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DISCOURS PRÉLIMINAIRE



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Toute société est composée de trois
personnes distinctes l'une de l'autre, qu'on
peut appeller personnes sociales, pouvoir,
ministre, sujet, qui reçoivent
différens noms des divers états de société :
père, mère, enfans, dans la société domestique ;
dieu, prêtres, fidèles, dans
la société religieuse ; rois ou chefs suprêmes,
nobles ou fonctionnaires publics,
féaux ou peuple dans la société politique ;
raison métaphysique de la première,
seconde et troisième personne de tous les
temps du verbe dans toutes les langues :
de ce mot, disent les grammairiens, appellé
verbe ou parole par excellence,
parce qu'il exprime l' action, c'est-à-dire
l'être intelligent, seul être qui agisse
puisqu'il est le seul qui fasse sa propre volonté.
Or, l'être intelligent étant l'être social, il est
naturel qu'on trouve dans la société

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la raison des règles fondamentales de son
expression ou du discours, comme l'on
y trouve la raison essentielle de son être.
Un homme qui n'a écrit et parlé que
dans des circonstances remarquables, demandoit
en 1789 : qu'est-ce que le tiers ?
expression qui désignoit alors en *France
la personne du sujet. je demande
aujourd'hui : qu'est-ce que le pouvoir et
le ministère, appellés alors en *France
et encore aujourd'hui dans d'autres états
royauté et noblesse ? et comme la question
proposée par cet écrivain annonçoit
qu'une révolution alloit commencer, la
question que je traite annonce qu'une
révolution va finir ; car le sujet commence
toute révolution, et le pouvoir la
termine ; et c'est là la pensée de *Montesquieu,
lorsqu'il dit : " les troubles en
" *France ont toujours affermi le pouvoir " .
L'auteur de la question qu'est-ce que
le tiers ? parloit du peuple, et devant le
peuple : il calculoit le nombre des hommes

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plutôt qu'il n'observoit leurs rapports respectifs
dans la société. Les passions entendirent ce
qu'il ne disoit pas, et même
ce qu'il ne vouloit pas dire. Son ouvrage
eut une vogue rapide, et accrut l'effervescence.
Je parle du petit nombre, et j'en parle au petit
nombre. Je considère
les rapports sociaux, et non les proportions
arithmétiques ; j'attends le succès de
mes idées de la raison et du temps. " il
" faudra du temps, dit quelque part
" *Duclos, parce que cela est
" raisonnable " .
Je considère donc le pouvoir dans la
société comme l'être qui a le vouloir
et le faire pour la conservation de la
société, être public dont la volonté publique
s'appelle loi, quand elle est connue
de tous, et dont l' action publique,
exécution de cette volonté, s'appelle
culte dans la religion, gouvernement
dans l'état, quand elle est exercée
sur tous.

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Cette action sociale s'accomplit par
deux devoirs ou fonctions, celle de
juger et celle de combattre ;
fonctions publiques ou générales sous
lesquelles sont comprises toutes les fonctions
particulières, puisque tout se réduit,
pour la société, à découvrir ce que
veut la loi, ce que j'appelle juger, et
à écarter les obstacles qui s'opposent, au
dedans comme au dehors, à l'exécution
de la loi connue : ce que j'appelle
combattre.
Ces fonctions, étant générales et devant
être exercées sur un grand nombre
d'individus, et dans une infinité de lieux
et de circonstances, ne peuvent être
remplies que par un nombre proportionné
d'agens, fonctionnaires publics,
ministres du pouvoir, c'est-à-dire serviteurs,
suivant la force du mot latin
ministrare.
je n'entends donc pas par ministres,
les hommes chargés de diriger une partie
quelconque de l'administration publique,

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guerre, police, finance, etc. : ce ne sont,
à proprement parler, que des secrétaires
d'état, et c'est ce titre qu'ils portoient
en *France et qu'ils portent encore dans
d'autres états. Je n'entends pas non plus,
comme dans les anciennes cours de justice,
par ministère public les fonctions
censoriales, exercées près les tribunaux
par les procureurs-généraux,
solliciteurs-généraux, et encore par les
accusateurs publics ; mais j'entends l'ensemble, le
corps des hommes qui jugent et qui
combattent par les ordres du pouvoir,
pour accomplir sur le sujet l'action
conservatrice de la société ; et c'est dans
ce sens que l'on dit les ministres de la
religion ; ministère public, institution ou
plutôt établissement naturel, puisqu'on
le retrouve sous différens noms dans
toute société, et à toute époque de la
société ; établissement nécessaire, parce
que le pouvoir dans la société ne peut
pas plus exister sans ministres que la
société exister sans pouvoir.

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royauté, noblesse, tiers-état, mots
proscrits en *France, ne s'appliquent qu'à
un certain état de pouvoir, de ministère,
de sujet, c'est-à-dire qu'à un certain état
de société. Mais pouvoir, ministère, sujet
conviennent à toutes les espèces, à
tous les états, à tous les âges de la société,
depuis l'état natif ou sauvage, où les
plus âgés sont ministres pour juger, et
les plus jeunes ministres pour combattre,
jusqu'à l'état civilisé ou naturel, dans lequel,
à cause du nombre des hommes,
de l'étendue du territoire, de la diversité
des intérêts et de la multiplicité des
professions, le devoir de juger et de
combattre forme une profession distincte,
et l'occupation habituelle, ou la fonction
spéciale de certains individus, ou même
de certaines familles. Car, dans toute
société sauvage ou civilisée, religieuse ou
politique, domestique même ou publique,
il y a une première personne sociale qui
veut l'action productive ou conservatrice
des êtres qui forment société, et

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qui la fait par le ministère d'une seconde
personne pour l'avantage d'une troisième,
terme ou sujet de l'action ; ensorte que
sans cette hiérarchie de pouvoir qui veut,
de ministre qui fait par les ordres du
pouvoir, de sujet qui reçoit, et qui est le
terme de la volonté et de l'action, sans
cette trinité de personnes (qu'on me
permette cette expression nécessaire) on
ne peut pas même concevoir une société.
Si je me sers des mots pouvoir, ministre,
sujet, là où il semble que j'aurois
dû employer les mots royauté, noblesse,
tiers-état, c'est parce que ces expressions
générales conviennent naturellement à la manière
générale dont j'envisage la société, et non par
aucune crainte injurieuse à une autorité forte qui
ne s'allarme pas d'un mot usité, et indigne
d'un écrivain indépendant qui ne redoute
pas d'employer un mot nécessaire. Ainsi, je
me servirai des mots anciens et particuliers pour
exprimer l'état précédent
et particulier de la *France, et d'expressions

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générales lorsque je traiterai de la
société en général et de cet ordre de
choses sur lequel l'homme, tôt ou tard,
finit par s'accorder avec la nature.
Et remarquez ici la supériorité réelle
et en quelque sorte intrinsèque des
expressions générales sur les expressions
particulières. royauté ne signifie
étymologiquement que direction, à regere, et
cette direction peut être fausse et nulle
par conséquent : noblesse, à notabilis,
signifie des personnes qui doivent se faire
remarquer par leurs vertus, et elles
peuvent n'être remarquables que par
des vices : peuple a sa racine dans le mot
populare, ravager, dévaster ; et de là
vient que dans le grec, multitude est
synonyme de mauvais, de méchant.
mais pouvoir dit à l'homme qui en est
revêtu qu'il ne peut que pour vouloir et
pour faire le bien, puisque le mal est

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l'action des passions, c'est-à-dire du défaut
du pouvoir, de l'impuissance, impotentia,
irae, amoris, impotens, comme disent les
latins, et qu'il cesse réellement de pouvoir
quand il cesse de vouloir et de faire
le bien. ministre ou serviteur dit à ceux
qui sont dévoués à l'être, qu'ils ne sont
établis que pour le service de leurs semblables ;
que le caractère dont ils sont revêtus est un
engagement et non une
prérogative, et qu'ils se méprennent
étrangement sur leur destination dans la
société, lorsqu'ils se regardent comme
élevés au-dessus des autres par la supériorité
du rang, tandis qu'ils n'en sont
distingués que par l'importance des devoirs.
sujet enfin dit à tous qu'ils sont
le terme d'une action sociale et conservatrice,
dont le but est de défendre l'homme des
erreurs de sa volonté et de
la tyrannie de ses passions, pour le faire
jouir de sa véritable liberté, et le conduire
à sa nature, qui n'est autre chose
que la perfection dont son être est susceptible ;

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et que sous ce rapport, l'homme
ne pouvant être bon sans être éclairé
dans sa volonté et dirigé dans son action,
il est vrai de dire qu'il ne peut être libre
sans être sujet.
je traite donc de la société qui est la
science des rapports d' ordre entre les êtres
moraux, comme les analystes traitent
des rapports de quantité (numérique ou
étendue) entre les êtres physiques. a, b, c,
y, x, leur servent à exprimer la collection
même indéfinie des proportions de
nombre et d'étendue, et sont par cela
même propres à recevoir et à représenter
toutes les dénominations de quantités
partielles et finies. pouvoir, ministère, sujet
expriment aussi la généralité, même
l'infini, dans les rapports possibles entre
les êtres qui forment société, et sont
susceptibles de dénominations particulières,
différentes suivant le génie des
langues, l'espèce et l'état de chaque société.
On peut pousser plus loin le parallèle.

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Comme tout dans l'univers est être ou
néant, l'algèbre a ses quantités positives
ou possibles, et ses quantités négatives
ou impossibles ; elle opère sur les unes
comme sur les autres par des procédés
absolument semblables, dont l'analyste
apperçoit l'impossibilité par le signe de
négation dont ils sont affectés. De même
dans le monde social ou moral, où tout
est bien ou mal, on trouve des rapports
faux qui divisent les êtres à la place des
rapports vrais qui les unissent. On trouve
par exemple, des tyrans à la place du
pouvoir, des satellites à la place du ministère,
des esclaves à la place des sujets ;
et l'on a en dernier résultat, une société
négative, si l'on peut le dire, constituée
pour le désordre et la destruction, à la
place d'une société positive, constituée
pour l'ordre et la conservation, et l'on
prouve la nécessité de celle-ci par l'impossibilité
de celle-là.
Qu'on ne s'étonne donc pas du point de vue, nouveau
peut-être, sous lequel

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j'envisage les objets ; après tant de siècles
de faits religieux et politiques, et tant
d'observations sur les religions et les
gouvernemens particuliers, il devient nécessaire
pour les intérêts les plus chers de
l'humanité, de s'élever jusqu'à la contemplation
des lois même de l'ordre, et
de considérer la société en général, par
le même procédé de l'esprit humain et la
même raison qu'après avoir long-temps
marché dans les sciences exactes, à l'aide
de la géométrie linéaire et de l'arithmétique,
il est devenu nécessaire pour aller
plus loin, de considérer la quantité en
général, et d'inventer l' analyse.
de cette théorie simple et dont l'histoire
offre à toutes les pages une juste et
vaste application, on déduira comme des
formules algébriques, des maximes générales par
lesquelles on résoudra les
problêmes que présentent les événemens
de la société, passés et même futurs. Car
le monde moral est gouverné comme le
monde sensible, par des lois générales et

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constantes, qui, dans un temps donné,
reproduisent des effets semblables, parce
qu'elles agissent par des causes et avec
des moyens semblables, et l'homme moral
qui, de la pleine puissance de son libre
arbitre, et par des volontés particulières
et trop souvent désordonnées,
contrarie, dans son cours passager, un
ordre général dont il ne sauroit troubler
l'immuable durée, est semblable à l'homme
physique qui se meut à tout instant
d'un mouvement particulier, contraire
au mouvement général de la planète qu'il
habite, sans l'arrêter ni même le déranger,
et qu'elle emporte dans l' espace,
même lorsqu'il se fixe dans un lieu.
il suit naturellement de cette manière
générale de considérer le pouvoir et le
ministère dans la société, que je cherche
la meilleure constitution possible de l'un
et de l'autre, sans avoir égard aux dispositions
personnelles des hommes, pouvoir, ministres
ou sujets, dispositions
que l'administration seule doit prendre

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en considération. Ainsi, la théorie des
lois mécaniques calcule d'une manière
absolue et générale les mouvemens, les
forces et les résistances, et laisse à la
pratique de l'artiste à tenir compte de
l'imperfection des instrumens et des qualités
relatives des corps.
Je regarde donc comme erronée l'opinion,
que les lois doivent être accommodées
à l'imperfection des hommes et
condescendre à leur foiblesse ; tandis au
contraire que la loi, règle suprême et inflexible
de nos volontés et de nos actions,
nous est donnée pour soutenir par sa
force notre foiblesse, et redresser nos
penchans par sa rectitude. Je crois que
les lois foibles ne conviennent qu'aux
peuples naissans, et qu'elles doivent être
plus sévères à mesure que la société est
plus avancée, parce que pour la société,
comme pour l'homme, les rapports
s'étendent et les devoirs se multiplient à
mesure que l'âge augmente. Je pense enfin, que
l'homme de la société domestique

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ne peut parvenir à la perfection
dans les moeurs, qu'autant que l'homme
de la société publique parvient à la perfection
dans les lois, perfecti estote, et
que les révolutions, ces grands scandales
du monde social, résultat nécessaire
des passions humaines que le pouvoir néglige
de réprimer, deviennent entre les
mains de l'ordonnateur suprême, des
moyens de perfectionner la constitution
de la société, et rentrent ainsi dans les
lois générales de sa conservation, comme
les comètes, malgré l'excentricité de leur
orbite, l'apparente irrégularité de leurs
mouvemens, et le long intervalle de
leurs apparitions, soumises à l'observation
et au calcul, rentrent dans les lois
générales du systême planétaire.
Ce sont donc ces lois générales du
monde moral que j'ai cherché à déterminer
dans un autre ouvrage dont celui-ci
n'est à quelques égards que l'extrait et

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l'abrégé, comme *Képler et *Newton ont
cherché à découvrir et à calculer les lois
générales du monde physique, lois
générales de l'ordre entre les êtres moraux
auxquelles la société obéit, même lorsque
les passions de l'homme semblent
contrarier sa marche et suspendre ses
progrès. Ainsi, un corps lancé conserve
la tendance à aller en ligne droite, même
sous l'obstacle qui le détourne, et reprend
sa direction lorsque l'obstacle vient
à cesser. Je n'indique donc pas à l'autorité
ce qu'elle doit faire, la nature fait
assez ; mais plutôt ce qu'elle doit empêcher,
car l'homme fait toujours trop, et
j'aurai, ce me semble, bien mérité de la
société, si montrant au pouvoir le but
auquel il doit tendre invariablement,
j'épargne au sujet les hésitations, les
tâtonnemens de l'homme qui cherche sa
route, la rencontre quelquefois, et faute
de la connoître, l'abandonne aussitôt et
s'égare le plus souvent.
Je n'ignore pas l'éloignement qu'inspire

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à des personnes estimables pour tout
ce qu'elles appellent métaphysique, l'abus
qu'on en a fait de nos jours et qui a
produit tant d'erreurs et de crimes. Peut-être
aussi qu'une pente secrette au matérialisme,
particulière à ce siècle, arrête
l'esprit à la considération des effets
sensibles et le détourne, même à son insçu,
de s'élever à la recherche des causes ;
car la métaphysique bien entendue n'est
que la science des causes et la connoissance
des lois de leur action. Cependant,

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je dirai au philosophe chrétien, que
la religion qu'il professe est le plus vaste
systême de métaphysique, puisque le
fondement en est la croyance d'une
cause universelle, et quelle métaphysique
plus haute que celle de ses premiers
interprêtes, saint *Jean et saint *Paul ? Je

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dirai au philosophe qui rejette le christianisme
pour ne suivre que sa raison
particulière, que tous les hommes à
conceptions, depuis *Platon jusqu'à *Ch
*Bonnet, ont aimé et cultivé la métaphysique.
Or, ce sont les hommes à conceptions qui ont
éclairé le monde, et ce sont
les hommes à imagination qui l'égarent
et le troublent. Au fond, il y a de la
métaphysique dans tous les ouvrages d'esprit,
depuis les méditations de *Descartes
jusqu'aux poésies de *Dorat, comme il y
a de la mécanique dans tous les ouvrages
d'art, depuis les ancres des vaisseaux,
jusqu'aux mailles imperceptibles des chaînes
de montres. Mais si la métaphysique ne
doit pas se montrer dans les ouvrages
d'imagination, doit-on pour cela trouver
inutile ou dangereux le travail de ceux
qui, rappellant la société à ses élémens,
lorsqu'ils sont oubliés ou méconnus,
remontent jusqu'au principe de son
existence, et indiquent les moyens de sa
conservation ? Notre malheur est d'avoir

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voulu constituer la société avec de la
métaphysique des hommes à imagination,
de *Bayle, de *Voltaire, de *Jean-*Jacques,
d'*Helvétius, de *Diderot, etc. Etc., au
lieu d'en chercher les bases dans celle de
*Descartes, de *Mallebranche, de *Leibnitz,
de *Bossuet, de *Fénélon, etc. ; semblables
en cela à un propriétaire qui appelleroit
son vernisseur pour construire la charpente
d'un édifice.
J'ai supposé l'existence d'une cause première
et intelligente contre l' athéisme,
opinion absurde, mais sur-tout opinion
désolante, qui ne naît jamais que chez
l'homme enivré par la prospérité, et ne
se répand que chez les peuples abrutis
par l'oppression.
J'ai défendu la nécessité de la religion,
et cependant je connois la défaveur attachée
à cette noble cause, et les efforts
que fait depuis long-temps la démocratie
de la médiocrité pour ébranler le trône
de la raison, si glorieusement occupé
par le génie. Encore un peu de temps,

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et ces hommes célèbres par leurs vertus
autant que par l'étendue de leurs connoissances
et la profondeur de leur esprit, qui
d'âge en âge ont soutenu l'existence d'une
cause première l'immortalité de notre être,
et la nécessité de la société de *Dieu pour
fonder la société de l'homme, seront estimés
comme les seuls et les vrais sages ; et
l'on s'appercevra enfin que les vers passionnés
de *Zaïre et la prose brillante d' *Héloïse
ont fait auprès des imaginations foibles
et crédules tout le succès des sarcasmes
irréligieux et des discussions sophistiques
de leurs auteurs.
J'ai traité à la fois de la société religieuse
et de la société politique, parce
que je crois leur union aussi nécessaire
pour constituer le corps civil ou social,
que la simultanéité de la volonté et de
l'action est nécessaire pour constituer le
moi humain. Jusqu'à présent on a considéré
la religion sous un point de vue
particulier, et relativement à l'individu
dont elle doit régler les moeurs : à l'avenir

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on la considérera encore sous un
point de vue plus étendu, et relativement
à la société, dont elle doit régler et
sanctionner les lois, en donnant ce qu'on
ne peut trouver ailleurs, une raison au
pouvoir de commander, et un motif au
devoir d'obéir.
Et non-seulement la religion (je parle
de la religion chrétienne) affermit la
constitution des états, mais elle facilite
l'administration des peuples, parce que
présentant à tous de grandes craintes et
de grandes espérances, et réunissant, par
les liens d'une charité fraternelle, des
hommes que séparent des inégalités
personnelles et des distinctions sociales, elle
rend le commandement plus débonnaire
et la dépendance moins chagrine ; semblable
à ces matières onctueuses qui dans
les machines compliquées produisent la
force sans effort, le mouvement sans
bruit, et diminuent les résistances en
adoucissant les frottemens.
C'est là l'incontestable avantage de la

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religion sur la philosophie, pour régler
l'homme et gouverner la société, et le
véritable motif de l'insuffisance de l'une
et de la nécessité de l'autre. La philosophie,
voisin officieux, qui sans autorité
vient s'immiscer dans les affaires de la
famille, n'a que des conseils à donner, et
se retire s'ils ne sont pas suivis. La religion,
comme un père sévère, souveraine
dans la maison, y dicte des lois, parce
qu'à elle appartient la sanction de toutes
les lois, le pouvoir de punir et de récompenser.
La philosophie, qui sent l'insuffisance
de ses préceptes, avide de domination,
met, comme les gens foibles,
l'exagération à la place de l'autorité, et
nous crie que la vertu porte avec elle sa
récompense et le crime son châtiment :
elle fait ainsi de la vertu un plaisir, et du
vice une fatigue, un mal-aise, rêves subtils
du stoïcien, dont s'accommode si bien
l'heureux méchant, et qui ne sont qu'une
dérision cruelle pour l'homme juste qu'il
opprime. La religion, qui n'outre rien,

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parce qu'elle peut tout, nous apprend ce
que nous ne sentons que trop en nous-mêmes,
que la vertu est un combat et le
vice une lâcheté : elle place donc hors de
nous et dans un ordre de choses définitif
et inaccessible à nos passions, le prix du
vainqueur et la peine du vaincu ; idées
analogues à nos jugemens ordinaires, puisqu'elles
sont la règle de notre conduite
habituelle envers nos enfans, nos élèves,
nos domestiques, nos subordonnés, dont
nous punissons les fautes, dont nous récompensons
le zèle et la fidélité ; idées
raisonnables, donc utiles, donc vraies, et
vraies d'une vérité nécessaire, indépendante
des faux raisonnemens que nous
suggère un fol orgueil ; idées générales,
qui sont le fondement de la morale universelle,
et dont les conséquences plus ou
moins développées, et trop souvent altérées,
font la religion de tous les peuples.

CHAPITRE PREMIER



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considérations générales sur l'état présent
et futur de la société.
il s'est élevé de nos jours au milieu de
l'*Europe chrétienne, au sein même de la
civilisation, un état indépendant, qui
de l'athéisme a fait sa religion, et de
l'anarchie son gouvernement. Armé
contre la société, cet état monstrueux a
présenté tous les caractères d'une société ;
son souverain a été un esprit prodigieux
d'erreur et de mensonge ; sa loi fondamentale,
la haine de tout ordre : il a
eu pour sujets tous les hommes tourmentés
de passions haineuses et cupides ;

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pour pouvoir et pour ministres des êtres
profondément corrompus, ou misérablement
séduits, qui, sous des dénominations,
ou des noms à jamais fameux,
unis par les mêmes sermens, et plus encore
par les mêmes forfaits, ont commandé cette
terrible action avec tous les
moyens du génie, l'ont exécutée avec
le dévouement aveugle du fanatisme.
à peine cette société de ténèbres a-t-elle
été formée, et pour ainsi dire,
constituée, que l'opposition nécessaire
et métaphysique entre la vérité et l'erreur,
entre le bien et le mal, qui a commencé
avec l'être lui-même, et durera
autant que lui, est devenue extérieure et
physique, et que la *France, où cet état
infernal s'est un moment rendu visible,
enivrée d'un vin de prostitution et comme
transportée par une fureur sur-humaine,
a envoyé ses principes, ses soldats et ses
exemples à l'extinction de toute vérité,
au renversement de tout ordre, et menacé
de l'état sauvage l'univers civilisé.
Le pouvoir de l'anarchie est détrôné,
et les armées de l'athéisme ne sont plus ;

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mais les exemples survivent aux succès et
les principes aux exemples. Une génération
a commencé dans la haine du pouvoir
et dans l'ignorance des devoirs, elle
transmettra aux âges suivans la tradition
funeste de tant d'erreurs accréditées,
le souvenir contagieux de tant de crimes
impunis ; et les causes de désordre, toujours
subsistantes au milieu de la société,
y reproduiront tôt ou tard leurs terribles
effets, si les pouvoirs des sociétés n'opposent
à ce profond systême de destruction
leur force infinie de conservation, si pour
rendre à leur action sociale son efficace
toute-puissante, ils ne reviennent à la
constitution naturelle des sociétés ; si enfin
ils ne déploient toute la force des institutions
publiques, pour combattre, pour
arrêter les funestes effets des institutions
occultes.
C'est sur-tout en *France qu'il est possible,
qu'il est nécessaire de ramener le
pouvoir et ses ministres à leur constitution

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naturelle, c'est-à-dire, de constituer
la société. La *France a toujours servi de
modèle en bien comme en mal aux autres
nations ; et seule peut-être en *Europe,
elle est dans la situation où doit être
une société pour se constituer définitivement
ou parfaitement, parce qu'elle est, je
crois, la seule qui soit parvenue aux limites que
la nature a marquées à son
territoire. Une nation arrivée à ce point
ne doit plus, ne peut plus même avoir
d'ambition que celle de s'y maintenir,
ni se constituer qu'en état défensif contre
l'ennemi du dehors, et plus encore contre
l'ennemi intérieur, l'esprit d'orgueil et
de révolte qui enchaîné, mais jamais détruit,
toujours présent à la société parce
qu'il est toujours vivant dans l'homme,
entretiendra jusqu'à la fin, dans le sein
de la société, comme dans le coeur de
l'homme, une guerre intestine et opiniâtre.
Car, qu'on ne s'y trompe pas : la
société est un véritable état de guerre,
de la vérité contre l'erreur, du bien contre
le mal, de la nature qui veut la société
de tous, contre l'homme qui tend à s'isoler

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de la société, ou plutôt à se faire à
lui seul sa société, et le nom de *Dieu
des armées que prend l'être créateur et
conservateur du genre humain, ne signifie que
le dieu des sociétés.
Nous touchons à une grande époque
du monde social. La révolution religieuse
et politique à la fois, comme l'ont été
toutes les révolutions, est une suite des
lois générales de la conservation des sociétés,
et comme une crise terrible et
salutaire par laquelle la nature rejette
du corps social les principes vicieux que
la foiblesse de l'autorité y avoit laissé
introduire, et lui rend sa santé et sa
vigueur première.
Ainsi, la révolution rendra au pouvoir
en *France la force nécessaire pour conserver
la société, cette force qu'il avoit
perdue à mesure qu'il en avoit méconnu
les véritables agens, et quelquefois exagéré
l'action. " les troubles ont toujours
" affermi le pouvoir " , dit *Montesquieu,
qui observe le fait sans remonter au
principe. Ainsi, la révolution ramenera
l'*Europe à l' unité religieuse et politique,

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constitution naturelle du pouvoir de la
religion, et du pouvoir de l'état, dont
l'a écartée le traité de *Westphalie. C'est
en effet dans ce traité à jamais célèbre,
que fut posé pour la première fois, et en
quelque sorte consacré le dogme athée de
la souveraineté religieuse et politique de
l'homme, principe de toutes les révolutions,
germe de tous les maux qui affligent
la société, abomination de la désolation
dans le lieu saint, c'est-à-dire dans la
société soumise à la souveraineté de *Dieu.
Ce fut alors que les chefs des nations,
réunis dans l'acte le plus solemnel qu'il y
ait eu depuis la fondation de la société
chrétienne, reconnurent l'existence publique
et sociale de la démocratie politique
dans l'indépendance illusoire de la
suisse et des provinces-unies, et celle
de la démocratie religieuse dans l'établissement
public de la religion réformée et
du corps évangélique, et légalisèrent

