filium tuum, ut filius clarificet te ;
manifestavi nomen suum hominibus, etc. ;

page 325

partout la doctrine de l'évangile est présentée
sous des idées d'universalité, de généralité, et
non de localité et de temporalité . " bientôt,
dit *Jésus-*Christ, on n'adorera plus ni sur cette
montagne, ni à *Jérusalem... allez par tout
l'univers, dit-il à ses apôtres... ; enseignez
toutes les nations, etc. " la religion
chrétienne doit avoir pour lieu l'espace,
pour temps la durée, pour disciple la société.
Dans la liturgie de la religion chrétienne, le
sacrifice qui fait la base du culte, est appelé
action par excellence, actio .
Voyez sur la littérature des anciens et des
modernes, une note rejetée à la fin de l'ouvrage,
à cause de sa longueur.
Ce qu'on appeloit jadis en *France
l' ennoblissement , n'étoit pour une famille
que le passage de la condition privée à l'état
public, puisque la famille renonçoit à exercer
des professions domestiques, arts ou métiers, pour
se dévouer exclusivement à la profession publique
de juger et de combattre .
Je parle ici des divers états de société publique,
tels qu'ils ont existé ou qu'ils existent encore
dans l'univers. Les familles patriarcales étoient
en état purement domestique, et professoient la
religion naturelle dans toute sa pureté. Ce
passage nécessaire de l'état domestique de
société à l'état public, est marqué chez tous les
peuples par l'agitation et le désordre. La
société n'est plus dans la famille, et l'état
n'est pas encore formé. C'est la fièvre des
passions qui consume l'homme dans le dangereux

page 326

passage de l'enfance à la virilité. Cette époque
que les hébreux passèrent dans le désert sous la
conduite de *Moïse, fut remplie par des murmures,
des révoltes, et un penchant extrême à
l'idolâtrie. *Dieu lui-même leur en fait des
reproches. " quarante ans, dit-il, j'ai marché
dans le désert avec cette génération indocile
là où leurs pères m'ont tenté, et j'ai dit : leur
coeur s'égare sans cesse... " quadraginta annis
proximus sui generationi huic, et dixi semper
hierrant corde in deserto, ubi tentaverunt me
patres vestri.
l'histoire de toutes les sciences n'est que
l'histoire de leurs progrès. Le christianisme, qui a
donné la pleine et parfaite connoissance des
personnes sociales et de leurs rapports, n'est
lui-même, depuis la publication du livre qui
contient le germe de toutes les vérités morales
ou sociales, jusqu'aux actes de ses dernières
assemblées, et aux écrits de ses derniers
docteurs, qu'un long développement de la vérité,
semblable, dit son fondateur, au grain qui
mûrit ou à la pâte qui fermente . C'est là
l'écueil où l'orgueil et l'ignorance des
novateurs ont fait un si triste naufrage.
Faute d'avoir connu ce développement nécessaire,
ils ont taxé d'inventions modernes des
institutions moins aperçues dans les premiers
temps, et plus publiques dans le nôtre. Ainsi les
athées ont regardé comme d'antiques inventions
les dogmes de l'existence de *Dieu et de
l'immortalité de l'âme, des peines et des
récompenses de l'autre vie, à cause qu'ils ne les
voient pas aussi distinctement marqués dans les
livres saints au temps de la religion patriarcale,
que sous le

page 327

christianisme, et dans les ouvrages de saint
*Augustin et de *Leibnitz. Ces vérités
fondamentales, publiées depuis sur les toits,
étoient, sous le règne de la religion
patriarcale, des secrets de famille : même sous
le christianisme, la vérité a eu ses progrès et
son développement. Ce n'est point manquer de
respect à ses premiers docteurs, de dire qu'ils
connoissoient toutes les vérités que nous
connoissons, mais qu'ils ne savoient pas autant
de la vérité, parce qu'ils n'en connoissoient que
ce qui étoit nécessaire au temps où ils
vivoient, et que nous connoissons, de plus, ce qui
est devenu nécessaire au nôtre. Les vérités
dogmatiques sont plus, et non pas mieux expliquées
dans le concile de trente que dans les premiers
conciles ; et *M *Bossuet lui-même dit, en
parlant des premiers pères de l'église : " ils se
sont étonnés pourquoi, parmi tant d'hérésies, le
saint-esprit n'avoit marqué que celle-là ; et ils
en ont rendu des raisons telles qu'ils l'ont pu
en leur temps " . Hist des variat.
Cette réflexion est applicable à l'état présent
de l'*Europe. Les désordres effroyables qu'il y a
eu en *France, produit inévitable des erreurs
monstrueuses de la philosophie moderne, sont à la
porte de tous les états. L'*Europe, avec ses
principes sur la souveraineté, son goût exclusif
pour le commerce et l'argent, la prééminence
donnée aux sciences physiques sur les
sciences morales et aux plaisirs sur les devoirs, et
surtout la haine qui se manifeste de tous côtés
contre la religion chrétienne que l'on bannit, ou
peu s'en faut, de l'éducation ; l'*Europe, pour
un observateur