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ainsi en *Europe des usurpations de pouvoir
religieux et politique qui n'avoient
jusques-là reçu qu'une sanction provisoire
et précaire dans des états partiels.
Les traités qui, tôt ou tard, mettront
fin à la guerre présente seront, quelle
qu'en soit l'époque, rédigés dans des
principes tout opposés. On y préparera
l'abolition de tous les gouvernemens
populaciers, la constitution de l'*Europe en
grands états, peut-être même le renversement
du mur de séparation, qu'une politique
égarée par des haines de parti, avoit
élevé entre certains peuples et l'ancienne
croyance de l'*Europe chrétienne. Déjà,
nous voyons en *Angleterre l'opposition

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à l'unité religieuse s'affoiblir, en même
temps que par l'accession de l'*Irlande,
et peut-être par d'autres événemens qui
se préparent, elle devient plus monarchique.
La *Russie, lasse du despotisme
qui, comme dit *Montesquieu, lui est
plus pesant qu'aux peuples mêmes, s'élève
à la constitution une et naturelle
du pouvoir politique par la loi de la
succession récemment promulguée ; et
l'on apperçoit en même temps dans son
gouvernement des dispositions non équivoques
à se réunir à l'unité religieuse,
à entraîner peut-être l'*Orient dans
son retour ; enfin, dans la *France
même, le pouvoir plus un cesse de
persécuter la religion plus une, en attendant
qu'il puisse lui prêter son appui ; et chaque
événement de cette époque à jamais mémorable
hâte la révélation universelle de
cette vérité fondamentale de la science
de la société : que hors de l'unité religieuse
et politique, il n'y a pas de vérité
pour l'homme, ni de salut pour
la société.
le génie le plus vaste, peut-être,

page 33

qui ait paru parmi les hommes, *Leibnitz,
qui vivoit au commencement de ce siécle,
et qui, placé entre les revers qui affligèrent
la vieillesse de *Louis *Xiv et les troubles
qu'annonçoit la minorité de son successeur,
osoit au temps du plus grand épuisement
de la *France, prédire sa grandeur
future, et écrire à son ami *Ludolphe
ces paroles remarquables : " voulez-vous
" que je vous dise plus clairement ce que
" je crains ? C'est que la *France réduisant
" sous sa domination tout le *Rhin, ne
" retranche d'un seul coup la moitié du
" collège des électeurs, et que les fondemens
" de l'empire étant détruits, le
" corps lui-même ne tombe en ruine... " .
*Leibnitz traçoit dans ses nouveaux essais
sur l'entendement humain ces
lignes non moins prophétiques : " ceux
" qui se croient déchargés de l'importune
" crainte d'une providence surveillante
" et d'un avenir menaçant, lâchent
" la bride à leurs passions brutales et

page 34

" tournent leur esprit à séduire et à
" corrompre les autres ; et s'ils sont ambitieux
" et d'un caractère un peu dur,
" ils seront capables pour leur plaisir
" ou leur avancement de mettre le feu
" aux quatre coins de la terre, et j'en
" ai connu de cette trempe... etc. (esp de
" *Leibn.) " . c'est-à-dire pour le
perfectionnement

page 35

du général ou de la société,
opinion conforme au systême de ce
grand homme, à cet optimisme religieux
et philosophique que *Voltaire n'a pas
compris et qu'il a ridiculisé, et que tant
d'autres ont soutenu et n'ont pas expliqué.
C'est là, et là seulement cette perfectibilité
sociale que nous annoncent, sans
la connoître, des hommes dont les opinions
font rétrograder la société, au
moins par leurs conséquences, jusqu'à
l'état d'ignorance et de férocité, et que
repoussent, sans l'examiner, des écrivains
qui hâtent les progrès de la société, en
défendant contre l'irruption des barbares
les principes de la morale, de la raison et
du goût ; contradiction remarquable et
qui prouve que l'erreur et la vérité ne
sont souvent que le même objet vu de
deux points différens. Certes, les adversaires
de la perfectibilité sont excusables
de la méconnoître, lorsqu'elle leur est
présentée par des hommes qui en morale,
en politique, en littérature prennent le
monstrueux et l' inoui pour le nouveau,
qui croient avancer, lorsqu'ils ne font

page 36

que tourner dans un cercle d'erreurs et de
folies renouvellées des grecs, et ne voient
de bonheur pour les peuples que les richesses,
et de progrès dans la société que
les arts.
Je me hâte de passer à l'exposition des
principes sur lesquels la société est fondée.
Ils sont abstraits comme les principes
de toute science : s'ils n'étoient pas abstraits,
ils ne seroient pas généraux : s'ils
n'étoient pas généraux, ils ne seroient
pas principes ; mais l'application sera toujours
à côté de la théorie, et les faits
particuliers, sans cesse ramenés, rendront
sensibles les vues générales.

CHAPITRE II

du pouvoir suprême ou de la souveraineté.
j'appelle pouvoir sur la société
l'être, quel qu'il soit, qui veut la
conservation de la société, et qui fait pour
sa conservation ; l'être qui manifeste une

page 37

volonté, et commande une action conservatrice
de la société ; l'être, en un mot,
qui a, dans la société et pour la société, le
vouloir et le faire.
Cette définition convient à toutes les
opinions, et elle est reçue par tous les
publicistes qui distinguent le pouvoir en
législatif ou qui veut, et en exécutif ou
qui fait.
cette définition convient à tous les
états de la société, depuis la création
elle-même, où un être appellé *Dieu a,
selon les théistes, voulu et fait toutes
choses, mandavit et creata sunt, jusqu'à
la simple famille, où un être, appellé
homme, veut et fait pour la production
et la conservation de sa famille.
Dans ce sens, pouvoir n'est pas différent
de cause. de là vient, sans doute,
que ceux qui nient l'existence de toute
cause première, ont une secrète disposition
à se soustraire à la dépendance de
tout pouvoir public.
Comme l'être qui pense et qui agit a
seul le vouloir et le faire, seul il a, ou
plutôt seul il est pouvoir, seul il est

page 38

cause. Les êtres que nous appellons matériels,
même ceux en qui nous appercevons un instinct
sans volonté, et des
mouvemens sans action, n'ont que des
facultés, et ne sont qu' occasion des effets
qui arrivent.
Non-seulement l'être qui pense et qui
agit est seul pouvoir, mais il est toujours
pouvoir, par cela seul qu'il est pensant et
agissant. Ainsi, l'homme est toujours et
par-tout pouvoir sur lui-même et pour
sa propre conservation, même lorsqu'il
n'est pas pouvoir sur des êtres semblables
à lui.

page 39

Ce pouvoir sur soi-même, le premier
et le plus rare de tous, qui place l'homme,
seul de tous les êtres visibles, dans la
main de son conseil ; ce pouvoir, égal
chez tous les hommes, et par lequel tous
les hommes, quand ils ne le laissent pas
usurper à leurs passions, sont véritablement
libres et égaux ; ce pouvoir sur soi,
insurmontable à tout autre qu'à *Dieu,
qui lui laisse sa liberté, même en triomphant
de sa résistance ; ce pouvoir constitue
la dignité humaine, et rend l'homme
semblable à *Dieu et supérieur à la matière.
Il est à remarquer que l'homme desire
plus vivement le pouvoir sur les autres,
à mesure qu'il en a moins sur lui-même.
De là les troubles que les méchans excitent
dans la société.
J'ai parlé de *Dieu, et ce mot, signe
de contradiction, divise les hommes en
deux classes, de théistes, qui admettent
l'existence de *Dieu, et d' athées, qui la
nient ; car où le théiste affirme, l'athée
ne fait que nier : c'est un conquérant qui
ne laisse après lui que des ruines.
Ces deux opinions ont une liaison trop

page 40

immédiate avec les questions qui nous
occupent, pour qu'il nous soit permis
de les passer sous silence.
Les théistes sentent que l'homme est
volonté et action. ils observent en eux-mêmes
toute volonté suivie d'une action
comme de son effet, et hors d'eux-mêmes
toute action déterminée par une volonté
comme par sa cause : les effets sont
sensibles, locaux, successifs, et disposés,
suivant certaines lois, vers une fin qui
est production et conservation. La cause
ou volonté n'est ni sensible, ni locale,
ni successive ; on idée la cause, on
imagine l'effet, c'est-à-dire qu'il fait image
dans notre esprit, ou qu'il existe en
nous une sensation ; car imaginer ne

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veut dire qu' imager. les théistes considèrent
autour d'eux, et ils perçoivent
par tous les sens un nombre immense
d'effets sensibles, imaginables par conséquent,
locaux, successifs, ordonnés aussi
vers une fin de production et de reproduction.
Ils apperçoivent donc tous les
caractères d'une action immense, universelle,
appellée univers, et y idéent par
conséquent la raison d'une volonté puissante,
universelle, cause première de
tant d'effets.
Cette conséquence est raisonnable,
puisque la raison n'est que la perception
du rapport des causes aux effets et des
effets aux causes, et qu'elle est bon sens
ou génie, selon que les rapports qu'elle
perçoit sont vastes, importans, et nouveaux.
Cet être volonté universelle, cause
première, a été connu de tous les peuples,
et exprimé chez presque tous par
un signe monosyllabique, signe le plus
simple de l'idée la plus générale, c'est-à-dire
la plus simple.
Les athées reçoivent aussi par tous les

page 42

sens l' action des objets extérieurs ; mais
ils ne la supposent point fait ou effet,
ne savent même pas si elle n'est pas
cause, et n'y croient point de volonté :
ils ne pensent, pour ainsi dire, que
négativement, ce qui appauvrit leurs facultés
intellectuelles, au point que jamais
découverte utile à la société ou
vaste conception n'est sortie du cerveau
d'un athée : ils croient concevoir une
action universelle sans volonté qui la
détermine, parce que, dans le vague de
la rêverie, ils imaginent un mouvement
indéfini sans impulsion qui le commence ;
mais comme la raison humaine, toujours
raison, ou conséquente jusque dans ses
erreurs, ne sauroit se fixer à une opinion
qui contredit le principe fondamental de
toute raison, l'éternelle et nécessaire
correspondance de l'effet et de la cause, de
l'action et de la volonté, les athées, non
pas ceux qui affichent leur athéisme, mais
ceux qui le raisonnent, tombent inévitablement
dans le pyrrhonisme, nient l'effet
après avoir nié la cause, nient l'action
après avoir nié la volonté, nient l'univers,

page 43

nient *Dieu, se nient eux-mêmes. Là finit
la raison humaine.
Les athées tiennent donc l'opinion
moyenne entre les théistes qui admettent
effet et cause, et les pyrrhoniens qui
nient l'un et l'autre, ou plutôt qui doutent
s'ils nient ; et l'on peut remarquer
dans plus d'un genre que les opinions
moyennes, qu'on décore quelquefois du
nom de modérées, germent naturellement
dans les esprits moyens : " esprits
" d'entre-deux, dit très-bien *Pascal, qui
" font les entendus ; ce sont ceux-là qui
" troublent le monde " , parce que la
vérité n'est pas dans le milieu comme
la vertu.
Les hommes, demande l'athée, ont-ils
l'idée d' infini, d' immense, d' éternel ?
oui. Car ces mots n'auroient pas cours
dans le commerce des hommes instruits,
et comme ces monnoies étrangères qu'on
ne prend que pour la matière, ils ne
vaudroient que par le son, si les hommes
qui se les transmettent habituellement n'y
attachoient une idée ; et si ces mots
éternité, immense, infinité, cause première et

page 44

leurs semblables ne signifioient pas ce
qu'ils doivent signifier, il n'y auroit aucune
différence à les prononcer devant
des hommes sensés, ou à dire comme le
médecin malgré lui, quand il veut parler
latin, ossabundus, potarinum, quipsa,
milus. mais les hommes ont-ils toutes les
idées, ou plutôt l'idée de tous les attributs
de l'infini, de l'éternel, etc. ? Non,
sans doute ; comme le paysan qui sait ce
qu'est un cercle aussi bien qu'un géomètre,
et qui en connoît même quelques
propriétés, n'en connoît pas, comme le
savant, toutes les propriétés ; comme les
géomètres eux-mêmes connoissoient le
triangle et ne connoissoient pas tout le
triangle avant que l'on eût trouvé la
propriété du rectangle connue sous le nom
de quarré de l'hypothénuse.
on voit encore qu'on pourroit classer
les athées et les théistes, en hommes à
imagination qui ne veulent admettre que
ce dont ils peuvent avoir la sensation ou
l'image, et en hommes à conceptions
qui admettent tout ce dont ils peuvent
idéer la raison.

page 45

Les athées prétendent donc que l'homme
a inventé *Dieu comme une épouvantail
pour asservir les peuples. On leur a
répondu par des preuves tirées de la
nécessité de l'être, qui ne sont pas à la
portée de tous les esprits, ou par la
considération de l'univers dont les philosophes
ne veulent pas se contenter. On
pourroit, ce me semble, aller plus loin
et prouver, 1) que l'homme n'a pas pu
inventer la divinité, parce que l'esprit
de l'homme ne peut combiner que des
rapports entre des êtres déja connus,
comme son industrie se borne à varier
les formes d'une matière déja existante ;
qu'inventer un être, seroit le créer, et
qu'ainsi que l'artiste le plus habile ne
diffère plus du mal-adroit qu'en ce qu'il
donne à la matière des formes plus heureuses,
le philosophe le plus profond ne
diffère de l'homme le plus borné qu'en
ce que l'un saisit des rapports justes entre
les êtres, et que l'autre les ignore. Et de là
vient qu'on a trouvé à la fois chez les
sauvages les plus abrutis la connoissance de
quelque être bon ou méchant supérieur à

page 46

l'homme, et l'ignorance des rapports de
l'homme avec la divinité.
2) qu'un homme ne peut pas parler
aux hommes d'un être qui ne peut pas
être, et être entendu d'eux de manière
à régler leurs volontés et leurs actions ;
car on ne peut parler aux hommes que de
ce qu'ils connoissent : l'homme qui instruit
développe les rapports et ne donne
pas des idées, et l'on ne peut pas plus
faire idéer l'impossible, que faire
imaginer l'inexistant.
3) une autre preuve de l'existence
d'un être intelligent supérieur à l'homme,
preuve plus sensible et dont le développement
offriroit un grand intérêt, est
tirée du langage des hommes. La métaphysique

page 47

moderne a fait un grand pas
en prouvant que l'homme a besoin
de signes ou mots pour penser comme
pour parler ; c'est-à-dire que l'homme
pense sa parole avant de parler sa pensée,
et c'est ce qui fait qu'il s'énonce avec
peine toutes les fois qu'il veut rendre dans
une langue étrangère ce qu'il pense dans
sa langue maternelle. Il en résulte que
l'homme n'a pas pu inventer les signes,
puisqu'il ne peut inventer sans penser,
ni penser sans signes. Ici l'expérience
confirme le raisonnement, puisque nous
voyons constamment la faculté de parler
sans exercice, lorsque la faculté d'ouir
est sans activité. Il faut donc recourir à
un autre être que l'homme pour expliquer,
non la faculté d'articuler dont les animaux
même ne sont pas totalement
privés, mais l'art de parler sa pensée,
particulier à l'homme seul et commun
à tous les hommes ; cette vérité sera
tôt ou tard mise dans le jour qui lui convient.
Depuis long-temps *J *J *Rousseau
y a été conduit en discutant le roman
absurde de *Condillac. " la parole, dit-il,

page 48

" me paroît avoir été fort nécessaire pour
" inventer la parole " ; et de meilleurs
esprits, plus exercés que le sien à ces
hautes spéculations, *Bonnet, *Hugh-*Blair
et *Sicard, conviennent " que les philosophes
" n'ont fait encore que balbutier
" sur l'objet important de la formation
" du langage " , et pensent, ou que le
créateur a communiqué à l'homme les
élémens du langage, laissant à la société le
soin de les développer, ou, ce qui revient
au même, que le créateur a fait l'homme
parlant.
je reviens à la société. Les théistes
la considèrent aussi comme une grande
action, puisqu'elle est sensible, locale,
successive, ordonnée, suivant certaines
lois, vers une fin qui est la conservation
des êtres. Toujours conséquens, ils voient
une volonté sociale qui dirige cette action
sociale, une cause qui produit cet effet.

page 49

Cette cause, nous l'avons appellée pouvoir
suprême ou souveraineté ; et ici naît
le dogme de la souveraineté de *Dieu,
selon les uns, potestas ex deo est, et
celui de la souveraineté de l'homme ou
du peuple, selon les autres : opinions
célèbres, exclusives l'une de l'autre,
puisque la raison dit qu'on ne peut pas supposer
une cause première sans lui attribuer
un pouvoir souverain, et que les
faits prouvent que l'opinion de la souveraineté
du peuple a toujours suivi ou
précédé, dans un état, la propagation
de l'athéisme.
S'il y a des athées qui rejettent la
souveraineté du peuple, et des théistes qui
l'admettent, c'est que les hommes, rarement
conséquens, sont presque toujours
meilleurs ou pires que leurs opinions.
Les théistes qui ne placent pas la
souveraineté dans *Dieu, sont les déistes, qui
ont un nom commun avec les théistes, et
des principes communs avec les athées ;
semblables à ces petits princes qui, placés
entre des puissances belligérantes, sont
tantôt pour l'une, tantôt pour l'autre,

page 50

et périssent par toutes deux. Les déistes
admettent le dieu créateur, et rejettent
le dieu conservateur et législateur. C'est
encore là une opinion moyenne.
les théistes, ou plutôt le théisme place
donc le pouvoir suprême sur les hommes
en société, hors des hommes dont il doit
régler la volonté et diriger les actions,
tel que ce célèbre mathématicien qui, pour
soulever la terre, demandoit un point
d'appui placé hors de la terre ; et l'athéisme
place le pouvoir suprême sur
les hommes dans les hommes mêmes qu'il
doit contenir, et veut ainsi que la digue
naisse du torrent.
Le germe de cette dernière opinion est
dans une idée fausse sur la société ; idée,
au reste, qui devoit naître dans un siècle
d' agio, et chez des esprits que la cupidité
a dirigés tous vers les spéculations
mercantiles. On a joué sur les mots, et
comparé la société politique, société
nécessaire, à une société de commerce, qui
n'est qu'une association contingente et
volontaire, et l'on a prétendu que les
hommes avoient mis en commun leurs

page 51

intérêts sociaux, comme ils y mettent
leurs intérêts pécuniaires, leur être comme
leur avoir. mais ces politiques de comptoir,
qui abondent en *Europe, n'ont pas
fait attention que, dans une association
commerçante, les hommes mettent en
commun de la cupidité pour la satisfaire
et de l'argent pour en gagner, au lieu
que dans la société, ils mettent chacun
leur cupidité, leur orgueil, leur ambition,
leurs passions enfin, et qu'il doit
en résulter un désintéressement général,
une obéissance générale, une modération
générale, une raison générale enfin qui
comprime toutes les passions, et les passions
de tous.
Et qu'on ne dise pas que si les hommes
portent dans la société leurs passions, ils
y portent aussi leur raison et leur bonté ;
car s'ils avoient seulement autant de raison
que de passion, c'est-à-dire autant de force
qu'ils ont de foiblesse, ils n'auroient besoin
d'aucun culte, d'aucun gouvernement,
d'aucun état public de société. Mais la
société publique est le moyen nécessaire
de la conservation du genre humain,

page 52

puisqu'en elle est le pouvoir qui réprime
les passions destructives des hommes. La
société est donc réglée et ordonnée par
la raison de l'être suprême, qui est dans
la société, ou plutôt en qui est la société,
comme dans le créateur des êtres et l'auteur
des moyens nécessaires de leur conservation ;
et bien loin que les hommes
livrés à eux-mêmes eussent consenti à se
placer dans un état qui exige le sacrifice
de leurs passions personnelles ; placés
forcément dans cet ordre social, toujours
antérieur à l'existence de chacun, puisqu'il
résulte nécessairement de la multiplication
de tous, ils se refusent à ce sacrifice,
retiennent, chacun à part soi, cette mise
commune, semblables à des associés infidèles,
profitent, pour se nuire les uns aux
autres, des affaires qui les rapprochent,
et s'oppriment réciproquement par-tout
où ils ne portent dans la communauté
que ce qu'ils ont chacun de raison et de
bonté.
Ces deux systèmes sur la souveraineté
dans la société, correspondent parfaitement
à deux systêmes sur la souveraineté

page 53

de l'homme sur lui-même ou sur sa
raison : les uns ne donnent d'autre règle
à sa raison que sa raison même ; les autres
lui donnent, dans une loi divine, une
règle supérieure à sa raison.
De là suivent, pour l'homme et pour
la société, deux effets entièrement semblables ;
l'impossibilité de redresser la raison
humaine si elle s'égare, et le peuple
souverain s'il abuse de son pouvoir : et
parce que tout être irréformable est nécessairement
infaillible, puisqu'aucun être
ne peut le faire appercevoir qu'il a failli,
les mêmes philosophes ont été entraînés
à soutenir la rectitude naturelle de la
raison humaine, et l'infaillibilité du peuple,
et en sont venus jusqu'à ces deux
principes, l'un religieux, l'autre politique,
textuellement avancés et hautement
soutenus par les réformateurs religieux
du quinzième siècle et par les législateurs
révolutionnaires du nôtre ; ces deux principes
semblables dans le sens et même
dans les termes, et dont je prie le lecteur
de méditer le parallélisme : l'un,
que la raison des hommes n'a pas

page 54

besoin d'autorité visible pour régler sa
croyance religieuse,
principe de la révolution religieuse de
*Luther et *Calvin, qui abolit l'autorité
visible de l'église, et consacre le sens
privé et l'inspiration particulière ; l'autre,
que l'autorité des hommes n'a pas
besoin d'avoir raison pour valider leurs
actes politiques,
principe de la révolution politique
avancé par *Jurieu contre *M *Bossuet,
et répété dans les mêmes termes à l'assemblée
constituante par des orateurs qui
ont péri victimes de ses conséquences.
Les théistes croient au contraire que
l'intelligence souveraine donne des préceptes
à la raison humaine, et la redresse
si elle s'en écarte ; qu'elle donne des lois
aux sociétés, et les y ramène, si elles
les violent, par les malheurs mêmes qui
naissent de leur désobéissance.

CHAPITRE III



page 55

du pouvoir subordonné, appellé proprement
pouvoir.
Quoi qu'il en soit des deux systêmes
que nous venons d'exposer sur le pouvoir
souverain de vouloir et de faire
pour la conservation de la société, il est
vrai et dans toutes les opinions, que les
hommes ne connoissent une volonté que
par le signe qui l'exprime, et que les sens
transmettent à leur esprit, et qu'ils ne
reçoivent une action que par ses effets
sur leurs sens.
Ce sont là les conditions ou lois générales
de l'union des deux substances,
êtres ou facultés qui constituent l'homme,
la pensée et le mouvement, la volonté et
l'action, l'ame et le corps ; et si cet ordre
étoit dérangé, tous les rapports entre les
hommes seroient renversés, toutes les
lois illusoires et toute société impossible.
En effet, *Dieu exécute sa volonté ; il

page 56

agit donc par les lois générales qui sont
l'expression de sa volonté, comme étant
le résultat des rapports entre les êtres
créés ; et tant que cette volonté subsiste,
il ne peut rien contre ces lois, parce qu'il
ne peut rien contre sa volonté. Il y a des
lois générales qui gouvernent le monde
sensible, ou des corps, et des lois générales
qui gouvernent le monde social, le monde
des intelligences. Ces lois ne peuvent pas
être opposées les unes aux autres, car
alors *Dieu se contrediroit lui-même ; il
n'y auroit plus ni ordre matériel, ni ordre
social ; il n'y auroit plus rien : car les êtres
ne sont que dans un certain ordre, et en
vertu de certaines lois.
C'est une loi générale de l'ordre social
ou moral, que l'homme tel que nous le
connoissons (et nous ne pouvons pas
connoître un homme autre que nous,
ni raisonner dans cette hypothèse), que
l'homme, dis-je, connoisse la pensée par
la parole qui l'exprime ; et c'est une loi
générale de l'ordre physique et du monde
des corps, que cette parole soit manifestée
par des signes que le son transmet à l'ouie

page 57

ou que des figures tracées présentent aux
yeux, et que cette parole soit parlée ou
écrite par des êtres semblables à l'homme
qui parle ou qui écrit.
*Dieu, pour faire connoître à l'homme
ses volontés, ne peut donc renverser les
lois qui sont aussi ses volontés ; et il n'y
auroit plus de société possible entre *Dieu
et l'homme, si *Dieu agissoit par des lois
étrangères à la nature de l'homme, et à
son état présent ou futur. *Dieu fera donc
parler ou écrire des hommes pour instruire les
hommes ; et de quels autres
moyens, en effet, proportionnés à la
nature humaine, l'être suprême pourroit-il
se servir ? Car, qu'on y prenne
garde, l'homme ne peut pas imaginer le
moyen de l'action de la suprême puissance,
parce que les sens corporels qui
lui transmettent des images et des sensations,
n'ont rien de commun avec l'être
simple. Mais la raison de l'homme peut
concevoir la raison des volontés de la
suprême sagesse, parce que la raison
humaine, qui n'est que la perception de
la raison des êtres, est non égale, mais

page 58

semblable à la suprême raison, et faite à
sa ressemblance. *Dieu ne pourroit donc
instruire les hommes par lui-même, et
sans la médiation d'êtres semblables à
l'homme, qu'en parlant lui-même à toute
la société, ou en éclairant chaque individu
par une inspiration particulière.
1) mais *Dieu ne pourroit se faire entendre
lui-même et immédiatement de
tout un peuple à la fois, sans changer les
lois ordinaires des sensations humaines,
détruire tout libre arbitre par cette action
humaine, puisqu'elle s'exerceroit sensiblement
sur des hommes, et surhumaine
tout à la fois, puisqu'elle seroit constamment
contre le systême de l'homme ; car
comme un peuple s'éteint et se renouvelle
continuellement, il faudroit supposer,
à tout instant et en tout lieu, cette
instruction immédiate perpétuellement
subsistante dans la société pour l'instruction
successive de toutes les générations ;
supposition évidemment inadmissible,
qui, contrariant également la nature de
l'homme physique et l'ordre constant des
communications sociales, place l'homme

page 59

hors de la société, ou la société hors du
temps.
" cette intervention extraordinaire,
" dit *C *Bonnet, ne seroit-elle pas un
" miracle perpétuel ? Et un miracle perpétuel
" seroit-il bien un miracle ? Et
" une pareille intervention seroit-elle
" bien dans l'ordre de la sagesse " ?
2) la supposition que *Dieu fasse connoître
ses volontés sociales ou générales
à chaque individu par une inspiration
particulière, laisse la société sans garantie
contre l'enthousiasme qui raconte des
visions, ou la fourberie qui en invente ;
et ce moyen individuel et privé ne peut,
sans contradiction, être proposé pour
règle à la société. C'est ce qui a perdu
les sectes protestantes qui, à la place
d'une autorité visible parlante et écrivante
qu'elles ont rejettée, ont érigé le
sens privé et l'inspiration particulière en
loi générale et constante de la société ;
fanatisme insensé, qui peut consacrer
toutes les visions et légaliser tous les
forfaits !
Les deux moyens de communication

page 60

immédiate de *Dieu aux hommes, que
nous venons d'exposer, ou d'une pensée
sans parole et par inspiration à chaque
homme, ou d'une parole de l'être incorporel,
entendue immédiatement par des
êtres corporels, sont donc également
contraires aux lois générales de l'ordre
présent et dans lequel nous vivons. Ils
ne sont donc pas ; et c'est proprement
du fanatisme, que de supposer entre les
êtres, comme le fait *J *J *Rousseau, des
moyens de communication hors de l'ordre
naturel et constant. " ce que *Dieu
" veut qu'un homme fasse, dit-il, il ne le
" lui fait pas dire par un autre, il le lui
" dit lui-même, et l'écrit au fond de
" son coeur... " .
Il y a dans ce passage autant d'erreurs
que de mots. Où sera donc la règle publique et
sociale des actions humaines ? Chaque
homme sera donc juge de ce qui est
écrit au fond de son coeur, puisque seul il y
peut lire. Et sur quelle loi la société
pourra-t-elle juger celui à qui *Dieu a parlé
lui-même, ou condamner des actions
dont l'homme assurera avoir lu l'ordre

page 61

écrit au fond de son coeur ? comment
dans un état, les tribunaux jugeroient-ils
les coupables, si le prince n'eût intimé à
ses sujets les lois, qu'en parlant à l'oreille
de chacun d'eux ?
Les sophistes, comme *Toussaint et
*Helvétius, qui ont nié le pouvoir du père
et les devoirs des enfans, et *J *Jacques lui-même
qui a étouffé les sentimens paternels,
n'avoient donc sur ce premier objet
des affections de l'homme et de ses obligations,
rien d'écrit au fond de leur coeur ?
cette écriture peut faire image dans une
déclamation et arrondir une phrase, mais
on ne fonde pas la société sur une métaphore,
et le christianisme qui entend
bien mieux les intérêts de la société,
et l'ordre des relations des êtres entre
eux, loin de nous livrer chacun à
notre sens privé et à nos inspirations
personnelles, nous défend d'écouter les
révélations même d'un ange, si elles étoient
contraires à la parole ou à l'écriture,
expression publique de la volonté du
souverain, manifestée à la société.
Cette théorie des lois générales de l'ordre

page 62

moral de l'univers sur lequel je me
suis étendu à dessein, est la considération
la plus vaste que la méditation puisse
offrir aux pensées de l'homme. Le sentiment
de la constante régularité de cet
ordre général est le fondement de tout
ordre particulier dont l'homme ici bas
est l'instrument, quand il n'en est pas le
ministre, et qui fait que l'homme domestique
travaille avec la certitude de
recueillir le fruit de son labeur, et que
l'homme public agit avec la certitude
qu'il résultera du bien de son action. Je
sais que des chrétiens plus pieux qu'éclairés
craignent d'ôter quelque chose à la
puissance divine, s'ils ne lui accordent
que d'être souverainement absolue, et
qu'ils voudroient encore qu'elle fût
perpétuellement arbitraire ; ils s'indignent
dans l'amertume de leur zèle ou dans
l'impatience de leur humeur, de voir
luire le soleil sur les méchans comme sur
les bons ; ils voudroient faire descendre
le feu du ciel sur les villes coupables,
et qu'une catastrophe générale punît des
désordres particuliers ; mais le vrai philosophe

page 63

franchit par la pensée le court
espace des lieux et des temps ; il voit
l'ordre éternel, universel, nécessaire,
dominant tout ce qui est temporaire et local,
et l'homme rebelle à ces lois constantes,
ramené à l'ordre par le châtiment, s'il
n'y est pas revenu par le repentir.
Les sophistes qui abusent de tout ont
dit, et sous toutes les formes, que la
prière que l'homme adressoit à la divinité
étoit inutile ou même absurde, puisqu'elle
ne pouvoit changer les lois générales
de l'univers. Sans doute, l'homme
religieux ne demande pas à l'être suprême
de suspendre la marche des lois générales,
mais d'arrêter les effets de ses passions et
de celles des autres qui l'empêchent d'être
en harmonie avec ces mêmes lois générales
qui vont à la vérité sans lui, mais hors
desquelles il ne peut lui-même vivre bon
et heureux. Or, cette demande est raisonnable ;
parce que les passions humaines
peuvent être changées ou comprimées ;
puisqu'elles ne sont réglées par aucune
loi, et qu'elles agissent même contre
toutes les lois. *Dieu, dira-t-on, connoît

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nos besoins. Sans doute, mais il veut que
nous les connoissions nous-mêmes, puisque
c'est la première condition nécessaire
pour être soulagé ; il veut sur-tout, que
nous implorions son secours, et ce rapport
du sujet au pouvoir est lui-même
une loi générale de l'ordre social, comme
le rapport du pouvoir au sujet. Au reste,
il est conséquent que ceux qui nient que
*Dieu ait parlé aux hommes, ne veuillent
pas que l'homme parle à la divinité,
et qu'ils ne connoissent plus de devoir,
là où ils ne voient pas de pouvoir.
*Dieu emploie donc des moyens dans
l'ordre de la nature humaine, pour intimer
aux sociétés humaines ses volontés
suprêmes ; il se sert d'un être humain
pour parler aux hommes, parce qu'il est
naturel, c'est-à-dire dans l'ordre des
communications établies, qu' un homme parle
pour que tous entendent, qu' un homme
commande pour que tous obéissent ; et
il est naturel encore et conforme aux perceptions
de notre raison, que cet homme
envoyé de *Dieu pour instruire ses semblables,
accrédite auprès d'eux sa mission

page 65

divine, et que toujours conformément à
la nécessité de la correspondance entre la
volonté et l'action, il paroisse le ministre
d'une action divine, puisqu'il s'annonce
comme l'organe des volontés divines.

page 68

Ainsi nécessité (on sait que ce terme
ne signifie en philosophie que la conformité
aux rapports naturels des êtres),
nécessité, 1) que le souverain donne la
mission, 2) que le pouvoir parle en son
nom, 3) que les sujets entendent ses
ordres ; trois lois générales, résultat des

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rapports de la nature physique et morale
des êtres : donc trois vérités nécessaires,
relatives l'une à l'autre, et absolument
inséparables, que le plus profond interprète
de la science de la société renferme toutes
sous cette conclusion courte et pressante :
la croyance vient de l' ouie. comment
entendront-ils, si on ne leur parle ?
comment leur parlera-t-on, si l'on n'est
envoyé ?
Le peuple aussi, quand il exerce sa
prétendue souveraineté, envoie des hommes
qui se prétendent organes de ses
volontés et ministres de son action, des
hommes à qui il permet de vouloir, et
sur-tout de faire. *Dieu à cause de
l'incorporéité et de la simplicité de son être,
n'agit pas immédiatement et sans médiateur,
sur l'homme sensible ; le peuple
par la raison contraire et à cause de sa
multiplicité même, ne peut être entendu
quand il parle, ni faire quand il se meut ;
et si les hébreux persuadés de la disproportion
de l'action immédiate de la divinité
à la foiblesse des organes humains,
craignoient, nous dit leur historien, que

page 70

*Dieu leur parlât lui-même de peur qu'ils
ne mourussent, nous savons, par une
expérience récente, que la volonté du peuple
souverain prononcée aussi du haut de la
montagne, avec le bruit du tonnerre et
le fracas de l'orage, donne infailliblement
la mort à la société où elle se fait entendre.
Les livres révérés des chrétiens confirment
par leurs récits, et le paganisme
par ses fables, cette croyance de l'univers,
que la divinité incorporelle manifeste sa
présence à la société des êtres corporels,
par l'entremise d'êtres semblables à eux,
et le raisonnement en établit la nécessité,
je veux dire la conformité à
l'ordre constant et aux lois générales de
notre nature.
Ces êtres humains, organes des volontés
souveraines dans la société, et ministres
de l'action souveraine, s'appellent proprement

page 71

pouvoir, puisqu'ils ont le vouloir
et le faire sur la société ; et l'on dit
effectivement le pouvoir, en parlant des
chefs visibles de toute société : pouvoir
paternel, ecclésiastique, politique, etc. ;
mais ce pouvoir est subordonné au pouvoir
suprême du souverain, *Dieu ou
peuple, puisqu'il ne fait après tout, que
manifester sa volonté suprême, et exécuter
en son nom son action suprême.
Or, je vais plus loin, et j'avertis ici le
lecteur de chicaner opiniatrément le principe,
de peur d'être forcé d'admettre la
conséquence.
Le pouvoir existe donc, sous un nom
ou sous un autre, dans toute société ; mais
j'avance comme un fait : que l'unité même
physique de pouvoir existe toujours
dans toute société, c'est-à-dire, qu'il
n'y a jamais qu'un seul homme à la
fois qui énonce une volonté, et commande
une action dans la société.
ainsi le fait prouve l'unité physique,
comme la raison démontre la nécessité
de l'unité morale ; car elle dit, que s'il
y avoit à la fois dans la société deux volontés

page 72

et deux actions, il y auroit bientôt
deux sociétés.
Je n'ignore pas que les apparences et
le langage usuel sont contraires à cette
assertion ; mais il faut dans les sciences
morales, comme dans les sciences physiques
corriger le témoignage des sens,
expliquer les apparences, et remonter
aux élémens du langage. " l'homme
" sage, dit le prophète, ne jugera pas
" toujours sur le rapport de ses yeux ou
" de ses oreilles " .
1) à commencer par la société domestique
ou la famille, il est évident
qu'un homme unique est pouvoir, et
qu'il ne peut y en avoir deux. Les lois
de la nature physique établissent la nécessité
de cette unité physique et les lois de
la nature sociale qu'on appelle les lois
politiques et civiles, sur-tout les lois
romaines, la confirment et l'étendent.
Quelques sophistes ont méconnu le pouvoir
domestique ou paternel, et des lois

page 73

rédigées sur leurs systêmes ont porté
atteinte à ce pouvoir, le premier dans l'ordre
du temps, de tous les pouvoirs humains,
et supposant égaux entr'eux des êtres
qui ne sont que semblables, ont brisé le
pouvoir marital, et affoibli, anéanti même
le pouvoir paternel. Les mêmes hommes
entraînés par les mêmes principes ont
méconnu la nature du pouvoir public,
et comme ils avoient soustrait les enfans
dès l'âge des passions à l'autorité domestique,
ils ont soustrait les peuples à l'autorité
publique dans la crise des révolutions,
en leur permettant de s'insurger
contre le pouvoir, et même de le déposer ; et ils
ont ainsi légalisé la révolte dans
la société domestique, et la révolte dans
la société publique, état affreux, impossible
même de société, et le nec plus
ultrà du désordre social.
2) l'unité physique de pouvoir est

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évidente dans la monarchie, puisque
monarchie ne veut dire qu' unité de pouvoir.
il est intéressant de remarquer que
la nature de l'homme-pouvoir est exprimée
à découvert dans les langues des
peuples du nord de notre continent
qui, seuls dans l'univers connu, forts de
la nature et de ses lois, conservèrent la
simplicité native de leur langue antique
et la sagesse de leur constitution primitive,
contre l' artifice de la langue des
romains et les combinaisons laborieuses
de leurs institutions démocratiques.
Dans toutes les langues d'origine scytique,
celtique, germanique, teutonne
etc. Et depuis la *Moselle jusqu'au *Kamtschatka,
l'homme revêtu du pouvoir public
s'appelle *Koenig, *King, *Kan, *Chagan,
*Kien, mots qui ont tous pour racine
le verbe koennen qui dans leur langue
signifie pouvoir, et que ces peuples
disent familièrement l' homme qui peut,
comme nous disons, emphatiquement,
potentat. il n'est pas inutile d'observer que
ces langues paroissent n'être que les divers
dialectes d'une langue extrêmement

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ancienne de la haute *Asie : berceau des
hommes et des sociétés. L'étymologie et
la remarque sont de *Leibnitz.
3) l'unité physique de pouvoir est
certaine même dans les états populaires,
aristocratiques ou démocratiques ; car
c'est au fond le même gouvernement.
Le nombre des hommes qui prétendent
au pouvoir ou l'exercent, peut importer
beaucoup à la tranquillité d'un état, mais
il ne change rien à la nature de sa
constitution.
J'ai honte d'énoncer une verité aussi
simple : mais à travers toutes les formes
dont se compose la législation dans un
état populaire, le nombre de ses députés
et le parlage de ses orateurs, je ne vois
qu'un homme qui propose une loi et des
hommes qui l'acceptent ; car si deux vouloient
la proposer à la fois, il faudroit de
nécessité physique, donner la parole à l'un
et l'ôter à l'autre. Une assemblée législative
n'est donc à la lettre et physiquement
qu'une loterie de pouvoir où on le tire à
chaque délibération. L'avis qui prévaut et
qui passe en loi, est une volonté qui dirige

page 76

l' action du gouvernement. Celui qui l'a
émis a donc eu réellement, dans ce moment
et pour cette circonstance, le vouloir et
le faire. il a donc été le pouvoir du jour
et du moment, et que le vote ait été
public ou secret, qu'on ait voté par appel
nominal ou par assis et levé, il a prononcé
entre les votans, comme le roi en
son conseil. quand un homme propose
une loi et qu'un autre la combat, le pouvoir
est incertain entre eux ; et s'il la
modifie, et que la loi passe avec la modification,
ce sont deux pouvoirs qui se
sont rapidement succédés, puisque ce
sont deux volontés qui sont chacune
devenues loi.
voilà pourquoi toute assemblée doit
être en nombre impair, ou avoir la faculté
de s'y réduire en cas de partage, et
qu'on suppose même ce nombre impair
là où il n'est pas, en supposant un votant
qui n'existe point, ce qu'on appelle donner
à quelqu'un la voix prépondérante ;
car le nombre impair est celui où l' unité
excède, domine : sans cela, cent mille
opinions pourroient ne jamais devenir

page 77

une volonté, cent mille bras ne jamais faire
une action, et cent millions d'hommes ne
jamais former une société. C'est ce que
dit ou veut dire *Montesquieu : " le
" peuple est monarque par ses suffrages,
" qui sont ses volontés. Ce monarque a
" toujours trop ou trop peu d'action :
" quelquefois avec cent mille bras il
" renverse tout, quelquefois avec mille
" pieds il ne va que comme un insecte " .
On voit la raison des troubles éternels
dont les états populaires sont agités.
où chacun peut à son tour être pouvoir,
il est impossible que plusieurs à la fois
ne veuillent être pouvoir.
4) l'unité même physique de pouvoir
existe nécessairement dans la société religieuse,

page 78

ou la société de *Dieu et de
l'homme ; car en admettant l'existence
de l'un et de l'autre, il y a entre l'être
volonté et action infinies, et l'être volonté
et action finies, similitude ; donc rapports,
inégalité, donc dépendance ; rapports et
dépendance, donc société.
Il est évident que toutes les religions
publiques, et même les sectes qui ont
paru sur la terre soit avant, soit depuis
la religion chrétienne, les sectateurs de
*Moïse, de *Zoroastre, de *Confucius, de
*Mahomet, de *Manès, d' *Arius,
d' *Eutychès, de *Montan, de *Jean *Huss, de
*Luther, de *Calvin, etc., reconnoissent
tous un homme pour fondateur, législateur,
réformateur : car tous ces mots ont
ici le même sens, soit qu'il se soit dit
inspiré de *Dieu, soit que ses disciples lui
aient cru des lumières supérieures à celles
des autres hommes ; et même nos philosophes
sont les échos de *Spinosa, de *Bayle,
de *Voltaire, de *J *J *Rousseau,
d' *Helvétius, etc. Par-tout enfin l'homme
qui soumet la volonté des autres hommes
à ses opinions religieuses ou politiques,

page 79

et leur action religieuse ou politique
au culte ou au gouvernement qu'il établit ;
cet homme, dis-je, a le vouloir et
le faire sur d'autres hommes ; et quelque
soit son nom, son rang et son titre, il rend
les autres hommes sujets de son pouvoir.
Cette unité physique de pouvoir, cet
être humain existe dans la religion chrétienne, que
ses fidèles regardent comme
le développement et la perfection du
théisme ; et ils ont, à ce sujet, une
croyance fort ancienne et fort répandue.
Cette croyance a une raison ; car rien n'est
sans une raison d'être, et voici celle qu'ils
en donnent.
Le pouvoir existe comme un rapport
entre le souverain et le sujet, pour les
unir tous deux, les rendre uns de volonté
et d'action, en conformant la volonté
foible, imparfaite, variable, contingente
du sujet à la volonté parfaite, générale,
nécessaire du souverain, et rendre l'action
conservatrice du souverain réellement
présente et sensible au sujet.
Le pouvoir est donc milieu, moyen,
médiateur, car tous ces mots sont synonimes

page 80

entre le souverain et le sujet ;
lien de l'un à l'autre, il doit participer
de l'un et de l'autre ; il doit être l'un et
l'autre, pour les unir tous deux : et
comme la raison conçoit qu'un corps peut
seul être moyen de continuité entre deux
corps, elle dit avec la même clarté qu'un
être esprit et corps peut seul être moyen
d' union entre un esprit et des êtres
esprit et corps. Ici le souverain est *Dieu,
le sujet est homme, le pouvoir sera donc
dieu-homme rapport du souverain au
sujet, non pas forcé, mais nécessaire,
c'est-à-dire, conforme aux rapports naturels
entre les êtres dans la société, et
aux lois générales de leur union. Mais
si la raison de l'homme semblable à la
raison suprême conçoit la raison de cet
être divin, ses sens, trop disproportionnés
à la puissance infinie, ne rapportent rien
à sa pensée qui puisse lui faire imaginer
le moyen de cette prodigieuse opération.
Tel est l'être dieu-homme, que les chrétiens
reconnoissent et révèrent comme
le législateur et le pouvoir de la société
générale ou catholique, suivant la force

page 81

du mot grec être-lien, ou mêdiateur
entre deux êtres, mediator unius non est ;
entre deux êtres semblables, mais inégaux,
qui puisse les unifier en quelque
sorte en divinisant l'homme et humanisant
*Dieu même, c'est-à-dire, en rendant
les volontés humaines conformes à
la volonté divine, et l'action divine ou
le culte, semblable en quelque sorte à
l'action humaine, sensible et extérieure
comme elle, in similitudinem hominum
factus et habitu inventus ut homo, qui
fasse ainsi, que l'homme connoisse *Dieu
ou répare le crime de l'avoir méconnu,
empêche que *Dieu par l'opposition nécessaire,
invincible qu'il a à toute imperfection
ne détruise l'homme, et conserve
ainsi rédempteur,
réparateur, libérateur

page 82

de l'homme, *Dieu à l'homme
et l'homme à *Dieu.
Les chrétiens soutiennent que cette
croyance inimaginable dans ses moyens,
est non seulement compréhensible ou
raisonnable dans ses motifs, rationabile
obsequium, mais qu'elle est même
profondément philosophique, parce qu'elle
est parfaitement conforme aux rapports
naturels, ou à la raison des êtres, dont
la perception claire ou obscure, bornée
ou infinie, forme, ou plutôt est la raison
humaine et même la raison divine.
Il y a donc (je ne parle encore que
de la société religieuse), un pouvoir divin
et des pouvoirs humains, comme il y
a une souveraineté de *Dieu et une souveraineté
de l'homme.
La société soumise au pouvoir divin
sera forte et durable ; celle soumise au
pouvoir de l'homme sera foible et variable :
là, selon les chrétiens, est la raison
de l'imperturbable fixité de la religion
chrétienne, de son insurmontable et tranquille
résistance à toutes les persécutions
et à la plus destructive de toutes celles

page 83

du temps, du développement successif
des vertus qu'elle enseigne, et du perfectionnement
de tous les peuples qu'elle
éclaire, et la raison des éternelles variations
des sectes et de leur disparution
insensible. En effet, la société doit être
impérissable là où le pouvoir est immortel,
et elle doit être changeante et périssable
là où le pouvoir peut finir et n'est
que celui des hommes. Celle-ci est à peine
formée, qu'elle est en proie à la rivalité
des hommes qui aspirent au pouvoir, et
qui, avec un droit égal à vouloir et à
faire, se croient tous des talens
supérieurs pour vouloir et pour faire, et ne
reconnoissent aucun arbitre public de
leurs droits, aucun juge légal de leurs
talens, aucun régulateur certain de leurs
opinions, puisque le sens privé et
l'inspiration particulière sont des dogmes
fondamentaux de leur société. Ces sectes
peuvent se prolonger, mais elles ne sauroient
s'affermir : l'imperfection de ces
pouvoirs humains entraîne nécessairement
vers le néant la société qu'ils ont fondée.
Avec le temps, on juge le législateur ;

page 84

l'enthousiasme se refroidit, l'illusion se
dissipe, l'homme seul reste et paroît, et
comme fait dire *Voltaire au plus célèbre
de ces fondateurs de religions humaines :
mon empire est détruit si l'homme est reconnu.
Or, ce sont des faits ; et déja l'*Europe
voit la religion chrétienne renaître, pour
ainsi dire, de ses cendres, et les sectes
rivales descendre lentement au tombeau.
L'indifférentisme introduit par la philosophie ne
tuera que l'erreur.
Il nous reste quelques réflexions à faire
sur le systême social des chrétiens.
Ce systême s'accorde parfaitement avec
ce que nous avons dit de l'origine du
pouvoir, organe des volontés du souverain,
et ministre de son action, puisque
l'homme-dieu, que les chrétiens révèrent
comme le législateur et le pouvoir de leur
société, dit en mille endroits, en parlant
de lui-même, qu'il n'enseigne rien que
ce qu'il a appris de son père ; qu'il ne
fait pas sa volonté, mais la volonté de
celui qui l'a envoyé ; et ailleurs, que tout
pouvoir lui a été donné au ciel et sur la

page 85

terre ; et que les premiers et les plus savans
interprètes de sa doctrine, ministres
de son pouvoir, disent de lui en mille
manières, que toute paternité (c'est ainsi
qu'ils appellent le pouvoir) tire son nom
et son titre de lui au ciel et sur la terre ;
c'est-à-dire qu'il est la source et le type
de tout pouvoir divin et humain.
Ici se présente d'elle-même une réflexion
d'une haute importance.
La raison ne peut pas admettre le systême
des chrétiens, et supposer au milieu
de la société des êtres pensans, un pouvoir
pareil à celui d'un homme-dieu parlant
et agissant dans la société au nom
de *Dieu même, sans observer des effets
généraux, proportionnés à la grandeur et
à la perfection d'une cause aussi générale.
Si ce pouvoir n'a pas toujours été réellement
présent à la société, son influence,
depuis qu'il a daigné se manifester aux
hommes, a dû être sensible sur le perfectionnement
de la société et le sort de
l'humanité même. La question ainsi posée
se réduit à des faits sociaux ou généraux,
c'est-à-dire extérieurs et visibles. Or, on

page 86

peut avancer comme un fait évident de
nos jours, après la longue expérience que
l'univers a faite du christianisme, comme
un fait dont la certitude est une démonstration
historique de la vérité de la religion
chrétienne, qu'à considérer les temps anciens
et modernes, il y a oppression de
l'humanité dans toute société politique
et religieuse où il n'y a pas connoissance,
adoration et culte de l'homme-dieu.
qu'on y prenne garde : je dis l'humanité,
et non pas l'homme ; c'est-à-dire
que l'oppression est dans les lois, même
lorsqu'elle n'est pas dans les moeurs ;
qu'elle est dans l'état public (religieux
ou politique) de la société, même lorsqu'elle
n'est pas dans son état domestique
ou dans la famille : ce qui veut dire que
l'oppression de toutes les foiblesses de
l'humanité, de la foiblesse du sexe par
le divorce, la polygamie, la prostitution
religieuse ; de la foiblesse de l'âge, par
l'exposition publique ou le meurtre des
enfans, les amours infâmes, etc. ; de la
foiblesse de la condition, par l'esclavage,
les jeux sanglans de l'arêne, la mutilation,

page 87

les sacrifices de sang humain, l'antropophagie,
l'oppression morale, par
les absurdités de l'idolatrie, du mahométisme,
de la divination, des sortiléges
(car les peuples toujours deviennent
crédules en cessant d'être croyans) ; que
toutes ces oppressions, dis-je, ont pesé
légalement et sans réclamation, et pèsent
encore sur l'humanité, toutes à la fois
ou seulement quelques-unes, dans toutes
les nations qui n'ont pas été ou qui ne
sont pas chrétiennes, et même se retrouvent
et s'apperçoivent encore aujourd'hui,
quoique sous des formes plus
adoucies, chez tous les peuples qu'une
fausse philosophie a écartés de la pureté
et de la perfection du christianisme.
les ignorans qui vont sans cesse exagérant
les désordres des chrétiens et les
vertus des sages du paganisme, ne s'apperçoivent
pas qu'ils ne remarquent des
vices chez les chrétiens, que parce que
la société chrétienne est essentiellement
vertueuse, comme ils ne remarquent des
vertus ailleurs, que parce que les autres
sociétés sont essentiellement vicieuses. En

page 88

effet, chez les chrétiens, si le désordre
est dans les moeurs, l'ordre est dans la loi
sur laquelle l'autorité peut et doit toujours
redresser les moeurs : au lieu que
chez les peuples idolâtres ou non chrétiens,
lors même que les moeurs sont
réglées, le déréglement est dans la loi à
laquelle les moeurs finissent toujours par se
conformer ; car la loi corrompt, par ce
qu'elle ne défend pas, comme par ce qu'elle
ordonne. C'est ce qui fait que chez les romains
la loi qui permettoit le divorce
triompha enfin des moeurs qui le repoussoient.
Les anciens disoient : quid leges sine
moribus vanae proficiunt ? parce que dans
leur état imparfait de société, des moeurs
devoient corriger les lois vaines, puisqu'elles
étoient corruptrices ; et nous
devons dire : quid mores sine legibus... ?
parce que dans notre état parfait de société
des lois sages sont et doivent être la règle
de moeurs corrompues, puisque l'état public,
ou la société régie par les lois doit
protéger, défendre et conserver l'état domestique
ou la société régie par les moeurs :
et si les moeurs ne sont pas meilleures dans

page 89

les états chrétiens, c'est uniquement la
faute des hommes dépositaires des lois,
règle inflexible des moeurs ; et les révolutions
sont à la fois, le résultat nécessaire
et le châtiment exemplaire de leur négligence.
Ainsi, l'enfant chrétien ne naît pas
avec plus de lumières que l'enfant idolâtre :
l'homme chrétien ne vit pas avec moins
de passions que l'homme païen ou mahométan.
Peut-être même qu'un plus
grand développement de son intelligence
et un frein plus présent et plus sévère à
ses actions, rendent ses passions plus
industrieuses et plus irritées, et augmentent
ainsi la force de son ame en ajoutant à
l'activité de ses desirs ; mais, la société
chrétienne est meilleure que la société
qui ne l'est pas, et l'enfant naît et l'homme
vit au milieu d'un état de choses où
il trouve le pouvoir, c'est-à-dire la volonté
qui fait vouloir le bien, et la force
qui le fait accomplir. s'il y a des désordres
dans les mariages entre chrétiens, il n'y
a pas d'adultère légal ou de divorce ; s'il
y a des enfans abandonnés, ou même
victimes inconnues de l'incontinence,

page 90

il n'y a plus d'exposition publique et
d'infanticide légal. s'il y a des hommes
opprimés par la violence, il n'y a plus
d'esclaves par la loi ; s'il y a des rivalités
entre les peuples, il n'y a plus,
comme l'observe *Montesquieu, de droit
barbare de guerre ; enfin, s'il y a des
passions violentes sur la terre, il n'y a
plus dans les états chrétiens de lois injustes
et oppressives, hors dans ceux où les
doctrines philosophiques les ont introduites,
malgré la religion chrétienne.
Je me résume : la souveraineté sur la
société est dans *Dieu selon les uns, dans
le peuple selon les autres. Le pouvoir
religieux ou politique sur la société est
dans un être humain, organe de la volonté
du souverain, et ministre de son
action. Ici, *J *J *Rousseau est tombé dans

page 91

une contradiction manifeste. " pour que
le gouvernement soit légitime, dit-il,
il ne faut pas que le gouvernement
(c'est-à-dire le pouvoir) se confonde
avec le souverain, mais qu'il en soit le
ministre. Alors, la monarchie elle-même
est république " . Rien de plus
vrai. Mais, cet écrivain en faisant du
peuple ou des hommes le souverain, et
encore de l'homme le pouvoir ou le gouvernement,
confond visiblement le pouvoir et le souverain,
et détruit ainsi la
légitimité du gouvernement qu'il veut
établir, au lieu que ceux qui regardent
*Dieu comme le souverain, et un être
humain comme le pouvoir, mettent évidemment
entre le souverain et le pouvoir
cette distinction qui constitue, selon
*Rousseau et la raison, la légitimité de la
société.
Ici se présente une haute question : le
pouvoir est-il institué par les sujets, et
y a-t-il entre les sujets et le pouvoir un
pacte ou contrat social ? Non. 1) il n'y
a pas de pacte social dans la famille entre
le père et les enfans qui ne naissent pas