page 328

attentif, est dans un état contre nature où elle ne
sauroit rester. Elle en sortira, et, s'il le faut,
par des malheurs. *Leibnitz, après avoir annoncé,
au commencement du siècle dernier, la révolution
qui en menaçoit la fin, dit : " tout, à la fin,
doit tourner pour le mieux " . Pensée profondément
vraie, parce que le bien est la fin des êtres.
*Voltaire a ridiculisé cet optimisme qu'il n'a
pas compris, parce qu'il a appliqué à l'homme ce
qu'il ne faut entendre que de la société. Cette
doctrine se trouve tout entière dans ces paroles
de l'évangile : il est nécessaire que le
scandale arrive ; ce qui veut dire que les
révolutions, qui sont les grands scandales de la
société, ramènent au bien ; car il n'y a que le
bien de nécessaire . Dans une révolution, les
hommes, fatigués de marcher, voudroient s'arrêter
au moins mal qu'ils prennent pour le bien, et
qu'ils regardent comme un lieu de repos ;
marche, leur crie la nature, qui ne tient pas
compte de leurs fatigues, et qui n'a placé le
repos qu'au terme, à la perfection.
On peut remarquer un grand étalage d'affections
domestiques dans toutes les sectes et chez tous
les peuples qui veulent ramener la religion
domestique dans la société publique, et en même
temps une grande indifférence pour les devoirs
publics. Chez ces peuples, la profession du
commerce est plus honorée que celle des armes, et
même que celle de magistrat.
Il n'y a tout à la fois rien de plus aisé à
établir par le raisonnement, que la nécessité de la
révélation, rien de plus impossible à se figurer
pour l'imagination

page 329

que les moyens de la révélation. Car comment
imaginer, ou se figurer les moyens de la première
transmission de la parole, lorsque nous ne pouvons
nous-mêmes rien comprendre aux moyens par
lesquels notre parole, transmise à l'enfant,
réveille, ou fait naître dans son esprit des
pensées correspondantes à nos pensées ? Et cette
faculté prodigieuse de la mémoire, ce dépôt
immense de mots et de faits, est-il plus aisé à
comprendre pour ceux qui ne veulent croire que
ce qu'ils comprennent ? Quant à la nécessité de la
révélation, elle est évidente pour la raison.
L'homme ne peut se faire lui-même ; donc il a été
fait, donc il a reçu l'être d'un être plus
puissant que lui.
L'homme ne peut s'instruire lui-même, je veux dire
inventer ses pensées et les paroles qui les
expriment ; donc il a été instruit, et a reçu la
parole d'un être plus sage que lui.
Or, cet être puissant n'a pu le créer que pour le
conserver, cet être sage n'a pu l'instruire que
pour le perfectionner ; donc il lui a appris des
paroles de vérité et de raison, etc. Voilà la
révélation et sa nécessité. Elle roule sur un
fait que la raison démontre, et que l'expérience
confirme ; savoir, que l'homme est toujours
passif dans son instruction première, comme
il l'a été dans la production de son corps, qu'il
est enseigné et produit. Ainsi comme l'homme le
plus fort et le plus adroit est celui qui
développe le mieux les organes qu'il a reçus avec
la vie, le plus grand génie est celui qui tire le
plus de conséquences des premières instructions
qu'il a reçues. Quant au fait de la
transmission

page 330

nécessaire de la parole, moyen de toute
instruction, il peut être physiquement ou plutôt
physiologiquement démontré que l'homme a besoin de
parole, même pour penser, ce qui exclut même la
possibilité de l'invention de la parole.
hérésie veut dire opinion particulière et
locale ; vérité, une opinion générale ou
naturelle. *Cicéron les distingue très-bien,
lorsqu'il dit : opinionum commenta delet dies,
naturae judicia confirmat . " le temps fait
disparoître les vaines erreurs des opinions
humaines, et confirme les jugemens de la nature " .
Ainsi dans les arts, le stéréotypage a été plus
facile à découvrir que l' imprimerie , et
l'invention du baromètre a suivi naturellement la
découverte de la pesanteur de l'air. Ce sont des
conséquences qui suivent du principe, avec plus ou
moins de facilité.