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volontairement de tel homme plutôt que
de tel autre.
2) il n'y a pas de contrat social dans
la société religieuse, ni dans la religion
chrétienne où le pouvoir homme-dieu
est d'une nature supérieure aux hommes,
ni dans les autres religions où l'acquiescement
aux opinions d'un homme est
involontaire, puisqu'il est l'effet d'une
conviction quelconque, coupable sans
doute, lorsqu'elle est le fruit d'une
ignorance volontaire dans les uns, ou
d'une indocilité présomptueuse dans les
autres.
3) il n'y a pas de contrat social dans
la société politique. 1) il n'y a pas lieu
au contrat avant l'institution du pouvoir ;
car il faudroit pour cela que l'institution
du pouvoir fût arbitraire. Or, le
pouvoir est nécessaire ; il ne dépend pas
de la société de l'admettre ou de le rejetter,
puisqu'une société ne peut exister
sans pouvoir. Bien plus, une loi, ne
fût-ce que celle qui régleroit les formes
à suivre pour faire la loi ; un homme,
ne fût-ce que celui qui l'auroit proposée,

page 93

auroit toujours précédé cette prétendue
institution du pouvoir, et le peuple auroit
obéi avant de se donner un maître.
bien loin, dit *M *Bossuet, que le peuple
en cet état (sans loi et sans pouvoir) pût
faire un souverain, il n'y auroit pas même
de peuple.
2) il n'y a pas lieu au contrat après
l'institution du pouvoir, puisqu'il n'y a
plus alors entre les parties cette égalité
nécessaire pour la validité du contrat, et
qu'il n'y a plus entre le pouvoir et le sujet
d'autre rapport naturel que celui de la
dépendance. Les sujets doivent au pouvoir,
mais le pouvoir doit au souverain
pour l'intérêt des sujets. La raison des
devoirs ne se trouve que dans le pouvoir ;
et c'est parce que les pères ne doivent
directement rien à leurs enfans, que les
enfans ne peuvent directement rien sur
leurs pères, et que *Dieu s'est réservé la
punition des pouvoirs ; et je l'exercerai,
dit-il lui-même. Même dans un contrat
entre parties égales, les hommes ne se
doivent les uns aux autres que parce qu'ils
doivent tous également au pouvoir qui a

page 94

reçu leurs engagemens ; et ôtez *Dieu de
ce monde, il n'y a plus d'autre raison au
devoir que la violence, parce qu'il n'y a
plus d'autre titre au pouvoir.
Enfin, si l'on prétend que le peuple
peut choisir un homme pour le revêtir
du pouvoir, il est aisé de répondre que
jamais peuple n'a choisi sans une raison
qui est elle-même une loi, et presque
toujours la plus impérieuse de toutes, la
loi des événemens. Mais, même dans ce
cas, ou le peuple propose des lois conformes
à la nature de la société, et alors
ce sont les volontés de l'être suprême
qu'il exprime ; ou il propose des lois
contre la nature des sociétés, des lois qui
sont sa volonté propre, comme le seroit
celle de faire passer le pouvoir aux femmes,
ou d'en revêtir une partie des sujets,
et alors la nature ne ratifieroit pas le
contrat, et les troubles qui naîtroient de
ces lois mêmes viendroient, tôt ou tard,
punir le peuple qui l'auroit proposée, et
le pouvoir qui l'auroit acceptée.
Le pouvoir est donc préexistant à toute
société, puisque le pouvoir constitue la

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société, et qu'une société sans aucun
pouvoir, sans aucune loi, ne pourroit
jamais se constituer. Il est donc vrai de
dire que le pouvoir est primitivement
de *Dieu : potestas ex deo est, qui en a
mis la nécessité dans la nature des êtres,
et la régle ou la loi dans leurs rapports.
Mais comme il y a une souveraineté de
*Dieu, et une souveraineté de l'homme, il
y a un exercice divin ou légitime du
pouvoir, et un exercice humain, vicieux
et purement légal, selon que les lois que
le pouvoir porte comme la volonté du
souverain, et qui dirigent l'action sociale,
sont justes ou injustes, conformes ou non
à l'ordre et aux rapports naturels des
êtres dans la société ; car une société
sans aucune loi seroit une contradiction
dans les termes, parce qu'il y auroit
impossibilité dans l'idée.
Nous traiterons donc des lois dans le
chapitre suivant.

CHAPITRE IV



page 96

des lois.
la loi est l'expression de la volonté du
souverain promulguée par le pouvoir,
pour être la règle du sujet.
Elle est donc la volonté de *Dieu selon
les uns, la volonté des hommes ou du
peuple selon les autres, et tous ont raison,
en quelque sorte, puisqu'elle est (j'entends
la loi juste) la volonté de *Dieu parlée
par l'homme, pour être entendue des
hommes ; mais la loi a des élémens ou sa
raison, et c'est ce qu'il faut considérer.
Il existe des rapports entre les êtres
physiques, et des rapports entre les êtres
moraux ou sociaux ; et ces rapports résultent
de leur similitude et de leur
co-existence.
Entre les êtres physiques, il existe des
rapports de distance, d'étendue, de mouvemens

page 97

dont l'ensemble forme le systême
général du monde physique assure sa
conservation, et s'appelle aussi la nature
des êtres physiques.
Entre les êtres moraux, il existe des
rapports d'amour, de volonté et d'action,
dont l'ensemble forme le systême général
du monde moral et social, et maintient
l'ordre qui doit régner entre les êtres qui
le composent, " cet ordre, dit *Mallebranche,
qui est la loi inviolable des
esprits " , et qui s'appelle la nature
des êtres moraux ; " l'ordre de la nature,
dit *C *Bonnet, est le résultat général
des rapports que j'apperçois entre les
êtres " .
Ces rapports sont naturels, puisqu'ils
sont par cela seul que les êtres sont :
ils sont nécessaires, puisque les êtres ne
peuvent sans eux être conservés dans
l'état propre à leur nature physique et
morale.
Ainsi, sans le mouvement qui vivifie,
anime et féconde toutes les parties de
l'univers matériel, il n'y auroit plus bientôt
ni végétation, ni reproduction, ni

page 98

vie ; et sans les rapports d'amour, qui
unissent entr'eux les êtres intelligens, il
n'y auroit plus d'ordre entre ces êtres ni
par conséquent de société.
Ces rapports sont donc parfaits, puisqu'ils
sont ce qu'ils doivent être pour
assurer la reproduction des êtres physiques
et l'ordre entre les êtres moraux.
Ces rapports naturels, nécessaires,
parfaits sont l'ouvrage de la volonté de
*Dieu même, qui en créant librement
les êtres a produit les rapports nécessaires
qui existent entr'eux. Ainsi, le
potier ne peut former un vase sans lui
donner une figure et un poids quelconques ;
et en le plaçant dans son attelier,
il le met en rapport nécessaire de distance
avec tout ce qui l'entoure. Cette
réflexion sert à concilier en *Dieu la
volonté indépendante, qui crée, avec l'action

page 99

nécessaire qui conserve tant que la
volonté a résolu de conserver.
Les rapports entre les êtres sont en
eux-mêmes et indépendamment de la
connoissance que nous en avons, mais
ils n'existent pour nous que lorsqu'ils
sont exprimés et connus. Alors, ils
s'appellent lois. Et, comme il y a des rapports
entre les êtres physiques, et des
rapports entre les êtres moraux, il y a
des lois pour les uns comme pour les
autres, et l'on dit, les lois du mouvement,
comme l'on dit, les lois de la société.
nous ne parlerons ici que de ces
dernières, mais il y a peut-être de grandes
analogies entre les unes et les autres.
S'il y a une vérité générale universellement
convenue entre les hommes, une
vérité qui fasse établissement, comme
dit *Leibnitz, c'est que les lois sont le
résultat des rapports naturels entre les
êtres. lex est ratio profecta à naturâ
rerum, dit *Cicéron.
" les lois sont des rapports nécessaires
qui dérivent de la nature des êtres, dit
*Montesquieu " . Les rapports naturels

page 100

et les lois doivent tomber toujours de
concert sur les mêmes points, dit *J *J
*Rousseau " . Les lois de la nature
résultent essentiellement des rapports
qui sont entre les êtres, dit *C *Bonnet " .
Tous les publicistes, absolument
tous, tiennent le même langage ; et cette
uniformité est un signe certain de la vérité.
La loi n'est donc pas uniquement le
rapport, mais le résultat et la manifestation
des rapports. Ainsi c'est un rapport
naturel que le fils hérite de son père, et
il devient loi, lorsqu'il résulte, qu'il sort
au dehors, qu'il est produit ou manifesté
dans un testament. De là vient que l'homme
n'est pas coupable uniquement pour
manquer à un rapport naturel, mais qu'il
faut encore qu'il ait eu connoissance de
la loi qui manifeste ce rapport. in lege
cognitio peccati.
donc, les lois sont, selon les théistes,
l'expression de la volonté de *Dieu, auteur
des rapports qui sont entre les êtres,
comme créateur des êtres eux-mêmes.
L'état de société est celui où les rapports
entre les êtres sont manifestés dans

page 101

les lois, expression de la volonté du
souverain.
" si les lois sont le résultat des rapports
parfaits entre les êtres, et l'expression
de la volonté de l'être infiniment
parfait ; l'être imparfait et fini,
l'homme, quand même il pourroit dans
son imperfection découvrir ce rapport,
n'a point en lui la raison de son expression
ou de la loi, c'est-à-dire qu'il
n'y a pas de raison pour qu'il donne
sa volonté pour loi à des êtres égaux
à lui " , dit le vrai théiste, qui toujours
conséquent à lui-même, voit le législateur
suprême dans le souverain pouvoir,
comme il a vu le souverain pouvoir dans la
cause première. " il est donc nécessaire
que *Dieu daigne révéler à l'homme la
connoissance de ces rapports en les manifestant
par des lois, expression de sa volonté.
Mais, entre des êtres intelligens,
il existe un rapport naturel qu'une expérience
journalière et constante nous
découvre, c'est que l'homme, s'il a
des idées, ne les connoît, n'en a
la conscience que par les signes qui

page 102

les revêtent, et que les sens qui les
reçoivent transmettent à son esprit,
et principalement par la parole, signe
exclusif des idées générales ou sociales ;
et le créateur lui-même législateur
suprême de la société, ne déroge pas
aux lois dont il a mis la nécessité dans
la nature physique et morale de l'homme,
et qu'il a posées comme le fondement
de toute société.
*Dieu fera donc entendre une parole
à l'homme ; et comme cette parole
entendue d'un homme ou d'une famille,
dans un lieu, et dans un temps déterminé,
doit être, sans altération, entendue
de tous les hommes, dans tous
les lieux et tous les temps, puisque
cette parole leur enseigne ce qu'il leur
importe le plus à tous de savoir, leurs
rapports avec les êtres semblables, *Dieu
rendra cette parole fixe, universelle
et perpétuelle par l' écriture, qui n'est
qu'une parole fixée pour tous les lieux,
tous les temps, et tous les hommes.

page 103

Il doit donc y avoir, continue le
théiste, une parole divine pour l'instruction
de l'homme, fixée par une
écriture divine qui puisse conserver et
transmettre cette parole pour l'instruction
des sociétés. Et comme la raison
me démontre la nécessité de cette
parole et de cette écriture, les faits m'en
apprennent l'existence " .
Effectivement les théistes conservent
avec une grande vénération un livre où
ils croient lire la parole divine, ce qu'ils
appellent l' écriture par excellence, parce
qu'ils y trouvent écrites, à ce qu'ils
croient, les lois, résultat des rapports
les plus naturels, et qui, outre, sa
prodigieuse antiquité, à laquelle aucune
écriture humaine ne peut atteindre,
présente des caractéres frappans d'une intelligence
sublime, et d'une connoissance
profonde des devoirs de l'homme et des
lois de la société.
Telle a été dans tous les temps et chez
tous les peuples, la foi de l'univers
aux communications divines faites à
l'homme par la parole, parlée ou écrite,

page 104

que tous les anciens législateurs ont assuré
que la divinité leur avoit parlé pour
les instruire de ses volontés, et que dans
tous les temps, les peuples les plus célèbres
ont révéré des livres ou des écritures,
comme dépositaires de la parole divine.
Certes, elles avoient de nobles sentimens
de la dignité de l'homme, ces nations
qui vouloient et croyoient n'obéir
qu'à *Dieu ; et ils en ont une idée bien
abjecte, ces hommes qui veulent absolument
n'obéir qu'à l'homme, et qui
s'appellent libres, quand ils reçoivent des
lois de leur égal et égaux, quand ils lui en
imposent : comme si l'homme et tous les
hommes ensemble avoient sur l'homme
un pouvoir dont la raison fût en eux-mêmes,
et non dans la divinité souveraine de tous les
hommes, et que l'homme
eût une raison d'obéir à un pouvoir qu'il
ne regarde, ni comme l'organe, ni comme
le ministre, pas même comme l'instrument
du souverain universel. C'est en
vain que ces hommes si dociles nous
disent qu'ils ne se soumettent à une loi,

page 105

que parce qu'ils l'approuvent ; car outre
qu'ils obéissent souvent à des lois qui ont
été portées sans eux, ou même contre
leur volonté exprimée, ils ne font pas
attention que l'adhésion à une loi est
toujours forcée. En effet, que cette adhésion
ait pour principe l'ignorance, ou
les lumières, un esprit convaincu, est
suivant la force même de l'expression,
un esprit soumis, vaincu, asservi. Or,
ce joug imposé à l'homme pensant, indifférent
dans les sciences physiques livrées
à nos vaines disputes, l'homme n'a en
lui-même aucune raison de le recevoir
de l'homme dans les sciences morales d'où
dépend le réglement des volontés et la
direction des actions sociales, parce qu'en
sa qualité d'homme, il n'a pas une volonté
inférieure à celle d'un autre homme,
et il n'en trouve pas davantage la raison
dans l'homme de qui il fait la volonté,
et qui ne naît pas avec d'autres besoins,
et ne vit pas avec d'autres passions.
On voit la raison pour laquelle les nouvelles
doctrines en morale excitent, entre
les hommes, bien d'autres débats que les

page 106

nouveaux systêmes en physique ; et
comme l'a dit un philosophe, les hommes
disputeroient des vérités géométriques
les plus évidentes, si de leur démonstration
il naissoit des devoirs dans la société.
à la nécessité des communications
faites aux hommes par une parole divine,
parlée et écrite, est inséparablement liée
la nécessité que l'homme ait reçu de la
divinité l'art de parler, et même l'art
aussi prodigieux de l'écriture, non de
l'écriture des images, appellée hiéroglyphique,
symbolique, etc., etc., qui
n'est que le dessin des objets et qui a été
connue de tous les peuples-enfans ; mais
l'écriture des idées, l'écriture phénicienne
ou plutôt hébraïque, et qui est celle des
peuples civilisés ; écriture qui fixe le son,
qui parle aux yeux et donne un corps à
la pensée ; " art divin, s'écrie *Cicéron,
qui a renfermé dans un petit nombre
de signes les combinaisons infinies de
la voix humaine : ex hac ne tibi terrenâ,... etc. "

page 108

puisque les rapports naturels entre les
êtres sociaux sont manifestés aux hommes
par une parole et une écriture divines,
et que le résultat de ces rapports s'appelle
loi, il y a donc deux modes de lois ; lois
parlées ou traditionnelles, lois écrites ou
publiques ; et de là suivent deux états de
société.
La société est un fait extérieur, visible
par certains caractères qui la constituent
société ; et je vois effectivement dans
l'univers deux espèces de société, et dans
chaque espèce, deux états successifs de

page 109

société parfaitement correspondans l'un
à l'autre dans chaque espèce.
Je vois par-tout, 1) une société entre
l'homme et l'homme, c'est-à-dire entre
des êtres semblables, mais non égaux ;
société rendue sensible par une action
soumise à certaines lois, résultat de certains
rapports entre les êtres, et dirigées
vers une fin, qui est la production et la
conservation d'êtres semblables ; et je retrouve
dans cette société les trois personnes
sociales caractéristiques de toute société,
le pouvoir, le ministre et le sujet.
2) une société de l'homme, cause
seconde, être subordonné, avec l'être
suprême, cause première ; êtres par conséquent
semblables, mais non égaux ;
société rendue sensible par une action
soumise à certaines lois, résultat de certains
rapports entre les êtres, et dirigée
vers une fin, qui est de produire et de
conserver dans l'être fini la connoissance
de l'être infini ; et je retrouve encore
dans cette société le caractère distinctif de
toute société, le pouvoir, le ministre,
le sujet ; société divine, société humaine,
deux espèces de société.

page 110

Chacune de ces deux espèces présente
deux états parfaitement correspondans
dans chaque espèce, l'état domestique et
l'état public de religion ou société divine,
l'état domestique et l'état public de société
humaine.
Dans l'un, état naissant, primitif, originel,
élémentaire, la société divine ou
humaine, est purement domestique, et
s'appelle famille et religion naturelle, et
mieux, peut-être, native ou patriarchale.
Dans cet état de société, la loi, volonté
du souverain, se transmettoit par une
tradition domestique ; l'action sociale
(appellée culte dans la religion) étoit
domestique, ou renfermée dans l'intérieur
de la famille ; les personnes sociales
étoient intérieures ou domestiques. *Dieu
même, pouvoir de cette société, ne permettoit
aucune représentation extérieure
de son être divin, comme on peut le remarquer
dans les livres saints. Le ministre
ou le prêtre étoit le père de famille ; les
sujets, les personnes de la maison.
On voit la raison pour laquelle, dans
les premiers âges de la société, et lorsqu'une

page 111

nation n'étoit encore qu'une famille
nombreuse, le sacerdoce étoit toujours
uni à la royauté ; usage qui se
retrouvoit même à *Rome, où un membre
du collége des pontifes portoit le titre de
roi, pour pouvoir offrir un sacrifice national ;
usage qui s'apperçoit encore dans
les états les mieux constitués, et que je
crois la secrète raison de la cérémonie du
sacre des rois. " car tout ce qui est, dit
un auteur, tient toujours de ce qui
a été " .
Dans l'autre, état subséquent, développé,
accompli, la société divine ou
humaine est publique, et s'appelle religion
révélée ou manifestée, et état politique
ou gouvernement. Dans cet état
de société, la loi, volonté du souverain,
est presque toujours extérieure ou écrite ;
car dans toute société publique, le pouvoir
finit par écrire la tradition et rédiger
les coutumes. L'action sociale (appellée
culte dans la société religieuse) est extérieure,
les personnes publiques sensibles
même dans la religion ; et l'on peut remarquer
que dans la société judaïque,

page 112

*Dieu rendoit sa présence sensible dans
le tabernacle ; et que dans la société chrétienne,
l'homme-dieu s'est rendu extérieur, et rend
encore sa présence réelle
sous des signes ou espèces sensibles. les
ministres sont des hommes distingués des
autres par une profession publique ; les
sujets, fidèles ou féaux, sont le corps
même de la nation.
Or, aussi haut que l'on remonte, à
l'aide de l'histoire, dans les temps passés,
ou aussi loin que conduisent les voyages
chez les peuples modernes, on retrouve
un culte domestique dans la famille, et
un culte extérieur dans l'état. " jamais
état ne fut fondé que la religion ne lui
servît de base " , dit *J *J *Rousseau.
C'est ici qu'il faut remarquer l'influence
des mots sur les idées. De ce que la religion
domestique est exclusivement appellée
naturelle, on en a conclu que la
religion révélée n'étoit pas naturelle ; et
de ce que la religion chrétienne s'appelle
exclusivement la religion révélée, on en
a conclu que la religion domestique n'étoit
pas révélée. Toutes les deux religions,

page 113

ou plutôt ces deux états de
religion, sont naturels, l'un à l'état de
famille isolé, l'autre à l'état public ou
politique, et tous les deux sont révélés,
l'un par la parole, l'autre par l'écriture.
La religion naturelle, ou domestique,
produit au dehors la connoissance qu'a
l'homme de la divinité, en faisant de son
culte une action extérieure et sensible.
La famille produit l'homme, et lui donne
l'existence. Ce sont des sociétés de production.
la religion révélée maintient et
étend la connoissance de *Dieu ; l'état politique
conserve la famille, et perfectionne
tout ce qui a rapport à l'homme. Ce sont
des sociétés de conservation.
aussi nulle part on ne voit des familles
subsister rapprochées sans former, d'abord
momentanément, et bientôt d'une manière
permanente, un état public, comme
on ne voit encore la religion naturelle se
conserver dans aucune société que dans
la société publique du christianisme.
Donc l'état domestique est l'état foible,
puisqu'il a besoin d'être conservé, et
l'état public est l'état fort, puisqu'il conserve.

page 114

L'un est l'état natif, originel,
l'autre, l'état accompli, naturel ; car la
force, la bonté, la perfection sont la
vraie nature de l'être perfectible.
Ce sont là des faits qui prouvent des
raisonnemens, et des raisonnemens qui
expliquent des faits ; mais l'art des sophistes
consiste à combattre des vues
générales par des faits isolés et obscurs,
et des faits généraux et publics par de
petites raisons.
La religion naturelle ou primitive est
donc à la famille considérée hors de tout
gouvernement, et antérieurement à tout
établissement public de société, ce que
la religion révélée ou publique est à l'état
politique. La raison saisit avec une irrésistible
évidence le rapport de cette proportion
sociale, et c'est ce qui lui démontre le
contre-sens des réformateurs
religieux calvinistes, théophilantropes,
philosophes, qui, aujourd'hui que la famille
ne peut plus être considérée hors
de l'état politique, puisqu'à quelque
époque qu'elle remonte elle trouve toujours
cet état antérieur à elle, veulent

page 115

rétablir la religion naturelle (car on sait
que les calvinistes mettent le sacerdoce
dans le père de famille) ; comme si une
religion domestique étoit naturelle à un
état public de société : discordance impossible,
comme il le seroit à une famille
isolée dans une île déserte d'offrir sans
ministres le sacrifice de la religion chrétienne,
et d'en exercer toute seule le
culte public.
La religion judaïque, passage nécessaire
de la religion patriarchale à la religion
révélée, ne convient pas davantage
à l'état présent de la société. Les habitudes
imparfaites de l'adolescence ne s'accommodent
plus avec la dignité et les lumières
de l'âge viril. Ce culte grossier et local a
fait place au culte pur et universel ; et ses
sectateurs dispersés ne retrouveront plus
ses ministres, et ne releveront jamais ses
autels.

page 116

Telle est la simplicité des voies de
l'auteur de la nature, législateur de toute
société, et la fécondité de son plan, que
la société domestique ou de production
est le germe et l'état primitif de la société
publique ou de conservation, et la société
de conservation le développement, l'accomplissement,
la perfection de la société
de production. Ainsi, la famille par-tout
a précédé le gouvernement politique, et
dans la religion, ce qu'on appelle l'état
de grace a suivi, accompli, perfectioné
l'état de nature.
cette distinction d'état domestique ou
familier et d'état public, explique le monde
ancien et le monde moderne, sous le
rapport de la religion, de la politique,
de la littérature même, et fait voir, par
exemple, pourquoi les anciens réussissoient
mieux que les modernes dans le
genre familier, dont ils transportoient

page 117

les détails naïfs même dans les genres
les plus relevés, et pourquoi les modernes
réussissent mieux dans le genre
public ou noble, et qu'ils en ont porté
la dignité jusque dans les sujets les plus
familiers ; et c'est ce qui fait qu'on trouve
des détails si ignobles dans l' iliade, et
tant de dignité et d'élévation dans
certaines fables de la *Fontaine.
Il y a donc eu, selon les théistes et la
raison, une parole de *Dieu aux hommes,
fixée, confirmée, développée peut-être
par l' écriture. cette parole doit convenir
à tous les hommes et à toutes les sociétés,
à tous les besoins des uns, à tous les états
des autres ; et de même que l'état domestique
et primitif de société est le
germe de l'état public, les lois simples
et primitives seront le germe des lois
subséquentes et développées de la société
perfectionnée.
tu adoreras ton dieu, et tu le serviras
lui seul.