LIVRE 1 CHAPITRE 9



page 331

des divers états de société.
i la société en général, c'est-à-dire,
l'ordre général des êtres sociaux, et de leurs
rapports, est exprimé dans cette proportion
générale : " le pouvoir est au ministre, comme
le ministre est au sujet " ; proportion qui
n'est, comme nous l'avons vu, que la traduction,
en langage particulier à la société de
cette autre proportion générale exprimée dans
le langage le plus abstrait ou le plus
analitique. " la cause est au moyen, ce que le
moyen est à l'effet " . Le pouvoir , le
ministre , le sujet , s'appellent les
personnes de la société.
II cette proportion qui exprime l'ordre
général de la société, se traduit en langage
particulier aux divers états ou ordres de
société.
1 cette proportion générale, traduite
dans la langue particulière de la société
religieuse, devient celle-ci : " *Dieu a envoyé
son fils, comme son fils envoie des ministres " .

page 332

sicut me misit pater, et ego mitto vos ; et
cette autre qui en est le complément :
" *Jésus-*Christ est à ses ministres,
ce que ses ministres sont aux fidèles " ;
proportion que l'on retrouve aussi dans ces paroles
de l'évangile : enseignez aux hommes ce que
vous avez appris de moi, et donnez
comme vous avez reçu... et ailleurs...
nous remplissons à votre égard le ministère
de *Jésus-*Christ ; pro christi legatione
fungimur. ces deux proportions constituent
les personnes de la société religieuse,
et l'ordre de leurs rapports.
2 la proportion générale, " le pouvoir
est au ministre, ce que le ministre est au
sujet " ,... traduite dans la langue
particulière de la société domestique, devient
celle-ci : " le père est à la mère, ce
que la mère est à l'enfant " ; proportion
qui constitue les personnes domestiques, et
l'ordre de leurs rapports.
3 enfin la proportion de la société, en
général, " le pouvoir est au ministre " , etc.
Traduite dans la langue particulière de la
société politique, devient celle-ci : " le
chef, prince, empereur, roi, kan, etc.,

page 333

est à ses magistrats ou officiers, ce que
ceux-ci sont aux sujets " ; proportion qui
constitue les personnes publiques-politiques,
et l'ordre de leurs rapports. Dans ces
trois proportions particulières, qui ne sont
chacune que la traduction différente de la
proportion générale du pouvoir , traduite
elle-même de la proportion universelle de
la cause , est tout l'ordre des êtres en
société.
III ainsi cette proportion générale, " la
cause est au moyen, ce que le moyen est
à l'effet " , peut être considérée comme une
expression algébrique, a b sur b c ; donc
on fait l'application à toutes sortes de
valeurs particulières.
IV dans tous ces ordres particuliers de
société, la première personne, ou le pouvoir,
veut la société, c'est-à-dire, sa
conservation : la seconde personne ou le ministre,
agit en exécution de la volonté du pouvoir ; la
troisième personne ou le sujet est l'objet de la
volonté du pouvoir, et le terme de l'action
des ministres. Le pouvoir veut , il doit être
un ; les ministres agissent , ils doivent
être plusieurs ; car la volonté est
nécessairement

page 334

simple, et l'action nécessairement composée.
V là est la raison métaphysique ou générale
des trois personnes de toutes les
langues exprimées dans la langue familière
de la société domestique ou singulière, par
je, tu, il ; et dans la langue plus noble
de la société publique, ou plurielle, par
nous, vous, eux. Je et nous , premières
personnes, expression de supériorité, servent
à exprimer l'un le pouvoir domestique, l'autre
le pouvoir public auquel il est spécialement
affecté ; tu et vous , secondes personnes,
s'emploient pour commander directement à ceux
dont on exige le service : il et eux ,
troisièmes personnes, expriment la dépendance,
et même quelquefois sont interdites par la
civilité, comme expressions de mépris.
VI dans tous les différens ordres de
société, le ministre interposé entre la volonté
du pouvoir et la dépendance du sujet,
est le moyen terme entre les deux extrêmes ;
le prêtre, moyen entre *Dieu et les
hommes, participe par sa consécration du
pouvoir de la divinité, et par ses besoins de
la dépendance du fidèle ; le magistrat, moyen

page 335

entre le prince et le sujet, participe de la
dépendance du sujet et de l'autorité du
pouvoir ; et la mère elle-même, vrai ministre
de la société domestique, moyen entre le père
et l'enfant, pour recevoir de l'un ce qu'elle
transmet à l'autre, participe dans sa
constitution physique et même morale de la
force de l'un, et de la foiblesse de l'autre.
VII dans cette hiérarchie de rapports,
ceux de cause , de moyen , d' effet ,
embrassent tous les autres dans leur
universalité. Ainsi, c'est considérer *Dieu sous un
rapport plus général de le considérer comme
cause universelle de tous les êtres, que de le
considérer comme pouvoir suprême de la société.
Ainsi *Jésus-*Christ est le moyen universel
de rédemption de tous les hommes, et en
particulier le pontife suprême de la société
religieuse du christianisme. Ainsi tous les
hommes sont les effets de la cause universelle,
tous appelés à jouir du moyen de la
rédemption, et les chrétiens seuls sont les
sujets, et les disciples les enfans de *Dieu
fait homme.
VIII ainsi l'homme-dieu est envoyé de
*Dieu, (...), pour conserver la vérité

page 336

et le bien parmi les hommes, et comme
juge suprême de tous les bons et de tous
les méchans ; l'homme-roi est envoyé de *Dieu
pour le bien de l'état, pour y maintenir
l'ordre, minister dei in bonum, " y récompenser
les bons, et y punir les méchans " ;
ad vindictam malefactorum, laudem vero
bonorum ; l'homme-père est envoyé de *Dieu
pour le bien de sa famille, pour y maintenir
l'ordre, y récompenser, y punir ; et les livres
sacrés, dépositaires de toutes les vérités,
recommandent aux pères et aux rois d'user de
leur pouvoir comme étant émané de *Dieu ;
et aux enfans et aux sujets d'y obéir, comme
représentant à leur égard le pouvoir divin.
Ici la plus saine philosophie est en accord
parfait avec la religion, qui a appelé les
hommes à la liberté des enfans de *Dieu ,
en leur apprenant que l'homme ne peut rien
sur l'homme qu'en qualité de ministre de
*Dieu, et pour la portion qu'il exerce du
pouvoir général de la divinité.
IX ainsi le pouvoir souverain, que nous
appelons souveraineté, est en *Dieu ; " je
suis le seigneur ton dieu... " ; et le
pouvoir immédiatement subordonné à *Dieu,

page 337

que nous appellerons simplement pouvoir,
est de *Dieu . (...).
XI ainsi *Dieu, pouvoir souverain sur tous
les êtres ; l'homme-dieu, pouvoir sur
l'humanité tout entière qu'il représente dans sa
personne divine ; l'homme chef de l'état,
pouvoir sur les hommes de l'état qu'il
représente tous dans sa personne publique ;
l'homme-père, pouvoir sur les hommes de la
famille qu'il représente tous dans sa personne
domestique, forment la chaîne et la hiérarchie
des pouvoirs sociaux.
XII dans cette hiérarchie de pouvoirs
concentriques, si l'on peut parler ainsi, le
plus général embrasse celui qui lui est
immédiatement subordonné : ainsi le pouvoir de
*Dieu est supérieur à celui de l'homme-dieu,
puisqu' il l'a envoyé ; celui de
l'homme-dieu supérieur à celui des rois, (...) ;
celui des rois supérieur au pouvoir
domestique, non pas pour l'affoiblir ou même
le partager ; car sous ce rapport le pouvoir
domestique est indépendant de tout pouvoir
humain, mais pour en maintenir et en protéger
l'exercice. Ainsi comme le pouvoir public seul
peut par la force dont il dispose, ôter à une
famille