page 118

loi fondamentale de la souveraineté
de *Dieu sur les hommes, et qui exprime
les rapports généraux de la créature intelligente
et corporelle avec son créateur,
rapports qui consistent à l'adorer par son
esprit, à le servir par ses sens, à l'aimer
par conséquent ; car l'amour est le principe
de nos volontés et de nos actions
sociales.
L'amour est donc le principe du pouvoir,
ou plutôt il est le pouvoir lui-même,
puisqu'il donne à l'esprit et au corps le
vouloir et le faire ; et comme l'amour de
soi est le principe du pouvoir dans la
société de soi ou société domestique,
l'amour des êtres semblables à soi est le
principe du pouvoir dans la société des
êtres semblables à soi, ou la société
publique. Cette proposition fondamentale
de la science de la société renferme
des conséquences très-étendues, et elle
contredit directement le principe de la
philosophie moderne, qui fait de l'intérêt
privé, ou de l'amour de soi, la base de la
société des autres, et qui veut ainsi unir
les hommes entre eux, précisément par

page 119

ce qui est la source intarissable de leurs
divisions.
La loi du service que l'homme corporel
doit à l'être suprême, est développée
par la loi qui suit, loi fondamentale
du culte public, puisqu'elle y consacre
chaque septième jour. On retrouve des
traces de cette loi dans toutes les sociétés.
Elle est aujourd'hui tolérée en *France ;
mais on n'y parle plus d'adoration ni de
culte public envers la divinité, depuis
que *J *J *Rousseau, reconnu fou par ses
plus zélés partisans, a dit " qu'à
quinze ans son *émile ne savoit pas s'il
avoit une ame, et que peut-être à
dix-huit ans il n'étoit pas encore temps
qu'il l'apprît " .
tu honoreras ton père et ta mère afin
que tu vives long-temps sur la terre.
la première loi étoit la loi du souverain,
celle-ci est la loi du pouvoir ; car
le pouvoir, domestique politique et religieux,
n'est que la paternité d'une famille

page 120

ou domestique ou publique, ou particulière
ou générale, le raisonnement le
prouve, et le langage usuel y est conforme.
Il appelle *Dieu le père de l'univers, et les
chefs des nations les pères de leurs
peuples. Les livres sacrés autorisent cette
interprétation, puisqu'ils nomment expressement
le pouvoir une paternité ;
et *M *Bossuet lui-même trouve dans cette
loi le motif de l'obéissance que nous devons
au pouvoir politique et à ses ministres.
Ce précepte ne s'adresse donc pas seulement
à l'homme, individu qui chez les
juifs, comme chez les chrétiens, ne vit pas
toujours plus long-temps sur la terre, quoiqu'il
honore ses parens, mais il doit s'entendre
sur-tout de l'homme social ou de la
société domestique ou publique, qui subsiste
plus long-temps heureuse et forte, à
mesure qu'elle honore son pouvoir, ce qui
même ne peut subsister du tout si elle ne lui
rend l' honneur et l'obéissance qui lui sont

page 121

dûs. Cette interprétation est autorisée par
les livres sacrés qui se servent de la même
expression d' honorer en parlant des rois,
regem honorificate ; elle n'est donc pas
nouvelle ou différente de celle qu'on
donne ordinairement à ce passage, elle
est seulement plus générale ; et puisque
le décalogue renferme, selon *M *Bossuet,
les premiers principes du culte de *Dieu
et de la société humaine, il est évident
que cette explication n'en est que la conséquence
naturelle et le développement.
*Dieu ne parle à l'homme que de dépendance,
et point de liberté, parce que
sa véritable liberté n'est que sa dépendance.
tu ne tueras pas.
tu ne commettras point d'adultère.
tu ne déroberas point.
tu ne porteras point de faux témoignage contre
ton prochain.
tu ne desireras rien qui soit à lui,
etc., et les autres.
Ces lois expriment les rapports des
hommes entr'eux, soit comme êtres intelligens
et en rapport de pensée, soit

page 122

comme êtres physiques et en relation
de propriétés.
Ces lois, ces rapports, les hommes ne
les auroient jamais découverts, car relativement
à *Dieu, pour l'adorer et le servir, il faut
en avoir l'idée, donc le signe
qui l'exprime ; car les signes servent à
penser comme à parler. Or, sans communication
point de signes, point de parole, point d'idée
par conséquent. Relativement à l'homme,
il n'auroit pas découvert
de lui-même la loi qui lui défend
de nuire à son prochain, parce que
cette loi est en contradiction formelle et
continuelle avec le principe même de
l'homme, l'amour de soi et son intérêt
propre, et qu'aujourd'hui même qu'il la
connoît, cette loi, il n'a pas assez de raison,
ni la société assez de force pour obtenir
de lui qu'il la mette en pratique.
L'homme, il faut le dire, a horreur de sa
destruction, bien plus que de la destruction
des autres. Même chez les peuples
adoucis par la civilisation, une exécution à
mort est le spectacle qui attire le plus de
curieux, et le métier de la guerre est,

page 123

comme l'a dit *Voltaire, le plus naturel
à l'homme, et celui auquel il s'accoutume
le plus aisément.
On confond beaucoup trop, et sur-tout
les femmes, la foiblesse de ses nerfs
avec la tendresse de son ame. La sensibilité
à ses propres maux ne part pas, il s'en
faut bien, de la même source que la
compassion aux peines d'autrui ; c'est de
l'amour de soi, de l'égoïsme, le mortel
ennemi de l'amour des autres, et de là
vient qu'on est toujours moins sensible
aux malheurs d'autrui, à mesure qu'on
l'est davantage à ses propres souffrances.
Un homme connu par les graces de son
esprit définit la vertu dans un ouvrage
qui vient de paroître, une disposition
naturelle, inhérente à tous les hommes
à faire du bien aux autres, et il en
trouve la source dans la sensibilité physique.
si cela étoit, il n'y auroit pas plus de
mérite à pratiquer la vertu qu'à cultiver
la musique, ni plus de faute à être vicieux
qu'à avoir l'odorat obtus ou l'oreille fausse.
La vertu n'est pas une disposition, mais
une action. l'homme a une disposition

page 124

à se faire du bien à lui-même, native,
inhérente à l'individu, et il fait, contre
cette disposition même, du bien aux
autres par des motifs naturels à l'homme
social. La sensibilité physique qui est
plutôt foiblesse que force de tempéramment,
fait les coeurs tendres ; la raison éclairée fait
seule les hommes vertueux ou forts, et l'on
peut assurer en général, qu'à commencer
par *Caton, la sensibilité physique n'est
jamais la mesure de la vertu, de la force
d'ame, virtus. je reviens aux lois.
Ces lois sont la base de toute législation morale,
civile et criminelle chez
tous les peuples, et on les appelle exclusivement
naturelles, quoique toutes
les lois doivent être naturelles. ce sont
les lois fondamentales du genre humain,
le titre primordial de la fondation de la
société, et les moyens généraux de sa
conservation, " lois, dit *Cicéron, aussi
anciennes que la divinité, et qui ont
précédé la naissance des villes et des
empires " ; idées du bien et du mal,
dit *Mably, qui ont précédé l'établissement
de la société, " comme le rocher

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sur lequel on a bâti la maison, en
précède la première pierre.
à cette source ont puisé tous les peuples,
absolument tous, même les peuples
souverains, et il n'en est aucun dans l'univers
qui ait ignoré ce principe de
toutes les lois, dont une tradition obscure a
conservé la trace partout où l' écriture
n'en a pas conservé le texte.
Ces lois fondamentales, germe de toute
législation, renferment les premiers principes
du culte de *Dieu et de la société
humaine, mais elles n'en développent
pas les conséquences ; elles prescrivent,
il est vrai, mais elles n'enseignent
pas comment il faut obéir ; elles disent
qu'il faut adorer le souverain et honorer
le pouvoir, mais elles se taisent sur la
manière dont l'un veut être adoré et
l'autre honoré ; elles défendent de tuer
et de voler, mais elles n'expliquent pas
si le meurtre est toujours illégitime, et
toute disposition de la propriété d'autrui
criminelle ; en un mot, elles énoncent
le vouloir, mais elles n'apprennent pas et
ne donnent pas le faire.

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de là suit la nécessité de lois particulières,
religieuses et politiques, morales
et civiles, explicatives des lois générales,
qui en fassent l'application aux différens
rapports de l'homme dans la société, et
qui, pour établir l' union entre les hommes,
mettent l' uniformité dans les devoirs,
comme la nature elle-même met
l' unité dans le pouvoir.
Ces lois particulières, la raison dit
qu'elles ne doivent pas être en contradiction
avec les lois générales ; qu'elles
doivent, au contraire, en être les conséquences
plus ou moins éloignées, mais
toujours justes, et être, comme les lois
générales elles-mêmes, le résultat des
rapports naturels entre les êtres et l'expression
de la volonté de leur auteur.
" les lois seront bonnes, dit *Mably,
lorsqu'elles seront le rejetton des lois
naturelles. Les lois politiques, dit *Jean-*Jacques,
seront fondamentalles elles-mêmes,
si elles sont sages " . et il
appelle ailleurs une loi sage, une loi
conforme à la nature. " ce n'est que dans
la nature, dit *Cicéron, qu'on peut

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trouver la règle qui sert à distinguer
une loi sage de celle qui ne l'est pas " .
Tous les publicistes, absolument tous,
tiennent le même langage : tous s'accordent
à reconnoître la nature, qui
n'est que l'ensemble des rapports entre
les êtres et des lois qui en résultent,
comme la seule régulatrice des lois. Mais
lorsqu'il faut déterminer le sens qu'ils
attachent chacun à ce mot nature, ils se
divisent, et ne s'entendent plus. Les uns,
comme *Mably et *J *J *Rousseau, suivis
par la foule des sophistes modernes, ne
voient la nature de l'homme que dans
l'état imparfait et purement domestique
de société, l'état sauvage, celui où la
famille n'est soumise à aucun état public
" de société ; philosophie vaine et trompeuse
qui veut ramener le monde à
ses élémens, dit saint *Paul aux colossiens, "
et faire rétrograder la religion
révélée à la religion naturelle, et
l'état politique à la famille. De là viennent
les éloges extravagans que *J *J *Rousseau
donne à l'homme des bois et à
la société sauvage, et à la faveur dont

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jouit la religion naturelle auprès de nos
modernes philosophes. " ils voient la
nature, dit très-bien *Leibnitz, dans
l'état qui a le moins d'art (c'est-à-dire
de développement) ne faisant pas attention
que la perfection emporte toujours l'art avec
elle " . C'est aussi dans l'état
accompli et parfait qui demande le plus
d'art que ce grand philosophe, après
*Aristote et la raison, place la nature de
l'homme né pour se perfectionner, parce
qu'il est perfectible. Et c'est parce que
cet état naturel et accompli opposé à l'état
natif ou originel est, pour l'homme
moral comme pour l'homme physique,
un état d'effort, d' art et d'action, qu'on
dit communément, et avec une grande
vérité, qu'il n'y a rien de si difficile à
atteindre que le naturel, soit dans les
ouvrages d'esprit, soit dans les manières.
verum, dit *Quintilien, id est maximè
naturale quod natura fieri optimè patitur.
chez tout peuple où les lois particulières,
religieuses ou politiques seront,
comme dit *Mably, un rejetton de lois
naturelles, où elles seront sages, donc

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fondamentales elles-mêmes, comme dit
*J *J *Rousseau, là le pouvoir où le père
sera honoré ; car les lois particulières,
religieuses ou politiques ne sont au fond
que la constitution du pouvoir, l'homme
social vivra long-temps sur la terre,
c'est-à-dire que la société politique ou
religieuse subsistera ; " mais, dit *J *J
*Rousseau, que je ramène ici par force
à mes principes, si le législateur se trompant
dans son objet, établit un principe
différent de celui qui naît de la
nature des choses, l'état (religieux
ou politique) ne cessera d'être agité,
jusqu'à ce qu'il soit détruit ou changé,
et que l'invincible nature ait repris
son empire " .
Voilà la théorie, et voici l'application :
1) le seul peuple de l'univers habité
qui ayant conservé par l' écriture la connoissance
de la parole divine, a fait
l'application des lois générales aux
circonstances particulières de son état social ;
ce peuple, dis-je, a honoré le
pouvoir puisqu'il l'a attendu, et il a vécu
long-temps sur la terre, mais lorsqu'il a

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cessé de l' honorer en refusant de le
reconnoître, il a cessé de vivre en société
et s'il vit encore il vit sans aucun
pouvoir, esclave de tous les pouvoirs,
étranger à tous les lieux, suspect à tous les
états, distingué de tous les peuples : il vit
ce peuple " que cinq mille ans n'ont pu
détruire, ni même altérer, et qui est
à l'épreuve du temps, de la fortune et
des conquérans " !
2) tous les peuples, sans en excepter
un seul, qui n'ont pas connu la première
écriture, n'ont conservé qu'un souvenir
confus, des traits à demi effacés, extrema
quoedam lineamenta, dit saint *Augustin ;
une tradition altérée de la première parole
dont la mémoire ne peut entièrement se
perdre dans une société, et
forme le caractère distinctif de la
sociabilité et comme le fil imperceptible qui
guide chaque peuple à son tour dans la
route de la civilisation.
Tous ces peuples ont reçu des lois qui
n'étoient pas des rejettons des lois naturelles,
des lois qui n'étoient ni sages,
ni fondamentales elles-mêmes, parce

page 131

qu'elles ne dérivoient pas naturellement
des lois fondamentales. Ces sociétés, ou
plutôt ces peuples ont tremblé devant des
pouvoirs humains, et n'ont pas honoré
des pouvoirs naturels ; ils n'ont donc pas
vécu long-temps sur la terre, et n'ont fait
qu'y passer, funestes à eux-mêmes et
terribles à leurs voisins.
3) tout peuple, je parle des peuples
modernes, qui ayant connoissance de la
première parole, par la première écriture,
en a fait la base de sa législation,
a vécu long-temps sur la terre, et a vécu
plus fort et plus perfectionné, plus
naturel en tout, à mesure que ses lois
particulières ont été des conséquences plus
naturelles des lois générales, des rejettons
plus semblables à leur tige, des lois par
conséquent plus sages et plus fondamentales
elles-mêmes d'une société, comme
les lois primitives sont fondamentales du
genre humain ; et pour comparer ici l'une
avec l'autre, les deux sociétés qui partagent
l'univers, la société chrétienne et
la société mahometane ou idolâtre, qu'on
rapproche le développement toujours

page 132

croissant, la force expansive, les lumières,
et j'ose même dire, les vertus du monde
chrétien, malgré quelques éclipses partielles
et des désordres individuels, de l'état
d'abrutissement, de barbarie et d'oppression
du monde anti-chrétien, et l'on
verra l'un destiné à vivre long-temps sur
la terre, parce qu'il honore celui qui en
est le pouvoir universel, s'y fortifier et
s'y étendre et l'on verra l'autre, mahométan
ou idolâtre, qui ne le connoît
pas, on ne lui rend pas l'honneur qui lui
est dû, condamné à disparoître de la
terre, se diminuer et s'affoiblir ; et puisqu'on
ne peut s'empêcher d'attribuer l'état foible
et chancelant de la société mahometane
à l'absurdité de son théisme,

page 133

qu'on ait la bonne foi d'attribuer la
force et les progrès des nations chrétiennes
à la perfection de leur religion,
de cette religion élevée qui, éclairant
immédiatement l'intelligence humaine
sur les rapports les plus vastes et les
plus importans, ceux de l'homme
avec l'être infini, y produit un foyer de
lumière qui l'éclaire sur ses rapports
secondaires avec les autres êtres. Et
qu'on n'allègue pas les connoissances
relevées de quelques sages du paganisme ;
car outre qu'ils ne savoient rien, puisqu'au

page 134

fond ils doutoient de tout, je demanderois
quelle influence ont eue leurs
systêmes ou leurs doctrines sur le bonheur
du peuple et l'état de la société ?
Si l'on m'opposoit la prodigieuse durée
de l'empire de la *Chine, je répondrois
que la *Chine n'est encore qu'une société
naissante, puisque toutes les foiblesses
de l'humanité y sont opprimées : ce qui
fait que cet empire, malgré son énorme
population, est le plus foible des états ;
sans cesse ravagé par les révolutions,
ou asservi par la conquête. La vie d'une
société est sa civilisation et non sa durée.
Je vais plus loin, et à comparer entr'elles
les sociétés chrétiennes, je remarque plus de
force, et une existence
plus longue et plus glorieuse sur la terre
dans la nation où le pouvoir public et
religieux étoit le plus honoré, je veux
dire la *France, où la constitution politique
étoit plus naturelle que par-tout
ailleurs, et la religion mieux entendue
et plus sévère : et *Condorcet, lui-même,
s'en plaint ; et je vois les sectes réformées
et les états populaires, ces sociétés qui

page 135

cessent d'honorer le pouvoir public,
puisqu'elles ne le connoissent plus que
de nom, et que gouvernées par des
pouvoirs particuliers, elles substituent
ainsi le pouvoir de l'homme à celui de
la nature et de son auteur, je les vois,
dis-je, livrés en naissant à l'esprit de
contention et de révolte, vivre, ou plutôt
végéter dans la haine et la guerre,
pour finir bientôt dans l'anarchie et dans
l'athéisme, et annoncer par là que les
lois récentes qu'elles avoient reçues n'étoient
pas des rejettons des lois naturelles,
qu'elles n'étoient ni sages, ni fondamentales,
et que loin de les faire vivre long-temps
sur la terre, elles ne pouvoient que
hâter leur dégénération et consommer
leur ruine.
C'est ici que paroît avec la dernière
évidence la vérité de ce que nous avons
avancé, que l'homme imparfait et borné
ne se seroit jamais élevé de lui-même à la
connoissance des rapports fondamentaux,
des rapports parfaits qui existent entre les
êtres, et sur lesquels repose la société, et
que, moins encore, il auroit pu les faire

page 136

passer en lois, et y assujettir les autres
hommes, puisqu'il n'en a pas même su
tirer des conséquences justes et naturelles
lorsqu'ils lui ont été révélés, et qu'il a
détruit les lois générales par ses lois
particulières.
Ainsi, de cette loi fondamentale, dont
une tradition ineffaçable avoit conservé
le souvenir, tu adoreras ton *Dieu, et tu
le serviras lui seul, tous les peuples
anciens, hors un seul, et même des peuples
modernes, ont tiré la conséquence qu'il
falloit adorer et servir une multitude de
*Dieux, ou servir *Dieu en opprimant
l'homme ; et de-là l'idolatrie avec ses
extravagances, et le mahométisme avec
sa barbarie ; et même sous nos yeux, des
hommes se croyant éclairés, en tirent la
conséquence, les uns qu'il y a un dieu,
mais qu'indifférent à nos actions et aux
événemens de ce monde, il demande de
nous une adoration purement spirituelle,
sans culte extérieur et commun ; les
autres, qu'il n'y a point de dieu, et que
toute adoration est un préjugé, et tout
culte une superstition.

page 137

Ainsi, de cette loi tu honoreras ton
père et ta mère, certains peuples sauvages en
ont conclu qu'il falloit tuer et manger
leurs parens parvenus à une grande vieillesse,
pour les délivrer des misères de la
caducité ; et même au milieu des peuples
policés, des philosophes plus sauvages
encore, ont avancé que l'enfant ne devoit
plus rien à son père et à sa mère une fois
qu'il étoit parvenu à l'âge de raison et de
force, précisément à l'âge où il peut les
honorer et les secourir ; tandis que dans
la société politique d'autres insensés,
raisonnant sur les mêmes principes, concluoient
qu'une nation parvenue à sa
maturité ne doit plus honorer d'autre
législateur qu'elle-même, et faisoient de
toutes ces erreurs la base de leur législation
religieuse et politique, domestique
et publique.
Ainsi, lorsqu'il étoit dit aux hommes,
tu ne tueras point, des peuples entiers,
et des plus célèbres, obéissoient, obéissent
encore à la loi du meurtre légal des enfans,
ou de l'exposition publique. Ceux-ci
établissent le divorce pour enlever à leur

page 138

prochain la femme qu'il n'est pas même
permis de desirer : ceux-là enfin qui n'ont
pas ignoré cette loi fondamentale, tu ne
déroberas à ton prochain rien qui soit à
lui, ont porté des lois pour le dérober
lui-même, et réduire sous le plus dur
esclavage des familles, des nations entières.
C'est donc en tirant des conséquences
justes des lois primitives et fondamentales,
que l'être humain, pouvoir dans
toute société, porte des lois sages et
fondamentales elles-mêmes, des lois rejettons
des lois naturelles, et qui font vivre
long-temps l'homme sur la terre ; des lois enfin
qui sont l'expression de la volonté générale du
souverain législateur de l'univers.
" ces lois, dit *Charles *Bonnet, sont en
quelque sorte le langage de l'auteur de
la nature, et l'expression physique de
sa volonté " .
Ici, le croiroit-on ? Je me trouve
d'accord avec la fameuse déclaration des
droits. " la loi, dit-elle, est l'expression
libre et solemnelle de la volonté générale " .

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Mais les auteurs de cette mémorable
déclaration entendoient par la volonté
générale la volonté collective de plusieurs
individus, ou la volonté populaire, imparfaite
comme l'homme, et plus imparfaite
quand elle sort du choc des intérêts
et des passions entre plusieurs hommes ;
et j'entends par volonté générale la volonté
de l'être le plus général pour la
conservation de la généralité des êtres,
volonté parfaite, seule capable de régler
des volontés imparfaites.
La force vitale d'une société, qu'on
me permette cette expression, est donc
le caractère auquel nous pouvons
reconnoître la sagesse de ses lois et la
constitution naturelle de son pouvoir ; et c'est
aussi ce caractère que l'homme-dieu,
pouvoir de la société religieuse, nous

page 140

donne comme le signe auquel nous reconnoîtrons
la société qu'il a fondée ;
cette société, de laquelle il dit lui-même
que les portes de l'enfer ne prévaudront
jamais contre elle, parce qu'il est avec
elle tous les jours jusqu'à la consommation ;
cette société qu'il compare à
l'édifice bâti sur le rocher que les vents
impétueux des nouveautés humaines, les
efforts des passions, et la rage même de
l'orgueil ne sauroient renverser. Cette subsistance,
au milieu des combats, malgré
la variation continuelle des choses humaines,
cette vie de force plus encore
que de durée (car le mahométisme dure
et ne vit pas) ne pouvoit pas être un
signe pour les contemporains de la naissance
même de la société. Il est de nécessité
absolue qu'ils en aient vu d'autres ;
et au défaut même de l'histoire, la raison
nous diroit que l'être, dépositaire des
volontés divines devoit participer à l'action
divine, et faire ce que les hommes
ne pouvoient pas faire pour accréditer
auprès d'eux des vérités hautes et sévères
qu'ils ne vouloient pas croire, et que si

page 141

la religion chrétienne a perfectionné la
société, et résisté aux hommes et au
temps, elle est divine ; si elle est divine,
son souverain est *Dieu même ; son pouvoir
est de *Dieu, et que cela posé, la
raison apperçoit la nécessité des oeuvres
extraordinaires du fondateur, même avant
que l'histoire en établisse la certitude.
Mais si les oeuvres merveilleuses du
fondateur de la religion chrétienne font
moins d'impression sur nous par l'habitude
d'en entendre parler, ou par la
distance des temps qui, à cause de l'imperfection
de notre esprit, affoiblit, non la
certitude, mais la croyance des faits,
comme l'éloignement des lieux, à cause
de la foiblesse de nos organes, rend plus
obscure, non la lumière, mais la vision
de la lumière, l'âge du monde où nous
vivons, et l'expérience bientôt de deux
mille ans, nous donne des motifs de
crédibilité plus forts encore parce qu'ils sont
plus généraux, des motifs qui, par un
effet contraire, deviennent tous les jours
plus convaincans, et que la révolution
qui s'est faite en *France, et qui se prépare

page 142

en *Europe, portera à un degré
d'évidence irrésistible ; ensorte que si les
contemporains de l'homme avoient, pour
croire les oeuvres sur-humaines du législateur,
les sujets du pouvoir ont, pour
croire, les effets divins de la législation.
C'est donc l'homme-dieu, selon les
chrétiens, qui est venu promulguer par
une nouvelle parole, fixée dans une nouvelle
écriture, une nouvelle loi, l' amour
de *Dieu et du prochain, loi fondamentale
d'une nouvelle société divine et
humaine, loi, développement naturel de
la loi primitive, puisqu'il dit lui-même
qu'il n'est pas venu la détruire, mais
l'accomplir, loi primitive à laquelle
il remonte directement, lorsque changeant
d'autres lois, conséquences peu
naturelles ou imparfaites données passagèrement
à un peuple enfant, et qui ne
conviennent plus au peuple d'hommes
qu'il veut former, il dit : il a été dit à
vos pères... vous ne tuerez pas : et
moi je vous dis... vous aimerez jusqu'à
vos ennemis, etc.
Ces rapports, si l'homme les pouvoit

page 143

entrevoir, aucun autre législateur
que *Dieu ne pouvoit leur donner force de
loi. La législation des nations chrétiennes
n'en est que l'application plus ou moins
développée, la société politique n'existe
que pour les faire observer, et telle est
l'influence du christianisme sur la législation
des états, et le sort de l'humanité,
que dans toutes les sociétés, même politiques,
à commencer par celle des juifs,
il a resté, et il reste encore jusqu'au parfait
établissement du christianisme, des
lois imparfaites, conséquences fausses,
quelquefois absurdes, des lois fondamentales ;
et ce fait au-dessus de toute contradiction
est la preuve de l'assertion que
j'ai présentée comme un axiome de la
science de la société : que l'humanité a été
opprimée dans tout état public de société
où l'homme-dieu (représentant l'humanité
toute entière) n'a pas été reconnu.
l'homme chef de l'état politique, ministre
de la divinité pour faire le bien
et punir le mal, minister dei in bonum,
si autem malum feceris, time, mais
pouvoir visible à l'égard des hommes

page 144

sensibles, tant qu'il ne contredit pas formellement
le pouvoir supérieur dont
il est le ministre, ne doit donc promulguer
de lois que celles qui sont les conséquences
naturelles des rapports naturels
qui existent entre les personnes sociales
constitutives de toute société, pouvoir,
ministre, sujet, des lois qui fassent adorer
le souverain et honorer le pouvoir,
et qui empêchent d'attenter à l'homme
dans sa personne et dans sa propriété,
c'est-à-dire pour réduire les lois à leurs
principes, et la société à ses élémens ;
lois qui répriment l'action des passions,
destructives de la connoissance de *Dieu
et de l'existence de l'homme ; car ce
ne sont pas des lois, mais des réglemens
passagers et toujours provisoires, des
arrangemens locaux et de circonstances,
que toutes ces lois de fiscalité et de
commerce qui encombrent le code des états
et la tête des administrateurs, et qui trop
souvent opposés aux vrais intérêts de

page 145

la société, ne sont qu'un compromis
entre la cupidité du prince et la cupidité
des sujets.
Le pouvoir doit donc attendre, pour
porter la loi, que la nature, ou l'ensemble
des rapports naturels entre les êtres,
qui, même à l'insçu de l'homme, dirigent les
événemens, lui en indique la
nécessité. La nature, qui dans ce sens,
n'est autre chose que la volonté du créateur
des êtres, auteur de tous les rapports
qui existent entr'eux, prend donc,
pour ainsi parler, l'initiative des lois nécessaires,
comme l'homme prend l'initiative des lois qui
ne le sont pas.
Ainsi, les moeurs, ou lois naturelles à
l'état domestique de société, insensiblement
développées, deviennent naturellement
les lois politiques naturelles à
l'état public, telles que sont l' unité et la
masculinité du pouvoir, le droit de
primogéniture et l'inaliénabilité des domaines,
lois fondamentales de l'état,
comme elles le sont de la famille, lois
dont les autres lois, moins importantes,
ou plus tard importantes, sont les conséquences