page 338

un père coupable, le chef de tout pouvoir,
celui à qui tout pouvoir a été donné,
même, sur la terre, peut seul par les
événemens qu'il permet ou qu'il dirige, changer
dans un état un chef prévaricateur, et
l'on peut regarder comme une preuve de
cette dernière proposition, que l'affoiblissement
du christianisme que les chefs des nations
cessent de protéger, a été en *Europe le
principe de ces terribles révolutions, dans
lesquelles les nations ont été entraînées, et
où leurs chefs ont péri par les mains des peuples
que l'irréligion avoit pervertis.
XIII dans la religion primitive ou patriarcale,
qui formoit le culte des premières
familles, tout étoit domestique ; le
ministère ou sacerdoce étoit uni à la
paternité ; les fidèles étoient la famille, et *Dieu
lui-même, pouvoir suprême, ne vouloit pas
être rendu public au dehors, et représenté
sous des figures ou images taillées , comme
il le dit lui-même dans le décalogue.
Aussi, lorsque par la multiplication des
familles, la paternité devint une royauté, le
sacerdoce s'unit naturellement à la dignité
politique, et cet usage se retrouve chez tous

page 339

les premiers peuples, les hébreux exceptés,
et s'apercevoit même chez les romains.
XIV mais à mesure que la religion devint
publique, tout dut y devenir public,
lois et personnes. Ainsi *Dieu donna aux
hébreux des lois écrites, et lui-même
manifesta sa présence d'une manière extérieure
dans le tabernacle. Le sacerdoce se distingua
du reste de la nation juive, comme
la nation elle-même, revêtue dans l'univers
d'une sorte de sacerdoce, se distinguoit des
autres peuples. Enfin, lorsque la religion
nationale des juifs n'a plus convenu à
l'état avancé du genre humain, et qu'elle
a dû devenir non-seulement publique, mais
générale, le pouvoir divin s'est manifesté
d'une manière plus générale, et la plus générale
possible pour les hommes, puisqu'il
s'est fait homme ; il a publié les lois de
l'amour de *Dieu et de l'amour du prochain ;
lois les plus générales, puisqu'elles
comprennent la loi , et même les prophètes ;
(...) : ses ministres ont reçu une mission
générale pour instruire l'univers, (...), et
les sujets ont dû être actuellement ou

page 340

éventuellement le genre humain, et (...).
L'ordre public politique s'est également distingué
de l'ordre domestique ; l'état a eu son chef, ses
ministres, ses sujets autres que ceux de la
famille. L'homme de la religion, l'homme de
l'état, l'homme de la famille, ont été
distingués l'un de l'autre, au point que le
ministre de la religion, et quelquefois celui de
l'état, n'ont plus été des hommes de la famille.
C'est là la raison générale du célibat,
si justement prescrit aux prêtres, et dont nos
lois même militaires font à la plus grande
partie des guerriers une nécessité. Là est
la raison de la défense du mariage, faite
aux membres des ordres religieux et politiques,
véritables familles, les plus anciennes,
les plus puissantes de toutes, et dont
le célibat des membres a fait la fécondité,
la force et la durée.
XV enfin, à considérer la société dans ses
différens états, et à les comparer entre eux,
on pourroit dire que la religion est le
pouvoir , et que la famille et l'état sont ses
ministres , et les moyens qu'elle emploie
pour conserver l'espèce humaine par la
reproduction

page 341

des individus, la connoissance de
la vérité, la répression du mal ; (...).
Malheur aux gouvernemens qui renversent cet
ordre, et regardent la religion comme leur moyen !

NOTES DU CHAPITRE 9

Les personnes qui s'étonneroient du nom
masculin de ministre donné à la femme,
peuvent remarquer que nous avons appelé
ministre dans la société, l'être par lequel
le pouvoir reproduit et conserve les
êtres, ce qui convient entièrement à la femme.
Aussi elle est appelée aide dans la genèse,
expression synonyme de celle de ministre , et
peut-être est-ce ce que les livres saints ont
voulu dire par ces paroles du même chapitre :
" celle-ci (la femme) s'appellera d'un nom qui
marque l'homme " . *M *De *Sacy dit que ce nom,
tiré de vir , ne peut se rendre en français,
et qu'il est l'équivalent de celui de virago ,
et effectivement en hébreu ais , homme ;
aise, femme, sont comme vir et vira ,
si on pouvoit le dire.
Les mots kan, konig, king, etc., qui expriment
dans les langues du nord la personne du chef de
l'état, sont des dérivés du verbe konnen , qui
signifie pouvoir. Ich kann, je peux. La
remarque est de *Leibnitz.
On voit la raison pour laquelle la civilité,

page 342

qui n'est que l'application de la civilisation aux
relations domestiques, ne permet pas de dire trop
souvent je , parce que c'est affecter une sorte
de supériorité sur les autres que de les forcer à
s'entretenir ainsi de vous ; de dire tu en
public et hors de sa famille, parce que c'est un
terme de familiarité qu'on dit à sa femme, à ses
enfans, à ses domestiques, à ceux qui dépendent de
vous ; de dire il , en parlant d'une
personne présente, parce que c'est une expression de
hauteur, et même de mépris. Les pouvoirs des états
modernes, dont la constitution est faite pour
réunir tous les hommes, disent nous dans les
actes publics, pour exprimer cette réunion de tous
les hommes de l'état dans un seul. *Auguste disoit
ego , et si *Cicéron dit quelquefois
nostra dignitas , c'est qu'il se regarde
comme membre d'un corps, dépositaire collectif de
l'autorité. Le roi d'*Espagne est peut-être le seul
roi de l'*Europe qui dise : moi le roi ; mais
aussi le pouvoir y vise à l'arbitraire, et n'est
contenu par aucune institution politique. S'il n'y
avoit plus de religion en *Espagne, il y auroit
moins d'obstacle au despotisme qu'en *Turquie, et
alors le dogme de la souveraineté du peuple y
feroit nécessairement éruption. Ainsi, s'il y a
plus de religion en *Espagne qu'ailleurs,
c'est que le pouvoir y a plus besoin qu'ailleurs de
ce frein, et la nation de ce recours.
Les hommes entre eux se parlent plus au pluriel,
à mesure qu'ils se rapprochent des conditions
élevées, et qui participent en quelque chose de
l'autorité publique, par leur âge, leurs emplois,
ou leur considération.

page 343

Ce sont cependant les langues de peuples appelés
barbares par les grecs et les romains,
qui ont introduit dans le commerce des hommes ces
expressions si nobles, si décentes, si
expressives des vrais rapports des hommes. Nous
leur devons encore ces locutions sublimes d'amour
des autres, et de préférence à donner au prochain
sur soi-même ; lui et moi, toi et moi, vous et
moi, eux et nous, etc. *Galba dit à *Pison en
plein sénat, (...). Les langues païennes sont
l'expression de peuples égoïstes ; nos
langues sont l'expression de peuples charitables
et humains. On ne sauroit assez le dire, avant le
christianisme, la société étoit dans l'état
d'enfance corrompue, l'état du je et du
tu ; et remarquez que nous y sommes retombés
en *France, lorsque le christianisme y a cessé, et
que le tutoiement y est devenu usuel. Ce sont
encore des langues barbares qui ont appelé
service, servir, toute fonction publique ; et
l'évangile a introduit cette locution dans la
société, lorsqu'il a dit : " que celui d'entre vous
qui veut être le plus grand, soit le
serviteur des autres " .
Non-seulement on retrouve dans les personnes de
la société la raison des appellations
personnelles ; mais on retrouve dans la
constitution de la société la raison de la
constitution du discours, ou de sa construction,
appelée aussi syntaxe . Dans la construction
analogue, le régissant de la phrase, ou le
nominatif qui en régit toutes les parties, le
régime appelé aussi attribut , qui
est régi par le nominatif, le verbe ,
mot-lieu ou copule ,

page 344

qui sert à fixer le rapport du régissant au
régime, et à lier l'un à l'autre, moyen aussi
entre deux extrêmes , sont placés dans la phrase
analogue (au mode actif), comme les êtres le
sont en eux-mêmes et dans la société, l'un à la
tête, l'autre au dernier rang, le troisième entre
eux. *Dieu a créé l'homme et réglé la société ;
je commande à *Pierre qu'il m'apporte ce
livre : tous les mots sont placés
dans ces phrases, comme tout ce qu'ils expriment
est placé au dehors et en réalité. Dans cette
phrase, l'homme aime *Dieu, l'homme est mis
avant *Dieu, parce que l'homme est actif, et que
*Dieu est considéré sous un rapport passif,
puisqu'on peut la tourner ainsi : *Dieu est aimé
de l'homme . Cet ordre de construction est
éminemment celui des langues française,
hébraïque, tartare, des langues de tous les
peuples qui obéissent à des lois naturelles,
domestiques, religieuses ou politiques, et chez qui
les personnes sociales sont dans leurs vrais
rapports. La construction au contraire est
transpositive là où les peuples, comme chez
les païens, ont vécu ou vivent encore dans un état
de société contraire à la nature, et où les
personnes sociales ne sont pas assez distinguées
les unes des autres, ou sont dans une mobilité
continuelle, et n'ont pas plus de place fixe dans
la société que les mots n'en ont dans la phrase.
Le caractère dominant des langues païennes est donc
la transposition , et des langues chrétiennes
l' analogie . Mais entre les langues
chrétiennes, il y en a de plus ou de moins
analogues, selon que les peuples sont plus ou moins