page 146

plus ou moins éloignées. Ainsi,
à partir des germains, dont les moeurs
ont été si bien décrites par *Tacite, et
qui offrent les premiers pas d'une société
hors de l'état domestique, et pour ainsi
dire, son entrée dans le monde civilisé,
on peut, en venant jusqu'à nous, suivre
les progrès de la société, et le développement
de nos lois politiques. Mais lorsque
l'homme a porté quelque loi qui n'est
pas le résultat d'un rapport naturel, la
société tombe dans un état de langueur
et de trouble qui avertit naturellement
le pouvoir de la nécessité de retirer une
loi qui introduit dans l'état un usage vicieux ;
et si le pouvoir, averti par ces
symptômes fâcheux de l'état de souffrance
du corps social, néglige d'y porter
remède, la nature le ramène à son devoir
par des révolutions, comme elle
punit par les maladies, ou même par la
mort, l'homme physique à qui elle annonçoit
depuis long-temps, par le dérangement
de ses fonctions, la présence
de quelque levain vicieux, parce que
l'homme et la société écartés des voies

page 147

de la nature, " ne cessent d'être agités,
jusqu'à ce que l'invincible nature ait
repris son empire " . La nature est donc
le premier et devroit être l'unique législateur
des sociétés. De là vient que presque
aucune des lois politiques constitutives de
l'*Europe monarchique, et particulièrement
de la *France, n'a de date certaine
ni d'auteur connu, et que l'histoire
ne nous montre de législateur que dans
les états populaires, dont les lois, ou ce
qu'ils appellent ainsi, portent souvent,
comme à *Rome, le nom de leur auteur :
lex valeria, opimia, etc. C'est l'instinct
de cette vérité qui faisoit dire à *Mably :
" je crois avoir remarqué que les états qui
se sont formés avec le plus de lenteur ont
acquis plus de consistance ; alors chaque
établissement trouve tous les esprits
disposés à le recevoir " , parce que

page 148

chaque loi a été précédée par quelque
chose qui l'a rendue nécessaire, et qui en
faisoit prévoir et desirer la promulgation ;
et malheur à la société où il se fait des lois
inattendues !
On voit la raison du peu de consistance
qu'ont pris en *Europe certains états qui
se sont formés rapidement, comme ces
fruits mûris à force de chaleur artificielle,
qui n'ont ni couleur, ni saveur ; et sans
parler de la *France démocratique, qui a
eu une croissance si rapide et une mort
si subite, voyez la *Hollande formée en
peu d'années et détruite en peu d'instans !
Le pouvoir qui promulgue une loi nécessaire,
résultat d'un rapport naturel
entre les êtres, comme par exemple celui
de la succession masculine, exprime donc
une volonté du souverain, conservatrice
des êtres qu'il a créés ; et celui qui promulgue
une loi non naturelle, une loi
destructive de la société, comme seroit
la loi qui appelle les femmes au pouvoir,
cause interminable de troubles civils et
de guerres étrangères, désobéit à l'auteur
de la nature, ou plutôt obéit à un

page 149

autre souverain, à l'homme, et à ses
caprices.
Ainsi, plusieurs lois portées en *France
sur l'ordre des ministres du pouvoir, depuis
la loi qui leur permit, il y a plusieurs
siècles, d'aliéner leurs terres, jusqu'à celle
qui, de nos jours, en bornant les degrés
de substitution, leur a défendu de perpétuer
les biens dans leurs familles, et
par-là a défendu aux familles elles-mêmes
de se perpétuer, toutes ces lois, dis-je,
n'étoient ni nécessaires, ni naturelles :
elles ont été portées contre les ministres,
et par conséquent contre le pouvoir,
contre la société.
Mais si le pouvoir ne doit porter que
des lois dont la nature elle-même indique
la nécessité, que penser de la profonde
ignorance ou de la téméraire présomption
de ces hommes qui disent :
assemblons-nous, et inventons une société ; comme
des ouvriers diroient : défrichons ce terrain
inculte, ou construisons un édifice ;
et qui, faisant des lois par cela seul
qu'ils sont assemblés pour en faire, font
des lois sur tout, font des lois contre

page 150

tous, et les font nécessairement désastreuses, par
cela seul qu'elles n'étoient
pas nécessaires.
après les détails dans lesquels nous venons
d'entrer, il en coûte à l'homme qui
a quelque justesse dans les idées, de discuter
l'opinion de la souveraineté du
peuple, néant, c'est-à-dire abstraction sans
réalité, systême où *Dieu n'est pas, où
l'homme seul est tout, et même les extrêmes,
pouvoir et sujet, faux puisqu'il
est impraticable de l'aveu même de ses
défenseurs, et où l'on est toujours placé
entre une inconséquence et un blasphême.
En effet, si l'on fait craindre aux apologistes
de cette souveraineté que l'ignorance
et les passions humaines n'égarent
la faculté législative de l'homme ou du
peuple, ils vous répondent, tantôt avec
*Jurieu : que le peuple est la seule autorité
qui n'ait pas besoin d'avoir raison
pour valider ses actes, tantôt que le
peuple est juste et bon et qu'il ne sauroit
faillir, et par cela seul ils reconnoissent
une justice et une bonté au-dessus
du peuple, puisqu'il y conforme ses pensées

page 151

et une règle antérieure au peuple,
dont il ne peut s'écarter dans ses actions ;
et ils sont ainsi ramenés à la souveraineté
de *Dieu, justice, vérité, bonté essentielles,
auteur nécessaire de tout ordre.
D'autres, plus conséquens, soutiennent
qu'il n'y a de juste que ce que le peuple
permet, d'injuste que ce qu'il défend ;
et comme dans un pareil systême il faut
tout accorder ou tout rejetter, ils sont,
malgré eux-mêmes, poussés jusqu'à soutenir
que la loi de *Sparte, qui permettoit
au jeune citoyen, comme un exercice,
l'assassinat de son esclave, est aussi juste
que celle qui prescrit à un père de donner
des alimens à ses enfans ; et s'il objectoit
qu'il y a dans l'homme un sentiment naturel
qui l'avertit de la barbarie de cette
loi, on lui répondroit que les spartiates
n'éprouvoient pas sans doute ce sentiment
naturel, lorsqu'ils la recevoient de
leur législateur, et la mettoient à exécution,
ou que s'ils l'éprouvoient, il y a
donc un certain ordre naturel, différent
de la volonté de l'homme, puisqu'il est
antérieur à ses actions, indépendant de

page 152

de l'homme par conséquent, et dont un
sentiment intime lui révèle l'existence,
ce qui rameneroit encore la souveraineté
de l'être suprême : on lui répondroit par
l'opinion qu'ont eue sur la souveraineté
du peuple, quand il en exerce les actes,
les philosophes anciens, *Cicéron sur-tout,
et même les modernes, tels
que *J *J *Rousseau et *Mably, lorsqu'ils
daignent descendre des régions éthérées
de leur théorie sociale ; on lui répondroit
encore mieux par l'exemple de l'*Angleterre
et de la *France, où les lois les plus
oppressives ont été portées, au nom du
peuple, contre *Dieu et contre l'homme,
par ceux qui se disoient ses mandataires ;
leçon terrible, événement à jamais mémorable,
où l'on a vu, dans les deux
siècles qui viennent de s'écouler, deux
puissantes nations ravagées par leurs propres
lois comme par une tempête, résister
à leurs ennemis, et succomber sous leurs
législateurs.

CHAPITRE V



page 153

des ministres et de leurs fonctions.
il faut ici rappeller les principes pour
en suivre l'enchaînement. Le pouvoir
suprême, infini ou général dans *Dieu,
collectif dans les hommes, appellé, dans
l'un ou l'autre systême, le souverain,
veut et agit d'une manière générale ou
collective relative à la généralité des êtres,
ou à une collection quelconque d'êtres.
Ainsi, les hommes, là où le peuple
se dit souverain, veulent et agissent d'une
manière collective dans leurs assemblées
populaires, soit pour porter des lois,
soit pour élire des hommes.
Mais l'être infini, général, ou *Dieu,
et l'être collectif appellé peuple, se servent
d'un être intermédiaire pour faire
entendre leur volonté à l'être fini, particulier,
individu, et lui appliquer leur
action, et faire ainsi de cette volonté et
de cette action générales ou collectives,

page 154

une volonté et une action spéciales et
déterminées.
Le pouvoir subordonné, appellé dans
les deux systêmes, chef, autorité, et dans
cet ouvrage, le pouvoir, est cet être
intermédiaire entre *Dieu et les hommes, ou
entre le peuple et l'individu, c'est-à-dire
entre l'être général et infini et l'être particulier
et fini, ou bien dans le systême
populaire, entre les hommes collectifs et
l'individu ; et il est l'organe de la volonté
du souverain, et le ministre de son action
envers le sujet.
La volonté, acte de l'être simple sur
des êtres simples ou intelligens, est indivisible,
et l'on ne peut distinguer, dans la
volonté, de commencement, de milieu ni
de fin. La volonté n'est bornée ni par la
distance des lieux, ni par l'éloignement
des temps, ni par le nombre des hommes.
L'homme veut par-tout, et même là où
il n'est pas ; toujours, et même après lui ;
sur tous, et le même acte de ma volonté
qui fait mouvoir mon bras, fait agir une
armée. La volonté embrasse donc la généralité
dans sa simplicité, et à cause de

page 155

sa simplicité même ; elle comprend le
présent et l'avenir, l'objet prochain et
l'objet éloigné, le tout et la partie, et la
volonté qui fit sortir du néant et exister
au dehors l'univers sensible, n'est pas plus
composée que la volonté qui tire mon
corps du repos et le transporte dans un
autre lieu.
L'action exercée sur les corps, sur l'être
composé, est par cela même composée
et divisible. Elle commence, elle continue,
elle finit ; elle est circonscrite à une portion
de l'espace, bornée à une portion
de la durée, exercée sur une portion de
la matière ; une action se fait dans un
certain lieu, pendant un certain temps,
sur un certain sujet : et l'action de lancer
une pierre, demande bien moins de lieux,
de temps et de matière que celle de construire
un édifice.
De la simplicité et de l'indivisibilité de
la volonté, il suit qu'elle est incommunicable ;
l'homme pensant ne charge jamais
quelqu'un de vouloir pour lui, puisqu'il peut
toujours vouloir lui-même.
C'est la pensée de *J *J *Rousseau, " la

page 156

volonté ne peut jamais être représentée " .
De ce que l'action est divisible et composée,
il suit que l'homme agissant peut
charger quelqu'un de faire pour lui,
parce qu'il ne peut pas toujours faire
lui-même.
Ainsi, l'on ne donne jamais de procuration
à quelqu'un pour vouloir, mais
pour faire, puisqu'on veut d'avance ce
qu'il fera.
ainsi, la volonté peut avoir des conseillers
qui l'éclairent, mais l'action doit avoir
des ministres ou serviteurs qui l'accomplissent.
Nous avons vu que l'action publique
du pouvoir s'appelloit gouvernement dans
l'état politique, culte dans l'état religieux.
Cette action, parce qu'elle est publique,
excède l'action où les forces d'un
homme seul, et ne peut être exécutée
que par plusieurs hommes, publics, comme
le pouvoir dont ils sont les ministres.
Ces ministres exercent donc par les
ordres du pouvoir public la fonction de

page 157

faire pour accomplir la volonté publique
exprimée par la loi.
Deux choses sont nécessaires, pour
l'exécution de la loi, 1) la connoissance de
ce qu'elle prescrit, et que j'appelle jugement,
2) la destruction des obstacles qui
s'opposent à l'exécution de la loi connue
et que j'appelle combat.
ainsi juger et combattre par le
commandement du pouvoir sont la fonction
essentielle de ses ministres.
Cette division comprend, comme on
voit, les deux branches principales de
tout gouvernement, l'état judiciaire et
l'état militaire. la fonction de combattre
doit être précédée et réglée par celle de
juger, comme le corps doit être gouverné
par l'esprit, et c'est ce que signifie
cet axiome de jurisprudence, que force
doit demeurer à justice.
ainsi les ministres de la religion jugent
dans leurs décisions l'homme qui répand
une fausse doctrine et le combattent par
leurs censures, et même à l'égard de
chaque homme fidèle ou sujet du pouvoir
religieux, le prêtre juge le coupable

page 158

dans le tribunal secret et le combat ou le
punit par la peine qu'il lui impose.
Les ministres politiques, appellés juges,
guerriers, magistrats, fonctionnaires
publics, jadis noblesse etc., et considérés
dans leurs fonctions publiques, jugent
l'ennemi intérieur de l'état, et le combattent
par le glaive de la loi, ou repoussent
par les armes l'ennemi étranger.
Les ministres sont donc nécessaires
dans toute société, comme un rapport
naturel entre le pouvoir et le sujet.
aussi, ils ont existé sous une forme ou sous une
autre, sous un nom ou sous un autre,
dans toutes les sociétés religieuses
et politiques. Ainsi, les tyrans
ont des satellites pour contraindre leurs
esclaves comme le pouvoir a des ministres
pour gouverner ses sujets. Ainsi *Moloch
avoit ses prêtres qui lui immoloient physiquement
des victimes humaines, comme
le dieu des chrétiens a son sacerdoce qui
lui immole d'une manière mystique une
victime humaine, seule digne de lui, et
les sectateurs purs de la religion naturelle,
qui traitent de scélérat l'homme

page 159

qui ose s'interposer entre l'homme et la
divinité, n'ont-ils pas eux-mêmes dans
leur culte théophilantropique des hommes
distingués des autres hommes par
leur costume, leur place, leurs fonctions
et leur solde ; des hommes interprètes
des volontés de leur dieu-nature sur les
hommes, puisqu'ils les instruisent dans
la connoissance d'une loi qui doit éclairer
leurs volontés et régler leurs actions, et
ministres du culte des hommes envers
leur divinité, puisqu'ils lui offrent, au
nom des assistans, avec l'hommage des
coeurs, les prémices des fleurs et des
fruits ; car le sacrifice de l'homme intérieur
et extérieur et l'offrande de sa
propriété sont l'action sociale et nécessaire
de toute religion, l'hommage que
l'homme fait de lui-même et de ses biens
au créateur de l'homme et de l'univers,
et qui, raisonnable ou nom, mais rendu
par-tout où il y a des hommes et des nations,
prouve à la fois l'ancienneté de la
tradition, et l'universalité de la croyance.
Le pouvoir domestique, lui-même, a
ses ministres, soit dans la mère ministre

page 160

de l'action productrice, soit dans les serviteurs
ou domestiques ministres de l'action conservatrice
de la famille, qui travaillent pour la nourrir ;
car le travail est aussi
effort et combat : in sudore vultus
tui comedes panem tuum.
pouvoir, ministre, sujet, trois personnes
constitutives de toute société,
même domestique, et essentiellement
distinguées l'une de l'autre : mais ces trois
personnes ne constituent qu'un corps social,
proposition dans laquelle un lecteur
attentif appercevra une des grandes analogies
qui lient le systême général des
effets à la nature infinie de la cause.
C'est parce que les ministres sont une
personne et les sujets une autre,
qu'autrefois aux états-généraux, on votoit par
ordre, et qu'on n'imaginoit pas de compter
plusieurs têtes là où il n'y a qu' une
personne.
c'est ici le lieu d'observer que ce
qu'on appelloit en *France les états-généraux
composés de trois ordres, n'étoit
que la réunion des trois sociétés,

page 161

religieuse, politique et domestique, dont
se compose l'état civil de toute nation.
C'est parce que le ministère social est
la fonction perpétuelle de juger et de
combattre, qu'il est appellé ordre ou
personnes ordonnées, disposées pour une
fonction qui demande de la subordination
dans les volontés, et une certaine ordonnance
ou disposition dans les actions. Il
s'appelle aussi milice, ou personnes
dévouées, à me lito, je me dévoue ; d'où
l'on a fait mi lito, je combats, je sers,
par le seul changement d' e en i ordinaire
dans toutes les langues. On sait qu'en
*France les hautes charges de la magistrature
donnoient le titre de miles, chevalier,
et qu'encore les fonctions militaires
s'appellent service.
ce dévouement dans les ordres, qui
fait de leurs membres autant de serviteurs
ou de ministres de la société, donne le
mot de l'énigme que *Rousseau se propose,
et qu'il n'ose résoudre. " quoi
donc ! La liberté (de tous) ne se maintient
qu'à l'appui de la servitude (de
quelques-uns), peut-être " . Si le ministère

page 162

public est nécessaire dans toute
société, le respect des peuples pour ceux
qui l'exercent n'est donc pas un préjugé
sans raison, puisqu'il est le sentiment
naturel de la nécessité du ministère ; et
dans les révolutions de la société, qui
ne sont qu'un déplacement de personnes
sociales, sa haine contre le ministère
pourroit n'être pas une prévention sans
motif, si elle n'étoit que le sentiment de
la dégénération du ministre ; et comme
le pouvoir n'est présent à la société que
par son action, et qu'il n'agit que par ses
ministres, l'amour des sujets pour le pouvoir
ou leur haine suivent inévitablement
de leur respect ou de leur haine pour les
ministres du pouvoir, et c'est à cette seule
cause qu'il faut attribuer les progrès
effrayans de l'esprit de révolte répandu en
*Europe contre le pouvoir religieux et le
pouvoir politique.
Ainsi, les abus qui s'étoient introduits
dans le clergé, et qui depuis long-temps
demandoient une réforme dans le chef
et dans les membres, suivant l'expression
des conciles, furent la première cause des

page 163

progrès de la révolte de *Wiclef, de
*Jean *Huss, de *Luther et de *Calvin,
pères de la philosophie moderne ; et dans
l'ordre politique, les jouissances domestiques
préférées aux fonctions publiques,
ou plutôt recherchées uniquement dans
les fonctions publiques, et la vanité de la
naissance mise trop souvent avant les
devoirs de la noblesse, ont été une des
causes de la révolution, et peut-être la
plus prochaine, en excitant la jalousie
des sujets contre les ministres ; car les
hommes n'envient que les jouissances, et
jamais les devoirs.
Le ministre n'est donc plus élevé que
pour être mieux apperçu, et il doit également
défendre l'état par son action publique,
et édifier la famille par son
exemple personnel.
Le pouvoir doit donc rappeller le ministre
à la gravité de ses fonctions, s'il

page 164

veut maintenir le sujet dans l'obéissance,
comme l'artiste perfectionne ses instrumens
quand il veut perfectionner son
ouvrage. Un peuple ne se déprave ou
ne se corrige que par l'exemple de ses
chefs ; c'est une colonne d'armée qui
change de route lorsque la tête change
de direction ; et jamais la société ne périt
que par la faute du pouvoir chargé de la
conserver.
De-là viennent les noms de nobles,
notables, noblesse, nobilité, notabilité,
de notare, noto, qui doivent se faire
remarquer ; gentilshommes, gentis homines,
gentlemen, hommes de la nation, parce
qu'ils sont spécialement dévoués à son
service, qu'ils doivent à la société le sacrifice
de leurs passions comme celui de
leurs personnes, et que leur vie privée
doit être son modèle, comme leur vie
publique est sa propriété.
Les ministres sont donc plus sujets que
les sujets eux-mêmes, puisque, sujets
comme eux à toutes les lois communes
aux membres d'une même société, ils
sont de plus sujets aux lois particulières

page 165

à leur profession : et certes il pourroit se
prolonger, mais il ne sauroit s'affermir,
le gouvernement qui méconnoîtroit la
nécessité de ministres dévoués, corps et
biens, au soutien du pouvoir et au service
des sujets.

CHAPITRE VI

de l'état variable de société, ou du
systême des individus, systême de
l'homme ; et de l'état fixe ou du systême
des familles, systême de la
nature.
la souveraineté, soit qu'on la voie en
*Dieu, ou qu'on la suppose dans l'homme,
se manifeste dans la société par un pouvoir
émané de *Dieu, ou délégué par
l'homme, et ce pouvoir institué suivant
certaines lois, expression de la volonté
du souverain, et dirigé par elles, agit au-dehors
par des ministres qui participent
eux-mêmes de la nature du pouvoir,
comme le pouvoir lui-même participe
de la nature de la souveraineté.

page 166

Le pouvoir, avons-nous dit, est toujours
exercé par un être humain, et par
un être unique. Mais, si ce caractère est
commun à toutes les sociétés, à quel
signe pourra-t-on distinguer le pouvoir
émané de la souveraineté de *Dieu, ou le
pouvoir prétendu délégué par la souveraineté
de l'homme ?
Je dois répéter ici que j'entends par
pouvoir émané de la souveraineté de *Dieu
et conforme à sa volonté, le pouvoir
constitué, sur ou par des lois politiques
ou religieuses (seules constitutives de
l'un ou de l'autre pouvoir), lois qui sont
le résultat des rapports naturels entre les
êtres dans l'une ou l'autre société, par
conséquent l'expression des volontés de
l'être créateur des êtres, et auteur des
rapports naturels qui les conservent. Car,
la société humaine est naturelle à l'homme,
comme la société divine ou religieuse :
elle est donc dans la volonté de l'auteur
de toute la nature, et par conséquent
il y a en *Dieu des volontés politiques,
comme il y a des volontés religieuses et
même des volontés physiques, parce

page 167

qu'il y a entre l'homme et l'homme des
rapports politiques, comme il y a entre
*Dieu et l'homme des rapports religieux,
comme il y en a entre les êtres matériels
des rapports physiques.
Laissons cependant l'épithète de divin
exclusivement au pouvoir de la société
religieuse, puisqu'il est réellement,
c'est-à-dire sensiblement *Dieu même (car le
sensible, comme dit *Mallebranche, n'est
pas le solide), et appellons le pouvoir
politique, naturel, lorsqu'il est constitué
ou établi sur les lois naturelles, car il n'y
a d'établi que ce qui est conforme à la
nature.
Le caractère le plus marqué qui distingue
le pouvoir naturel du pouvoir
qui ne l'est pas, du pouvoir humain ou
populaire, est, je ne dis pas la durée,
mais la fixité de l'un, la variation de
l'autre, car il y a fixité dans la nature et
variation dans l'homme.
Le pouvoir est fixe par la perpétuité
de l'homme qui l'exerce ; car, puisque
le pouvoir doit toujours être exercé par
un homme, il y a un rapport évident

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entre la fixité de l'homme et la fixité du
pouvoir, comme il y en a un entre la fixité
du pouvoir et l'immutabilité du souverain,
de *Dieu même.
Mais, lorsque le pouvoir est fixe, la
volonté qu'il promulgue ou la loi, j'entends
la loi politique, la loi du pouvoir,
est fixe, ou fondamentale, et *Montesquieu
appelle les lois fondamentales,
des lois fixes : si la volonté publique ou
la volonté est fixe, l' action publique de
cette volonté (gouvernement ou culte),
est fixe ; donc la société est fixe ou stable,
donc la volonté de l'être immuable est
accomplie, puisque cette volonté a pour
objet la conservation des êtres dont la
société est le moyen.
La perpétuité des hommes-ministres
est donc une conséquence, non forcée,
mais naturelle ou nécessaire, de la perpétuité
de l'homme-pouvoir, parce qu'il
est naturel que le moyen participe de
l'agent qui l'emploie.
La perpétuité de l'homme s'appelle
hérédité, et il y a ainsi une famille
pouvoir, des familles ministres, des
familles

page 169

sujettes ; la société est toute entière
dans les familles, et l'on trouve
dans les trois personnes qui la composent
ce caractère d'analogie qui est le
type constant, et comme le cachet dont
la nature marque tous ses ouvrages.
Dans la société, " ou le peuple en corps,
dit *Montesquieu, ou seulement une
partie du peuple, a la souveraine puissance " ,
il n'y a nulle fixité dans la
volonté de ce souverain, " puisqu'un peuple,
dit *J *J *Rousseau, peut toujours
changer ses lois, même les meilleures,
car s'il lui plaît de se faire mal à lui-même,
qu'est-ce qui a le droit de l'en
empêcher ? "
et comment y auroit-il de la fixité dans
la volonté du souverain, puisqu'il n'y en
a pas dans le souverain lui-même, puisqu'un
peuple, même souverain, peut être
conquis ou asservi, et que cette souveraineté,
semblable à une ombre vaine, lui
échappe toujours au moment qu'il croit
la saisir ?
Si le souverain n'est pas fixe, le pouvoir
ne l'est pas davantage et passe avec

page 170

rapidité d'un homme et d'un parti à un
autre homme et à un autre parti ;
si la volonté ou la loi n'est pas fixe,
l'action n'est pas plus fixe que la volonté,
les ministres ne sont pas plus fixes que
l'action ; nulle fixité dans les choses, nulle
hérédité dans les personnes, nulle perpétuité.
Il y a des familles sujettes, mais il
n'y a que des individus pouvoir ou ministres,
discordance dans les élémens
mêmes de la société dont elle ne tarde
pas à ressentir les funestes effets.
La fixité est une, et si elle n'étoit pas
toujours ce qu'elle est une fois, elle ne
seroit pas fixité ; la variation est infinie,
la fixité est donc force, stabilité, conservation :
la variation est foiblesse, mutabilité,
destruction. Ainsi, il y aura plus
de force dans une société, j'entends de
force de stabilité, à mesure qu'elle s'approchera
plus de l'état fixe, naturel, ou du
systême des familles ; et il y aura moins
de force de conservation, à mesure qu'elle
s'éloignera de cette fixité, et que l'état
variable, ou le systême des individus y
sera dans un mouvement plus rapide.