page 345

constitués. En général, la langue allemande et ses
dialectes sont beaucoup plus transpositifs que les
langues du midi, et l'on peut en remarquer la
raison dans la constitution polycratique ou
populaire de cette société, vraie démocratie de
princes, de villes, de nobles, d'abbés, etc. ; là
seulement est la véritable raison d'une
domination qu'une langue exerce sur les autres.
L'empire d'*Allemagne gouverneroit toute
l'*Europe, que la langue germanique ne seroit
parlée qu'en *Allemagne. La langue espagnole s'est
répandue dans un temps où elle étoit plus fixée que
la langue française ; car une langue vivante
n'est jamais fixe tant qu'elle est
transpositive , et il en est de même de l'état
tant qu'il n'est pas constitué. Alors la langue
française employoit beaucoup d'inversions, et
peut-être cette ressemblance avec les langues
anciennes la rendoit-elle plus propre à en
saisir dans la traduction le génie et le
caractère. Seroit-ce la raison du plaisir que
fait encore le vieil *Amyot ? La langue française
s'est fixée ; plus analogue que l'espagnole, elle a
étendu et affermi en *Europe sa domination ; mais
en s'éloignant du génie des langues anciennes, elle
est devenue plus originale et moins imitative ;
et de là vient peut-être que la littérature
française est plus riche en excellens ouvrages
originaux qu'en bonnes traductions d'ouvrages
anciens. Ainsi la langue française ne doit sa
domination en *Europe qu'au naturel de sa
construction ; elle parle comme on doit penser,
elle exprime ce qui doit être. Des causes
accidentelles peuvent donner à d'autres langues
une vogue passagère :

page 346

la langue française régnera éternellement, parce
qu'elle est naturelle, et qu'elle ne peut périr,
même quand le peuple qui la parle périroit
lui-même ; car les langues écrites survivent aux
peuples qui les parlent, pour attester aux
siècles futurs ce qu'ils ont été. Il est plus
important qu'on ne pense de maintenir la
domination de la langue française, et pour cela
il seroit temps de faire, dans un dictionnaire,
l'inventaire raisonné de ses richesses, dont nous
n'avons encore que des nomenclatures. La langue
française n'est pas la plus abondante, mais elle
est la plus riche des langues. L'abondance
consiste dans le nombre des mots, la richesse
dans la facilité de tout exprimer ; et la langue
allemande, si surchargée de mots, manque des plus
nécessaires pour exprimer les idées morales. Une
langue est un instrument de commerce comme les
métaux monnoyés ; or, la perfection d'un
instrument ne consiste pas dans son volume, mais
dans son rapport juste à son objet. C'est un peu
d'or qui a plus de valeur que beaucoup de cuivre.
Une preuve bien sensible de la similitude de
toutes les sociétés, religieuse, domestique et
politique, c'est que *Dieu est appelé
indistinctement roi et père des hommes,
que le chef de l'état est appelé père de son
peuple , et même il est dit aux rois dans
l'écriture, par emphase : " vous êtes les dieux
de la terre " . En hébreu, ab veut dire
père, roi, maître, auteur, docteur . Le nom
de maître est commun à tous les pouvoirs,
et *Dieu semble affecter la supériorité même
de l'âge réservée au pouvoir domestique,
lorsqu'il s'appelle

page 347

l' ancien des jours . Enfin tout pouvoir dans
l'écriture est appelé une paternité , comme la
paternité est appelée un pouvoir .
Le mot enfant se dit des fidèles et des
sujets, comme des fils par naissance. Il semble
même que les mots, fils, fidèles, féaulx, qui
autrefois désignoient les sujets ou fidèles, aient
une racine commune ; car ils ont les mêmes
caractéristiques f, l, s . On sait que l' é
et l' i se mettent l'un pour l'autre.
Enfin l'église enseignante, ou l'ordre du
sacerdoce, ministère public de la religion, est
appelée la mère des chrétiens, qui les
conçoit et les enfante à la vie de la
grâce : dans la constitution ancienne de la
*France, l'ordre chargé du ministère politique
étoit regardé comme uni au chef par une sorte de
mariage indissoluble, dont l'anneau d'or, que
portoient les membres, étoit le symbole. On doit
même remarquer, pour ne rien laisser à dire sur
cette parité entre toutes les personnes des
diverses sociétés, qu'en général tout ce qui
sert à produire ou à conserver, qui
ministrat, se met, dans la langue française, au
féminin, religion, église ; royauté, noblesse ;
justice, magistrature ; armée, force ; famille,
maternité ; société, loi, etc.
Le pouvoir est de *Dieu , ou comme ministre
de bonté, s'il est naturellement constitué, ou
comme instrument de justice, s'il ne l'est pas ;
car les vertus ou les vices d'un chef de nation
font bien le bonheur ou le malheur d'une
génération ; mais la constitution, bonne ou
mauvaise du pouvoir, fait le sort heureux ou
funeste de la société.

page 348

*Jésus-*Christ représente l'humanité tout
entière, et la religion chrétienne nous enseigne
cette vérité de mille manières. " ce n'est qu'avec
un profond étonnement, dit la théorie du
pouvoir , que je réfléchis au sens caché
de ce mot simple et sublime... etc. "
le règne de *Jésus-*Christ n'est autre chose
que la propagation du christianisme, dont les lois
doivent, tôt ou tard, régler les lois de tous les
états et de toutes les familles, et qui même,
actuellement, en règlent la plus grande et la
meilleure partie. Ce règne, entendu par des
chrétiens fanatiques dans un sens physique et
charnel, comme le règne du messie l'étoit par les
juifs, a produit l'erreur des millenaires , qui
attendent un règne de *Christ visible, et en

page 349

personne, pendant mille ans. Cette opinion
" inconnue à toute l'antiquité " , dit *M *Bossuet,
s'est répandue en *Angleterre au temps de sa
révolution, et elle n'a pas été étrangère à la
nôtre, par la raison que les extrêmes malheurs
ramènent sinon tous les hommes, du moins toutes
les sociétés à l'idée de la divinité ; et sans
doute aussi parce que les révolutions hâtent les
progrès de la vérité et le retour de la société à
l'ordre le plus naturel des lois, et que les lois
de *Jésus-*Christ sont ce qu'il y a de plus
naturel ou de plus parfait. C'est dans ce sens
qu'il a été dit : oportet haereses esse ; il
n'y a pas de vérité exprimée plus à découvert
dans l'évangile, que la royauté de
*Jésus-*Christ sur la société même politique.
Le passage, mon royaume n'est pas de ce
monde, par lequel on a voulu lui en
contester, pour ainsi dire, l'exercice, ne peut et
ne doit s'entendre que du monde idolâtre et
corrompu au milieu duquel il parloit, et qui
avoit pour roi le prince des ténèbres. Et quand
*Jésus-*Christ dit à ses apôtres : " allez par tout
le monde, enseignez, etc. " , que fait-il
autre chose qu'une fonction éminente de son
pouvoir sur ce monde ? Mais dans des siècles peu
éclairés, on a cru que cette domination de
*Jésus-*Christ devoit être exercée par ses
ministres dans l'ordre séculier ; et de là leurs
querelles avec l'autorité politique. Cette
domination n'appartient qu'aux lois du
christianisme, qui doivent régler toutes les
autres lois, et affermir tous les autres pouvoirs.
Il n'est pas besoin d'avertir que les lois
religieuses sont différentes des lois
ecclésiastiques : la loi de l'indissolubilité du

page 350

lien conjugal est une loi religieuse, le pouvoir
politique doit la maintenir ; la loi du jeûne est
une loi ecclésiastique, le pouvoir politique ne
peut la porter.
Quelquefois le sacerdoce étoit uni même à la
maternité, sans doute à la mort du père : de là les
prêtresses de l'antiquité, et l'opinion des
peuples naissans qui attribuent aux femmes quelque
chose de divin et de prophétique. (...), dit
*Tacite, en parlant des germains.
Les romains avoient dans le collége des prêtres
le roi des sacrifices , pour offrir un
sacrifice national.a