page 171

Ces principes expliquent la force progressive
de certains états, la foiblesse et
la détérioration progressive de quelques
autres ; et sans sortir du même peuple
et du même territoire, on y voit également
la raison de la prépondérance de
la monarchie française, et la raison de
l'extravagance et de la foiblesse de la démocratie
de *Danton et de *Marat.
ces mêmes principes peuvent s'appliquer
à la force de la religion catholique
dont on trouve la raison dans la fixité du
pouvoir et dans la perpétuité du ministère,
et à la foiblesse des sectes qui s'en
sont séparées, dont on apperçoit le motif
dans les variations de leur doctrine, et
l'amovibilité de leur ministère.
Les principes que nous venons d'exposer
expliquent plusieurs accidens de
la société.
Nous avons dit, par exemple, que les
ministres devoient participer de la nature
du pouvoir ; et parce que ce rapport est
naturel, on le retrouve dans le plus
grand nombre des sociétés.
Lorsque le pouvoir est amovible ou

page 172

variable, comme dans les états populaires,
le ministère où les fonctions publiques
sont amovibles comme le pouvoir,
et même plus variables à mesure que
le pouvoir passe plus rapidement d'un
homme ou d'une faction, à un autre
homme et à une autre faction.
Lorsque le pouvoir se prolonge sur
une même tête, et qu'il devient viager,
il constitue une espèce de monarchie
viagère, vulgairement appellée despotisme,
expression qui ne désigne pas par
elle-même un vice d'administration, mais
une forme de gouvernement, et *Titus,
*Trajan et *Marc-*Aurèle n'étoient que des
despotes. Alors, les fonctions publiques
se prolongent dans les mêmes mains,
et même elles deviennent viagères,
comme le pouvoir.
Lorsque le pouvoir devient fixe par
l'hérédité, les professions sociales ou les
ministres deviennent aussi héréditaires,
c'est-à-dire que les ministres se constituent
avec le pouvoir, et dans cet état ils s'appellent
noblesse, et forment ordre ou milice ;
établissement public, propriété de

page 173

l'état, qui correspond parfaitement à l'ordre
du sacerdoce, ministère du pouvoir religieux,
fixe et perpétuel par la consécration,
comme la noblesse l'est par l'hérédité.
On voit à présent la raison pour laquelle
les fonctions de juger et de combattre,
et les propriétés ou bénéfices qui
y étoient attachés, étoient simplement
viageres sous les deux premières races des
rois de *France, et pourquoi elles sont
devenues héréditaires sous le nom de
noblesse, ainsi que les bénéfices sous le
nom de fiefs, au commencement de la
troisième, parce qu'alors seulement le
pouvoir électif dans une famille devint
fixément héréditaire dans l'aîné des mâles.
Dans les premiers temps d'une nation,
et lorsqu'elle travaille à étendre son territoire
plutôt qu'à se constituer en société,
le pouvoir n'est presque jamais
héréditaire, ou ne l'est qu'entre les individus
d'une même race, sans distinction
d'âge, de degré, quelquefois de sexe. La
raison en est simple. Un état naissant a
besoin de talens, et le régime variable
ou le systême des individus est plus favorable

page 174

à leur développement, comme nous
le verrons bientôt. D'ailleurs l'incapacité
d'un chef ou sa minorité étoufferoit
cette société encore au berceau : mais
dès qu'une nation est étendue, établie,
formée enfin, et qu'elle est assez
forte pour supporter la constitution, alors
elle se constitue, devient société, et la
fixité ou l'hérédité s'établit par-tout,
parce que l'état a besoin de vertus, et
que le régime ou le systême des familles
est plus favorable aux vertus publiques,
qui se transmettent par l'éducation et par
l'exemple. Alors l'état, gouverné par des
lois fixes et fondamentales, résiste aux
troubles d'une minorité, et à la langueur
d'un règne foible ; et pourvu que
cette foiblesse dans l'autorité ne soit que
passive, et qu'elle ne veuille pas faire,
la cour sera agitée par des intrigues,
mais l'état ne sera pas renversé par des
révolutions.
C'est par la même raison naturelle que
le pouvoir, variable jusqu'à un certain
point, et électif dans les deux premières
races des rois de *France, ne devint fixe

page 175

et héréditaire que sous la troisième : qu'en
*Russie, *Pierre premier, par instinct de
génie, ou plutôt par la nécessité des
choses, abolit en 1722 la succession
héréditaire, dont les chances auroient pu
arrêter les développemens de cette société
naissante à la civilisation, et que *Paul
premier la trouvant formée, s'est hâté
de la constituer en rétablissant, par une
loi récemment promulguée, la succession
héréditaire, retour à l'ordre naturel, qui
a accru dans cette société la force de stabilité,
en ôtant à sa force d'expansion, et
sans lequel ce vaste empire seroit, au
premier revers, tombé peut-être dans
une effroyable dissolution.
La *Pologne a suivi une marche inverse
et elle a dû décheoir à proportion que la
*Russie s'est élevée. La succession au pouvoir
avoit été dès l'origine élective en
*Pologne comme dans les autres états de
l'*Europe, et par la même raison. Elle y
étoit ensuite devenue héréditaire, et sous
cette forme, la *Pologne marchoit à la
civilisation à peu près du même pas que
les autres nations catholiques, et sur-tout

page 176

plus vîte que la *Russie. Mais à l'extinction
de la dernière race de ses rois, cette
société retomba dans l'enfance et revint au
systême électif, non par aucune raison
naturelle, mais par des raisons purement
humaines, l'ambition de ses
grands et la jalousie de ses voisins. Alors
commença pour la *Pologne une série de
malheurs qui ont toujours été croissans
depuis les nouveautés religieuses qui s'y
introduisirent à la faveur de la déconstitution
de son pouvoir, jusqu'à sa destruction
réelle, opérée de nos jours, et
qui dure encore ; et cette malheureuse
société récemment élective au milieu
d'antiques états héréditaires, n'a fait que
languir, et a péri enfin, comme un
jeune arbre planté dans une vieille forêt.
Quoique la nature du ministère participe
ordinairement de celle du pouvoir,
et que cela même doive naturellement
se trouver ainsi, cependant il arrive quelquefois
que l'un des deux est fixe, et
non pas l'autre, soit que cette discordance
soit le produit d'une révolution,
comme en *Pologne, ou l'effet de l'habitude

page 177

chez un peuple à demi-constitué
comme en *Turquie. Alors, l'état
souffre, parce qu'il n'y a point de fixité,
ni par conséquent de force réelle dans
un gouvernement dont l'action est dirigée
par un pouvoir variable comme en *Pologne,
ou exécutée par des ministres variables,
comme chez les turcs ; et c'est ce
qui produit cette action déréglée qui
écrase le sujet, et ne peut défendre l'état.
Ainsi, en *Pologne, le pouvoir est
trop foible contre des ministres qui sont
les maîtres. En *Turquie, le pouvoir est
trop fort pour des ministres qui ne sont
que de vils esclaves : et ces deux effets si
opposés en apparence, auroient dans
l'une et l'autre à la fois, les mêmes effets,
l'oppression de l'homme, et la dissolution
de l'état, si l'oppression de l'homme
n'étoit tempérée en *Pologne par l'influence
de la religion chrétienne, et la
dissolution de l'état retardée en *Turquie
par l'influence de la religion mahométane ;
car le culte, même le moins raisonnable,
par cela seul qu'il consacre dans la société
une idée quelconque de souveraineté

page 178

divine, donne toujours de la force au
pouvoir politique, selon la judicieuse
remarque de *M *Bossuet, en parlant du
paganisme.
Le ministère politique héréditaire s'appelle
patriciat, lorsqu'au lieu d'être uniquement
ministère du pouvoir, ou fonction
publique, il est pouvoir ou paternité
(car patriciat et paternité ont la même
racine), et qu'il participe à la législation,
comme chez les *Romains, et encore en
*Angleterre, en *Suède, en *Pologne, à
*Venise, dans le corps germanique, etc.
Ces sociétés ne sont pas constituées ou
naturelles, parce que les trois personnes
sociales n'y sont pas entre elles dans leurs
rapports naturels, et que les mêmes personnes
y sont à la fois pouvoir et fonction
du pouvoir ou ministres. aussi ces

page 179

états, qui tous ont eu plus ou moins de
force d'agression, n'ont montré presque
aucune force de résistance.
La variation du pouvoir, restreinte à
un petit nombre de familles, s'appelle
proprement aristocratie ; étendue à un
plus grand nombre d'individus, elle
forme la démocratie.
*J *J *Rousseau prétend que " la démocratie
peut embrasser tout un peuple
ou se resserrer jusqu'à la moitié " . On
ne sait trop pourquoi, à moins que ce
ne soit pour éviter l'absurdité qu'il y
auroit à compter dans un état populaire
plus de pouvoirs et de ministres que de
sujets.
Il est reconnu aujourd'hui que ces
gouvernemens de plusieurs, ou populaires,
sont l'état le plus fâcheux de
société, et même qu'une société ne peut

page 180

subsister dans cet état. Les gouvernemens
populaires, ou polycratiques, que l'on
voyoit de nos jours, étoient des municipalités
de l'*Europe monarchique, plutôt
que des sociétés indépendantes. La *Suisse
et même la *Hollande avoient en *France
et en *Allemagne le pouvoir qui les conservoit,
et la chûte de ces gouvernemens
a entraîné leur dissolution. Mais telle est
la différence d'une société constituée ou
naturelle à celle qui ne l'est pas, que la
*France ne peut se rétablir de sa révolution
qu'en ramenant le pouvoir à l'unité,
et que la *Suisse et la *Hollande ne peuvent
renaître qu'en s'écartant du systême variable
de leur gouvernement précédent.
La fixité dans le pouvoir est donc l'état
le plus fixe de société, donc le plus durable,
donc le plus fort, le plus naturel, le
plus conforme par conséquent à la volonté
de l'être créateur et conservateur des
êtres ; et comme par les lois immuables,
nécessaires de la conservation des êtres,
expression de la volonté divine, les êtres
tendent à se placer dans l'état le plus
naturel, l'état qui les fait être, c'est-à-dire

page 181

qui les conserve, et à accomplir ainsi la
volonté de leur auteur, le pouvoir de la
société tend nécessairement, et indépendamment
des hommes, à se constituer,
et à constituer ses ministres, ce qui veut
dire que la société tend d'elle-même à
se fixer. *J *J *Rousseau avoue cette vérité,
et la marche progressive du pouvoir vers
la fixité, lorsqu'il dit : " le gouvernement
passe de la démocratie à l'aristocratie,
de l'aristocratie à la royauté ; c'est là
son inclinaison naturelle, le progrès
inverse est impossible " : et il la méconnoît,
lorsqu'il s'étonne " du penchant
qu'ont toujours eu les polonais à
faire passer la couronne du père au fils,
ou au plus proche parent " .
Il est intéressant d'observer chez les
deux peuples anciens les plus célèbres, les
effets opposés des deux systêmes opposés
de société.
L'effet le plus constant et le plus sensible,
est que toutes les sociétés qui ont
connu quelque fixité, ou dans le pouvoir,
ou dans les ministres, ont laissé des monumens
immortels de leur existence, et

page 182

que les autres n'ont fait que passer et
n'ont laissé d'elles que des souvenirs, c'est-à-dire,
que celles-là ont eu de la force, et
que les autres n'ont eu que des passions.
Chez les grecs démocratiques, il n'y eut
de fixité ni dans le pouvoir, ni dans les
ministres : aussi ces peuples-enfans, habiles
imitateurs de la nature physique dans
leurs arts, mais violateurs de la nature
sociale par leurs moeurs infâmes et
par leurs lois atroces, vécurent avec bruit
plutôt qu'avec honneur, succombèrent
sans gloire, et périrent tout entiers ; et ce
qui prouve ce que j'ai avancé sur les effets
de la fixité du pouvoir, est que parmi tant
de peuples la raison ne compte que deux

page 183

nations, les macédoniens et les spartiates,
sociétés mieux constituées, dont l'une
subjugua la moitié du monde, et domina
la *Grèce elle-même par la force qu'elle
tiroit de ses lois politiques, et dont l'autre
en fut l'honneur et le modèle par la gravité
de ses moeurs.
à *Rome, la jouissance du pouvoir,
bornée à quelques familles, ne tarda pas
à s'étendre à toutes, et cela devoit arriver
ainsi. Mais à *Rome, il y eut constamment
un établissement fixe ou héréditaire, tantôt
pouvoir, tantôt ministre du pouvoir
dans l'ordre des patriciens et dans celui
des chevaliers ; et même il y eut de temps
en temps, et dans les besoins extrêmes,
un homme revêtu d'un pouvoir fixe, ou
plutôt pour un temps fixé, sous le nom
de dictature, " faculté précieuse, dit
*Montesquieu, qu'avoit le sénat d'ôter la
république des mains du peuple " , et
il auroit pu ajouter : " de se l'ôter à lui-même " ,

page 184

puisque sous le pouvoir du
dictateur, les sénateurs n'étoient plus
que de simples ministres, comme sous le
pouvoir du sénat, les ministres étoient les
chevaliers, chargés même de la garde du
sénat, puisqu'ils entouroient en armes
le lieu de ses séances, et qu'ils exercèrent
souvent la fonction de juger, et toujours
celle de combattre. l'établissement héréditaire
cessa à *Rome par l'extinction des
familles elles-mêmes, dans les troubles
qui remplirent les derniers temps de la
démocratie populaire, et les cruautés qui
signalèrent les premiers temps de la démocratie
militaire qui lui succéda, mais
il avoit fait toute la force de *Rome, et
il avoit été le principe de sa grandeur.
" l'usage des noms héréditaires, dit
le président *Desbrosses, dans son traité
du méchanisme des langues, a prodigieusement
influé sur la façon de penser et
sur les moeurs ; on sait quel admirable
effet il a produit chez les romains... etc. "

page 185

aussi les romains nous ont laissé leurs lois,
les grecs ne nous ont laissé que leurs
arts ; les uns commandent encore aux
citoyens, les autres servent de modèle
aux artistes.
J'aurois pu fortifier cette preuve par
l'exemple des égyptiens qui les premiers
ont rendu fixes dans l'état, le pouvoir et
les devoirs, ou les fonctions, en les rendant
héréditaires dans les familles, et
qui sont venus jusqu'à nous par des
restes si imposans de leur grandeur et
de leurs connoissances ; et plus encore
par l'exemple du peuple juif, contemporain
de tous les peuples, et même le
nôtre, qui dans sa constitution théocratique
a connu l'hérédité des professions
sociales, car les familles lévitiques,
différentes des familles sacerdotales étoient
chargées du ministère public, et exerçoient
la double fonction de juger et
de combattre.

page 186

l'*Europe est trop avancée en âge, si
j'ose le dire, elle a fait une trop longue
expérience des avantages et des inconvéniens
des deux systêmes généraux de
société qui comprennent toutes les constitutions
particulières, pour qu'il soit
possible d'y rétablir, au moins pour
long-temps et dans les grands états, le
systême variable en y rendant le pouvoir
électif ; état funeste qui livre nécessairement
une société à l'influence constante
des puissances voisines, et au retour
périodique des troubles civils, fait d'une
nation un vaste marché où l'on met un
prix à toutes les ambitions, et un taux
à toutes les consciences, et conduit ainsi
un peuple par la corruption à l'asservissement !
Il n'y avoit pas de pays en
*Europe où régnât une vénalité plus scandaleuse,
que celui dont les grands excitoient
le vif enthousiasme de *J *J *Rousseau
pour avoir dit en latin : malo
periculosam libertatem quam tranquillam
servitutem. ce sophiste ne savoit pas
que la liberté, au contraire, est toujours
tranquille, et la servitude toujours orageuse,

page 187

et lui-même n'a-t-il pas vécu malheureux
et agité, pour avoir préféré sa
sauvage indépendance à l'accomplissement
des devoirs que la société impose
à tous les hommes ? On objecte contre
le systême fixe les hasards de l'hérédité :
ces chances quelquefois fâcheuses pour
un état particulier conservent l'équilibre
général, en préservant la société universelle
du double danger de la continuité
des règnes trop forts, et de la continuité
des règnes trop foibles. On peut même
assurer que l'élection, si elle pouvoit
être libre, donneroit au total plus d'hommes
foibles que l'hérédité ; car les hommes
forts ravissent le pouvoir bien plus souvent
qu'ils ne l'obtiennent.
Le systême héréditaire ou fixe est dans
la nature de la société publique, parce
qu'il est dans la nature de la société
domestique.
J'ignore si *Baboeuf ou le père *Duchesne,
dans le délire de l'égalité démocratique,
ont soutenu qu'il est aussi honorable
d'être charbonnier ou tisserand

page 188

que d'être magistrat ou guerrier ;
mais je sais que le peuple plus vrai dans
ses sentimens que les sophistes dans leurs
opinions, juge bien différemment de cette
prétendue égalité. Il fait à l'artisan un
mérite d'avoir fait élever son fils dans les
arts de la paix et dans ceux de la guerre,
et il mépriseroit le magistrat ou le guerrier
qui auroit fait de son fils un artisan. Telle
est la force de cette disposition naturelle
aux hommes, moyen le plus puissant des
progrès de la société, que la famille sujette
tend naturellement à sortir de l'état
purement domestique pour passer dans
l'état public de société. Dans une société

page 189

constituée, une famille une fois parvenue
à ce but s'y fixe, parce qu'elle
trouve dans l'inamovibilité du pouvoir un
obstacle insurmontable à toute ambition
ultérieure. L'on voit en effet dans les
états constitués les familles s'élever l'une
après l'autre jusqu'au ministère public
de la société, et très-peu retomber
dans l'état privé ou domestique. Elles
périssent plutôt qu'elles ne descendent.
Tous les raisonnemens des niveleurs, ou
des esprits chagrins ne prévaudront jamais
contre cette raison naturelle et supérieure
qui dit à l'homme, qu'il est plus
digne de lui, plus conforme à sa destination
d' agir sur l'homme pour le service
de la société publique, que de travailler
sur la matière pour le service de la société
domestique : et c'est la raison pour
laquelle les hommes en état de domesticité
ne jouissent nulle part de tous les
droits des autres citoyens.
Le lecteur n'a pas oublié sans doute
une proposition que nous n'avons fait
qu'énoncer et qui demande des développemens.
C'est que le systême amovible ou

page 190

variable de société, est plus favorable
aux talens qui créent les empires, et le
systême fixe plus propre à produire les
vertus qui les conservent : et c'est ce qui
fait que l'un convient aux états naissans,
et l'autre aux états formés, puisque même
l'état ne se forme qu'à mesure que la
constitution se fixe.
Cette explosion de talens militaires ou
oratoires, les seuls dont il s'agisse ici, est
l'effet naturel de l'amour de soi, et de la
passion de dominer, dont aucun obstacle
ne comprime l'essor dans une société sans
constitution fixe de pouvoir, puisque le
pouvoir pouvant être exercé par chacun,
y est comme un prix offert à tous. De là
viennent les efforts héroïques de courage
et les succès d'une éloquence populaire
que l'on remarque dans l'histoire de tous
les états démocratiques. " les vertus
guerrières, dit *Montesquieu parlant
de *Rome, restèrent après qu'on eut
perdu toutes les autres " .
Mais ces mêmes talens perdent l'état
qu'ils ont créé, parce qu'ils en font une
arêne sanglante ouverte à tous les combattans,

page 191

qui en s'arrachant mutuellement
le pouvoir, l'empêchent de parvenir à
cette fixité sans laquelle il n'est pas de
repos pour la société publique, ni même
d'existence assurée pour la famille.
Heureusement pour l'espèce humaine,
au systême variable, au systême de
l'homme qui crée par les talens, succède
inévitablement le systême fixe, le
systême de la nature qui conserve par
les vertus, systême qui s'établit naturellement
et par la disposition naturelle de
tout homme à laisser à ses enfans les
avantages qu'il a acquis, et à les mettre
sur la voie d'en acquérir de nouveaux,
et par la tendance nécessaire de la société
vers sa constitution naturelle, l'inamovibilité
du pouvoir, et la fixité de son
action. Or, ce systême est, comme nous
l'avons dit, plus propre à produire la
vertu dans les hommes sociaux, pouvoir,
ministres, sujets.
la vertu, prise dans le sens le plus
étendu, n'est que la fidélité aux lois de
la société domestique ou publique, politique
ou religieuse. Il y a donc des

page 192

vertus domestiques et des vertus publiques ;
et toutes les vertus sont divines,
parce que *Dieu est le souverain législateur
de toutes les sociétés constituées.
Mais pour ne nous occuper ici que des
sociétés des hommes entre eux, la famille
et l'état, les vertus domestiques sont
très-distinguées des vertus publiques.
Ainsi, l'intégrité du juge et le courage
du guerrier, qui conservent l'état, ne
sont pas les vertus propres d'une femme ;
et la chasteté qui conserve la famille n'est
pas la vertu propre du guerrier ou du
magistrat, et c'est même ce qui fait que
dans certaines conditions on se dispense
trop aisément de certains devoirs. Dans
les sociétés politiques ou religieuses, qui
n'ont laissé de pouvoir fixe ou constitué
que là où elles n'ont pu le détruire
entièrement, que dans la famille, et qui,
ramenant le monde à ses élémens, comme
nous l'avons dit ailleurs, ne nous parlent
que de religion naturelle ou domestique,
et de l'homme domestique ou même sauvage,
on ne parle aussi que de moeurs,
de moralité, ou de vertus domestiques ;

page 193

et il règne en général un grand étalage,
pour ne rien dire de plus, de tendresse
conjugale, paternelle, filiale, de sensibilité
pour ses amis et ses amies, de bienfaisance
envers les malheureux. C'est
encore par le même principe que dans
les mêmes sociétés on compense les
fonctions publiques par des jouissances
domestiques, et que le sujet est plus
nourri et sur-tout plus amusé, dans les
gouvernemens qui lui interdisent toute
participation aux fonctions du pouvoir.
Dans plusieurs de ces sociétés politiques
et religieuses, non-seulement on recommande
presque exclusivement la pratique
des vertus domestiques, mais on la pousse
jusqu'au rigorisme le plus dur, et souvent
le plus risible, dans le même temps
que l'on détruit toute vertu publique en
consacrant l'oppression par les lois. Ainsi
les dévots puritains interdisoient toutes

page 194

sortes d'amusemens le dimanche, et défendoient
comme des vanités payennes,
les petits pâtés qui se mangeoient à noël
ils fatiguoient de leur morale farouche et
de leurs éternelles prédications la jeunesse
facile de *Charles *Ii dans le même
temps qu'ils légalisoient l'oppression du
sexe foible par la faculté du divorce, et
qu'ils exhaloient contre des hommes, leurs
compatriotes, cet horrible covenant,
" composé, dit *Hume, des plus furieuses
et des plus virulentes invectives que
jamais les êtres humains aient
employées pour enflammer leurs coeurs
d'une haine sans relâche, contre des
créatures de leur espèce " . La *France
révolutionnaire n'a pas été exempte de ces
atroces et ridicules inconséquences, et
elles nous ramènent involontairement aux
usages de ces républiques anciennes où
l'homme respectant son égal, et opprimant
son semblable, autorisoit par ses
lois le meurtre de l'enfant, du gladiateur,
de l'esclave, punissoit d'un supplice affreux
la foiblesse d'une vestale, lors même
que pour de grands crimes, il n'infligeoit

page 195

qu'à regret, une légère peine au citoyen.
Le pouvoir fixé ou constitué, va tout
seul, dit *M *Bossuet, et avec la nature.
comme il est transmis sans effort, il
s'exerce sans violence ; car le pouvoir
qui doit toujours être fort, est dans l'état
comme dans la famille, quelquefois
violent dans le premier âge de la société,
et lorsque le sujet encore enfant refuse
de se soumettre au joug de l'obéissance.
Jamais, avec le pouvoir constitué, de ces
interrègnes qui remettent périodiquement
la société en problême, elle n'a pas à
redouter ces furieux accès d'ambition et
de vengeance qui détruisent les familles
en troublant la paix des états : heureuse
si elle pouvoit se défendre des attraits
de la volupté, de cette philosophie foible
et sensuelle, de cette morale d' opéra
qui lui présente le plaisir sous toutes les

page 196

formes, et fait entrer par toutes les portes
ce dangereux ennemi qui sappe sans bruit
les fondemens même de la société : et
endort les sentinelles, pouvoir et ministres,
pour les livrer sans défense aux
passions des sujets.
La fidélité dans les ministres est encore
une suite nécessaire de la perpétuité du
pouvoir, parce que la fixité de l'attachement
dépend de la fixité de son objet.
En effet, si l'on remarque dans les ministres
des états populaires plus de ces
qualités brillantes qui produisent de grands
événemens, on trouve dans les ministres
héréditaires des pouvoirs constitués,
plus de cette fidélité inébranlable qui
résiste aux révolutions. On peut en
trouver la raison dans la nature même
de la société. La vertu n'est que l'habitude
du bien, et l'habitude se forme par
les moeurs ou les coutumes qui, transmises
d'âge en âge, perpétuent dans la
famille la tradition des leçons et le souvenir
des exemples ; car les moeurs ne
sont que les lois domestiques conservées
par la tradition. Les vertus publiques

page 197

deviennent donc ainsi des vertus domestiques,
sur-tout lorsqu'elles sont fortifiées
par le respect pour le corps ou l'ordre
auquel la famille appartient ; ce qui produit
la double force de l'esprit de famille
et de l'esprit de corps, pour retenir
l'homme dans le devoir ; esprit de corps,
ressort puissant, mais ressort terrible,
qui réagit infailliblement contre la main
foible, inhabile à le diriger.
Enfin, la fixité dans le pouvoir et dans
les ministres produit une fidélité, une affection
générale envers le gouvernement
dans toutes les classes sujettes, et particulièrement
dans celles qu'une antique
hérédité d'occupations honorables ou
utiles, et une fortune légitimement et
lentement acquise, rapprochent de l'ordre
politique, et qu'elles disposent à y entrer
à leur tour, lorsqu'il vient à perdre de
ses membres par les professions mêmes
auxquelles ils sont dévoués.
Mais un effet très-remarquable de l'hérédité
des professions publiques, est de
rendre aussi héréditaires les professions
domestiques ou arts mécaniques, et de

page 198

mettre ainsi les familles qui exercent le
même métier dans un corps ou corporation,
comme la nature elle-même
continue le même métier dans la même
famille ; institution parfaite connue dans
la monarchie égyptienne, et adoptée
sous le nom de maîtrises ou jurandes
dans tous les états chrétiens. Cette loi est
le moyen le plus efficace que l'administration
puisse employer pour surveiller
et contenir, par le pouvoir un peu dur
des maîtres, une jeunesse agreste et
grossière, que la nécessité d'apprendre
un métier soustrait de bonne heure au
pouvoir paternel, et que son obscurité
dérobe au pouvoir politique. On peut regarder
la suppression des maîtrises comme
un coup mortel porté à la société par
ce philosophisme ignorant et perfide qui
depuis long-temps en vouloit à toute fixité

page 199

pour pouvoir plus aisément détruire toute
perpétuité, tout ordre.
C'est donc avec raison que *Montesquieu,
disant plus vrai qu'il ne pensoit,
a donné l' honneur pour mobile au gouvernement
constitué. L'honneur bien
entendu n'est en effet que la fidélité à
ses devoirs publics ou privés ; et l'on
dit également l'honneur d'une femme,
l'honneur d'un magistrat ou d'un guerrier,
et l'honneur même d'un artisan.
C'est donc très-mal à propos qu'il a distingué
l'honneur de la vertu, unique mobile,
selon cet auteur, du gouvernement
populaire. Cette erreur, relevée par
*Mably et *J *J *Rousseau, qui remarque
avec raison que la vertu doit avoir lieu
dans tout état, a eu des suites graves, et
a égaré, dans notre révolution, bien des
hommes vertueux, dont les vertus employées comme
les talens à soutenir un
mode de choses essentiellement vicieux,
n'ont servi qu'à ordonner le désordre, faire
mépriser les talens, et calomnier jusqu'à
la vertu !
Un des grands avantages des ordres et

page 200

des corporations est de donner au pouvoir
de grandes facilités pour régler les
familles en réglant le corps auquel elles
appartiennent, et de régler l'individu en
réglant la famille dont il est membre. Le
pouvoir n'a, lorsqu'il faut régler, de
prise que sur les corps ; et voilà pourquoi
l'on voit des corps parfaitement
disciplinés composés d'individus qui ne
le sont guère.
Le pouvoir doit donc donner aux corps,
et sur-tout aux corps chargés du ministère
public, des constitutions particulières,
des constitutions qui règlent les
devoirs des corps envers l'état, ceux
de la famille envers le corps, ceux
de l'individu envers la famille : le pouvoir
doit régler les corps, sur-tout celui du
ministère public, parce qu'il doit tout
régler dans des hommes qui doivent être
la règle de tous. le pouvoir le peut,
parce qu'il ne seroit pas pouvoir, s'il ne
pouvoit pas tout ce que demande la conservation
et la perfection de la société.

page 201

Il a existé en *Europe une constitution
particulière de l'ordre politique, connue
sous le nom de chevalerie, qui n'a cessé
qu'à l'établissement des troupes soldées,
et de la magistrature acquise à prix d'argent ;
institutions récentes qui ont séparé
deux fonctions naturellement inséparables
et jadis réunies, et qui ont soldé aux dépens
du fisc ce qui étoit, et qui doit être
attaché à la propriété de la glèbe. Les
princes ont vainement tenté dans toute
l'*Europe de remplacer cette institution
sublime à laquelle la *France doit la considération
dont elle a joui depuis, par une
chevalerie de cour, sorte de confrairies
politico-religieuses, qui n'obligent qu'à
porter des marques distinctives, et à paroître
à des cérémonies publiques, motifs
dont la convenance ne compense peut-être
pas le danger politique qu'il y a à
diviser un ordre essentiellement indivisible,
et à affoiblir ainsi la force de l'état

page 202

et l'action de son pouvoir. Car, là où la
distinction n'est pas rigoureusement
nécessaire, la division est inévitable.
Mais, si le systême fixe, ou celui des
familles, doit être le systême de la constitution
qui se maintient par les vertus,
le systême variable, ou le systême des
individus doit être celui de l'administration,
qui, avec des vertus, demande
encore des talens. Je m'explique : le ministère
de juger et de combattre pour
la conservation de la société est la fonction
générale de l'ordre qui y est dévoué,
et la destination naturelle de chacun des
membres qui le composent. Cette destination
qu'ils tiennent de leur naissance,
là où cette hérédité est une loi de l'état,
forme leur caractère politique, et un
noble naît dans ces sociétés avec le caractère
de dévoué au service de l'état, par
la seule et même raison que dans une famille
où une maîtrise d'architecte seroit
substituée à perpétuité, l'enfant naîtroit
avec le caractère de maître architecte.
Ce caractère ou devoir de servir l'état
dans la fonction de juger et de combattre,

page 203

ne demande pour les rangs inférieurs de
cette milice, que des vertus, celle de l'obéissance
sur-tout, la première et la plus
facile de toutes, puisqu'elle s'accommode
à tous les caractères, comme à tous les
tempéramens ; mais les grades supérieurs
demandent des talens, et ne doivent pas
plus être héréditaires que ne le
sont les talens. Un état populaire ne connoît
aucune fixité, pas même dans le devoir ;
et comme il a fait un législateur
d'un maître à danser, il renvoie un général
au métier de comédien, ou à celui de
brasseur de bière ; mais l'état monarchique
donne souvent dans l'excès opposé et
rend héréditaires des grades de fonctions
qui ne doivent être que viagers. Cet abus
s'introduisoit en *France, non dans les lois
qui, même pour une place inférieure de
la fonction de juger, vouloient que le fils
qui succédoit à son père reçût l'approbation
de la compagnie, et de nouvelles
provisions du gouvernement, mais dans
les usages, et à dater de la vieillesse de
*Louis *Xiv, il semble qu'il s'établissoit
peu à peu, une succession presque régulière

page 204

à des places importantes de l'administration
de l'église ou de l'état, qui auroient
fini par devenir patrimoniales et
entrer, comme autrefois, dans des partages
de famille ; et comme on ne consultoit
pas toujours les intérêts de la société
dans cette hérédité, on ne respectoit pas
mieux les lois de la nature, et l'on accordoit
fréquemment des dispenses d'âge,
coutume immorale qui fait à la longue
plus de mal à l'état en affoiblissant le respect
dû à l'ancienneté d'âge, que le sujet
dispensé ne peut, quel qu'il soit, lui
être utile par ses talens.
La perpétuité d'emplois importans dans
les mêmes familles a encore l'inconvénient
de diviser l'ordre du ministère public en
deux classes nécessairement opposées, l'une
des familles qui obtiennent toujours, et
l'autre des familles qui méritent quelquefois.
L'ordre du ministère public se change
ainsi en une véritable olygarchie, et
il n'y a qu'un pas à faire pour que l'état
entier tombe dans la démocratie dont
les olygarques les plus favorisés deviennent
assez souvent les plus ardens instigateurs.

page 205

tout ce qui divise, détruit : c'est
l'oracle du fondateur de toute société ; et
si la devise de l'état populaire est diviser
pour régner, la devise de la société constituée
est régner pour réunir.
l'ordre dévoué au ministère public est
donc, là où il est dans sa nature, un corps
de familles chargées des fonctions publiques
de juger et de combattre, et un
séminaire d'hommes propres à remplir
les grades éminens de ces fonctions,
d'hommes qui doivent trouver dans leurs
familles des leçons de fidélité à l'état,
dans leur corps des exemples d'honneur,
et dont l'éducation et les habitudes doivent
développer les talens et fortifier les
vertus. Je ne dis pas que cela soit toujours
ainsi, mais je dis que cela doit être,
que cela peut être, que cela même a été,
et qu'il n'est pas impossible que cela soit
encore. Je ne répéterai jamais assez que
je m'occupe de la société et du général,
et point du tout de l'homme et
du particulier.
Ici se présente une réflexion importante.
L'état populaire appelle au pouvoir

page 206

tous les individus, et il l'expose, comme
un prix, à la vue de toutes les ambitions.
L'état constitué appelle aux fonctions du
pouvoir toutes les familles, et il les propose
comme un devoir à celles qui demandent
à être admises dans l'ordre
chargé du ministère public. De cette
différence, prise dans les principes mêmes
de deux systêmes, le systême des individus
et le systême des familles, il résulte
naturellement qu'il y a plus d'agitation
dans l'état populaire, et un mouvement
de progression plus lent, mais plus uniforme
et plus réglé dans un état constitué, et
que dans celui-ci il arrive moins
fréquemment que dans l'autre que l'individu
s'élève des derniers rangs de la
société aux premières places du gouvernement.
Il faut, dans un état constitué,
que la famille, après avoir acquis, dans
l'état domestique, assez de fortune pour
n'y plus songer dans l'état public, entre
dans l'ordre chargé du ministère public,
et qu'elle y fasse, pour ainsi dire, son
séminaire et ses exercices avant que quelqu'un
de ses membres mérite d'occuper

page 207

les premiers grades de la milice : institution
naturelle assurément, et qui, pour
former le vrai citoyen, réunit les vertus
que donne l'esprit de famille et de corps
aux talens que l'homme tient de la nature.
C'est précisément ce qui fait que si
l'on remarque des qualités plus brillantes
dans les héros des états populaires, on
trouve plus de fidélité, de désintéressement
et de modération dans les grands
hommes des sociétés constituées ; car les
vertus rendent les talens plus utiles en
les rendant plus modestes. L'état doit
donc favoriser cette tendance qu'ont
toutes les familles à passer de l'état purement
domestique à l'état public, tendance
louable en elle-même, puisque
l'état domestique de société, n'est que la
société de soi, et que l'état public est la
société des autres, et qui ne cesse pas d'être
louable, même quand les motifs personnels
de l'homme seroient vicieux. L'ennoblissement
a un autre effet plus général,
plus moral et par conséquent plus politique ;
car le politique et le moral sont une
même chose : il empêche l'accumulation

page 208

excessive des richesses dans les mêmes
familles, et établissant un autre moyen
de considération que l'argent, il donne
aux sentimens, aux opinions, à l'esprit
public enfin, une direction plus noble,
plus digne de l'homme, et par là même
plus utile à la société.
Or, assurément on ne pouvoit se plaindre
en *France que de l'excessive facilité
de l'ennoblissement ; et tandis qu'un
meunier hollandais, ou un aubergiste
suisse sans activité, comme sans desirs,
bornés à servir l'homme pour de l'argent,
ne voyoient dans l'avenir, pour eux et
leur postérité, que le moulin et l'enseigne
de leurs aïeux, un négociant français, riche
de deux cents mille écus entroit au service
de l'état, achetoit une charge et
une terre, plaçoit un fils dans la robe et
un autre dans l'épée, voyoit déjà en perspective
la place de président à mortier
et celle de maréchal de *France, et fondoit
une famille politique qui prenoit
l'esprit de l'ordre à la première génération,
et les manières à la seconde. " c'est,
dit *Montesquieu, une politique très-sage

page 209

en *France, que les négocians n'y
soient pas nobles, mais qu'ils puissent
le devenir " . S'il y avoit un abus, c'est
que la famille-sujette devenoit souvent
famille-ministre avant d'avoir fait une
fortune assez considérable, je ne dirai
pas, pour soutenir son rang, mais pour
en remplir efficacement les devoirs. Car,
dans une société opulente, telle que le
sera toujours notre *France, il n'y a pas
de condition plus dure et plus douloureuse,
que celle d'un noble indigent, sur
qui pèsent toutes les charges de l'état public
de société, sans qu'il puisse jouir des
facilités que présente pour s'enrichir la vie
domestique et privée.
On a déclamé contre l'usage des ennoblissemens
à prix d'argent, mais on n'a
pas fait attention qu'il est raisonnable et
naturel de faire preuve de fortune pour
être admis dans un corps où tout moyen
de faire fortune, où le desir même de la
fortune doit être interdit, et que l'homme
en société étant essentiellement propriétaire,
toute profession nécessaire à la société
doit supposer la fortune ou la donner.

page 210

Ce qui prouve combien se sont trompés et ont
trompé les autres ceux qui ne
voyoient en *France ni liberté, ni égalité,
et qui ne voyoient que liberté et qu'égalité
dans les états populaires, est que
c'étoit précisément dans les états où le
pouvoir n'est pas constitué, en *Suisse
particulièrement, que les familles sujettes,
fixées dans la dépendance, ne pouvoient
parvenir à être familles de l'état ;
c'est-à-dire, à y gouverner à leur tour. Cette
servitude, il est vrai, étoit compensée,
dans ces petites démocraties, avec de
l' aisance et des jouissances domestiques,
comme elle l'étoit dans les démocraties
anciennes avec du pain et des spectacles ;
et ces peuples s'en contentoient. Ainsi,
tandis qu'il eût fallu faire une révolution
dans la constitution du canton de *Zurich,
pour qu'un riche propriétaire de la campagne
pût devenir bourgeois et membre
du sénat, en *France où la dignité de
l'homme étoit connue et respectée bien
avant qu'on en eût proclamé les droits,
les lois politiques favorisoient la juste
émulation qui portoit les familles à s'élever

page 211

de l'état purement domestique de société
jusqu'à l'état public ou au ministère politique.
Une fois qu'elles y étoient parvenues,
la carrière étoit ouverte à leurs
desirs, et toutes les places étoient dues
à leurs services. La première de toutes
les décorations, qu'on appelloit les ordres
du roi, ne demandoit que cent ans d'admission
dans le ministère public ; et bien
loin qu'aucune loi exclût même du rang
suprême un individu, une famille ou une
classe de français, la constitution les y
appelloit tous, sans aucune distinction,
en cas d'extinction de la famille qui l'occupoit,
et déclaroit le pouvoir lui-même
une substitution à laquelle tout français
étoit appellé. on dira peut-être que les
occasions de s'élever du rang obscur au
faîte des honneurs sont extrêmement
rares dans les états constitués ; et je répondrai
sans balancer que les hommes
dignes de cette élévation sont toujours
plus rares que les occasions.
Ce que nous avons dit de la nécessité
de ne pas rendre héréditaires dans les
familles les places éminentes de l'administration,

page 212

à cause des talens qu'elles
exigent, ne sauroit être appliqué à la
plus éminente de toutes, au pouvoir,
qui, dans un état formé, ne demande
que la vertu, ou le respect pour la constitution
et les lois domestiques, politiques et religieuses.
Les grands talens
sans une extrême sagesse qui en dirige
l'usage, y sont même plutôt dangereux
qu'utiles ; car les talens veulent faire, et
dans un état formé et constitué, il ne
faut que maintenir, et faire est synonyme
de révolutionner.
le pouvoir constitué est dans la société
comme la clef de la voûte contre laquelle
toutes les parties viennent s'appuyer, et
qui soutient leur effort, et les maintient
en place par sa position seule. En général,
il suffit d'un grand homme qui donne
la première impulsion à la machine de
l'état, et ses successeurs ont toujours assez
de talens lorsqu'ils savent en régler et en
entretenir le mouvement.
Ainsi, *Charlemagne a donné à l'*Europe
chrétienne l'impulsion qu'elle conserve
encore, et chacune des sociétés qui la

page 213

composent a fait d'autant plus de progrès
vers la perfection sociale, qu'elle a été
plus fidelle à la direction reçue de ce
puissant moteur ; génie étonnant, qui
connut ces lois fondamentales de la société
que nous cherchons encore mille
ans après lui ; grand pour les contemporains
témoins de ses exploits, mais
bien plus grand pour les âges suivans,
qui recueillent le fruit de ses vastes
pensées : tel que ces tours antiques dont
l'oeil ne peut qu'en s'éloignant embrasser
les proportions et mesurer la hauteur.
Les succès prodigieux des guerriers
français rendront à l'ordre politique des
membres que la révolution lui a enlevés ;
car c'est ainsi que finissent toutes les
révolutions. Alors les haines étant éteintes,
et peut-être les préventions dissipées, on
rendra à chacun selon ses oeuvres, et l'on
remarquera que la noblesse française,
considérée en ordre et dans ses fonctions
publiques, ou individuellement et dans
sa conduite privée, a retenu le caractère
distinctif de sa profession, la fidélité au
pouvoir constitué, soit qu'elle en ait défendu

page 214

l'unité aux états généraux, ou
que, laissée à elle-même, elle ait montré
pour les principes démocratiques un éloignement
trop prouvé par ses longs et
irréparables malheurs ; tandis que le militaire
français s'opposoit, avec des efforts
surhumains de courage, de discipline et
de talent, au démembrement de l'état,
et même en reculoit les bornes par ses
conquêtes. Les nations voisines observeront,
comme un trait caractéristique de
l'esprit national qui régnoit en *France,
et qui n'a pu y être étouffé même sous
les ruines révolutionnaires, que les uns
aient vu avec un secret orgueil les succès
de la *France, lors même qu'ils sembloient
leur fermer à eux-mêmes le retour dans
leur patrie, et que les autres aient détesté
la tyrannie, alors qu'entraînés par
la force irrésistible des circonstances, ils
obéissoient aux tyrans, également braves
contre l'étranger, et généreux lorsqu'il
leur étoit permis de l'être, envers d'infortunés
compatriotes que la tourmente
révolutionnaire jettoit entre leurs mains ;
et rétablie enfin de cette crise violente,

page 215

passage nécessaire peut-être de l'adolescence
de l'homme social à sa virilité, la
*France, telle que le père de famille, réunira
tous ses enfans, et sous les yeux de la
religion invitée à cet auguste banquet,
elle distribuera entre tous les consolations
et l'indulgence ; elle ordonnera d'oublier
les fautes, elle fera plus, elle fera
pardonner les vertus ; mais non contente
d'effacer au dedans les traces du désordre,
elle en réparera au dehors le scandale ;
et devenue le modèle des nations, et la
pierre angulaire de la société après en
avoir été le fléau, elle poursuivra à travers
les siècles, sa marche majestueuse
dans la route de la civilisation, forte de
ses anciennes vertus, plus forte peut-être
par ses derniers égaremens.

DISSERTATION

La dissertation suivante nécessaire pour l'intelligence
de quelques passages du chapitre II, relatifs à
l'existence de *Dieu, ne pouvoit, à cause de sa
longueur, entrer dans le texte ni même l'accompagner ;
on a préféré de la rejetter à la fin de l'ouvrage
comme une pièce justificative des propositions
qui y sont avancées.
J'espère rendre sensibles au lecteur des
vérités, ce semble, purement intellectuelles et le
faire convenir qu'ainsi

page 216

que la théorie des principes de la société
devient évidente par une application continuelle
aux faits extérieurs et sensibles de la société,
de même la théorie des principes de l'être
intelligent reçoit un haut degré de certitude des
faits extérieurs et sensibles de l'être lui-même, faits
qui sont l' expression naturelle de ses pensées.
Dans ces deux théories, celle de l'être et celle de
ses rapports en société, consiste toute la
méthaphysique. Elle est donc une science de
réalités ; et si certains auteurs qui ont traité
de l'être sont vagues et obscurs, et si certains
écrivains qui ont traité de la société sont faux
et dangereux, c'est que les premiers ont voulu
expliquer l'être pensant par l'être pensant, au lieu
de l'expliquer par l'être parlant, qui est son
expression et son image, puisque la parole
n'est que la pensée rendue extérieure : et que les
autres ont voulu expliquer la société par des
hypothèses de leur imagination, au lieu d'en chercher
les principes dans les faits historiques qui rendent
la société extérieure et sensible ; car les faits de
la société expriment la nature bonne ou mauvaise de ses
lois, comme les actions de l'homme expriment la nature
bonne ou mauvaise de sa volonté.
Cette dissertation, toute abrégée qu'elle est, est
donc aux principes de l'homme, ce que l'essai qui la
précède est aux principes de la société. On
appercevra sans doute dans l'une et dans l'autre le
plan ou l'extrait de plus grands ouvrages, et
peut-être de bons esprits y puiseront-ils
quelques idées salutaires, propres à rattacher à
un centre commun les opinions flottantes dans le
chaos des contradictions et le vague des
incertitudes. Ainsi, après une défaite qui a
dispersé les combattans, le soldat se rallie autour
du premier drapeau qui lui indique

page 217

un moyen de défense, en lui annonçant un commencement
d'ordre et de disposition.
J'invite le lecteur à relire les pages 43, 44, 45, 46,
dont la proposition énoncée à la page 46 peut être
regardée comme l'extrait : que l'homme ne peut pas
plus idéer l'impossible, qu'imaginer
l'inexistant.
l'homme parle de ce qu'il imagine, qui fait
image, qui est l'objet de ses sensations et qui
tombe sous ses sens : il parle de ce qu'il
idée, qui ne fait pas image et qui ne
tombe pas sous ses sens. j' imagine ou
j' image (car c'est le même mot) ma maison ;
j' idée, je conçois, je connois ma
volonté ; j' imagine l'effet, j' idée
la cause.
Quoique je me sois servi de cette locution négative
qui ne fait pas image, qui ne tombe pas sous les
sens, en parlant de ma volonté, ma volonté
comparée à ma maison, est le positif, comparé
au négatif, puisque ma maison n'est et ne subsiste
que par ma volonté positive de la faire et de la
conserver.
Le mot penser, pensée, convient à la fois à
l'opération intellectuelle d' imaginer et à
celle d' idéer, puisqu'elle exprime l'attention
que l'esprit donne aux images et aux idées
pour en combiner les rapports.
Si l'homme qui pense ne peut avoir pour objet
de sa pensée que des images ou des idées,
l'homme qui parle ne peut exprimer que des
idées : c'est ce qui compose le discours,
véritable expression de l'être
intelligent, c'est-à-dire de l'homme qui imagine
et qui idée.

page 218

Si je faisois un traité sur l'entendement
humain, je distinguerois les images qui viennent
des différentes sensations, ou même les sensations
qui ne produisent point d'images au moins
figurables, telles que les sensations du goût,
de l' odorat et du tact, sens de l'homme
animal et physique, si on les compare aux sensations
figurables de l'ouie et de la vue, sens de l'homme
moral et social : mais cette distinction n'est ici
d'aucune utilité.
Je prononce ville, arbre ; je reçois par le
sens de l'ouie la sensation d'un son ; j'imagine ou
j'image un objet, et cette image intérieure est
vraie, puisque je peux la rendre réelle et
présente aux sens par le geste ou le dessin, le
dessin qui fixe le geste, comme l'écriture fixe
la parole.
Un allemand a reçu la sensation des mêmes sons,
puisqu'il les répète ; mais il n'imagine rien à
l'occasion de ces sons, puisqu'il ne trace par le
geste ou le dessin aucune image.
Il prononce à son tour stadt, baum. j'ouis les
sons et les mêmes sons, puisque je les répète, mais je
n' imagine rien ; lui il imagine, puisqu'il
figure, par le geste ou le dessin, des villes et
des arbres ; où je vois clairement que les mots
allemands stadt, baum, et les mots français
ville, arbre expriment la même image.
donc des sons différens peuvent exprimer une même
image.

page 219

je prononce volonté, cause ; je n'imagine ni une
cause, ni une volonté, puisque je ne puis
exprimer rien de semblable par le geste ou le dessin,
qui expriment l'action et non la volonté, l'effet et
non la cause ; cependant j'idée quelque chose,
puisque j'exprime mon idée, c'est-à-dire que je parle,
que je m'entretiens, que je raisonne enfin avec
moi-même ou avec les autres d'après cette idée, et
que j'agis d'après ce raisonnement.
Mon allemand a oui les mêmes sons ; mais il
n' idée pas, puisqu'il n'exprime aucune idée par
aucune parole, ni par aucune action.
à son tour, il prononce will, ursach, j'ouis
des sons, mais je n'idée rien, absolument rien,
puisque je n'exprime aucune idée. mon
interlocuteur idée quelque chose, puisqu'il parle
et qu'il agit d'après cette idée, où je vois clairement
que will et ursach, volonté et cause,
expriment une même idée.

page 220

donc des sons différens peuvent exprimer une même
idée.
mais je prononce cabricias, ou tout autre mot
forgé. Un allemand, un espagnol, un français
entendent tous le même son, le répètent ou
l'écrivent ; mais ils n' imaginent rien, ils
n' idéent rien, puisqu'ils n' expriment
rien, c'est-à-dire qu'ils ne figurent aucune
image, et ne font aucune action.
donc il y a des sons ou des mots qui peuvent
n'exprimer ni images, ni idées, qui n'expriment
rien.
il est évident que pour les objets qui font image,
et qui servent à l'homme physique, l'homme peut se
faire entendre de son semblable par le geste au lieu
de parole, et par le dessin au lieu d'écriture. On ne
trouve donc pas dans l'homme physique ou animal, ni
même dans la société purement physique des hommes
entre eux, la raison de la nécessité du langage, ni
par conséquent la raison de son invention.
La faculté d' imager, celle d' idéer, celle
même d' articuler, ne sont pas une raison
suffisante de l'invention de l'art de parler, puisque
les animaux ont des images, ont des idées, selon
*Condillac, et même des idées abstraites ; qu'ils
ne sont pas tous privés de la faculté d'articuler,
que plusieurs apprennent même à parler nos idées,
et que cependant rien ne nous indique qu'ils parlent
les leurs, ni même qu'ils aient besoin de parler,
parce qu'égaux en instinct, dans chaque espèce,
comme en appétits, ils se rencontrent par la
réciprocité et la correspondance de leurs mouvemens,
sans qu'il leur soit nécessaire de s'entendre par
une communication de pensées.
On voit, pour tirer des conclusions-pratiques de tout

page 221

ce qui a précédé, la raison pour laquelle l'homme
enfant et les peuples enfans parlent beaucoup par
images, c'est-à-dire, par le geste et le
dessin ou l'écriture hiéroglyphique. c'est
qu'ils pensent beaucoup par images, qu'ils
imaginent beaucoup, ont beaucoup d' imagination,
et s'occupent plus des effets que des causes, du
particulier que du général. L'homme plus instruit
et les peuples plus avancés dans la civilisation
s'occupent de causes ou d'objets généraux et
intellectuels, autant ou plus que d' effets ou
d'objets particuliers et sensibles, ils pensent
beaucoup par idées, idéent beaucoup, ont
beaucoup d'esprit, expriment aussi beaucoup
d'idées avec la parole et l'écriture des idées,
ou l'écriture vocale, celle des hébreux, qui est
la nôtre. Mais lorsqu'un peuple fait marcher
de front les images et les idées, qu'il
cultive à la fois son imagination et sa
raison, il emploie aussi dans son expression
ou son discours beaucoup d' images ou de
figures, non des figures matérielles, comme
celles qui se font avec le geste ou le dessin ;
mais des figures idéales qu'on appelle
oratoires, celles qui forment le style figuré
et métaphorique. C'est ce qui fait que la langue
française est dans sa simplicité, la plus
métaphorique des langues, et que le peuple qui la
parle, malgré la modestie de son élocution simple et
sans geste, est dans son expression, le plus
figuré de tous les peuples.
Ainsi, un enfant a des images avant d'avoir des
idées ; ainsi un peuple cultive son
imagination avant de développer sa raison ;
ainsi dans l'univers même, la société des
figures ou des images, le judaïsme, a
précédé la société des idées ou le christianisme qui
adore l'être suprême en esprit et en vérité.

page 222

on voit donc en comparant ensemble l'expression
naturelle des images et l'expression naturelle des
idées, que le geste est la parole de l'imagination,
et que le dessin en est l' écriture. et delà vient
que les progrès des arts d'imitation prouvent bien
moins chez un peuple ou dans un homme, l'étendue de
l'esprit que la vivacité de l'imagination.
La correspondance nécessaire des idées aux mots et
des mots aux idées, raison de toute communication de
pensées par la parole, entre des êtres qui pensent
et qui parlent, devient évidente par la méthode usitée
dans l'enseignement d'une langue étrangère.
Un enfant qui fait un thême a des idées dont il
cherche les mots, et celui qui fait une version
a des mots dont il cherche les idées. Le premier va
de l'idée connue au mot inconnu, le second du mot
connu ou du son, à l'idée inconnue. Ainsi, l'enfant
qui trouve dans son thême le mot ravager a une
idée ; et le dictionnaire français-latin qu'il
consulte lui indique le mot populari pour le
mot cherché. Celui qui dans sa version trouve
le mot obedire, a un mot sans idée, ou plutôt
un son ; et le dictionnaire latin-français lui
donne obéir pour l'idée qu'il cherchoit, et qui
correspond à ce son ; ensorte que le dictionnaire
est pour l'un un recueil d'idées, et pour l'autre
un recueil de mots. Ce double exercice est également
utile à l'acquisition des mots et au développement
des idées, motif pour lequel il étoit pratiqué
dans l'ancien systême d'éducation, et ne peut être
remplacé par aucun autre. L'enfant qui annonce le
plus d'esprit, c'est-à-dire de facilité à
développer ses idées et à en saisir les rapports,
doit donc

page 223

réussir dans la version mieux que dans le
thême ; et c'est aussi ce qui arrive presque
toujours.
Mais le mot a-t-il produit la pensée dont il est
l'expression ? Non assurément, 1) par la raison que
tout objet est nécessairement antérieur à son image ;
2) parce que si le mot produisoit l'idée, on ne
pourroit expliquer pourquoi certains sons
n'exprimeroient ou ne produiroient aucune pensée ;
car, dans cette hypothèse, le mot étant l'unique
raison de la pensée, une pensée devroit correspondre
à chaque combinaison de son ; 3) parce qu'il
suffiroit d' ouir une langue pour l'entendre.
La raison qui fait que les mots volonté et
maison réveillent en moi une pensée (idée ou
image) est que volonté est et que maison
existe ; et la raison qui fait que le mot
cabricias ne réveille aucune pensée (ni idée ni
image) est que cabricias n' est point et
n' existe point, et n' est ni intellectuellement
ni physiquement.
Ainsi, si je n'avois vu aucune maison, et que je
ne susse pas ce que c'est que volonté, je ne
m'entendrois pas moi-même lorsque je prononce
volonté, maison ; et ceux à qui j'adresserois ces
mots ne m'entendroient pas davantage, s'ils
n'avoient vu préalablement le même objet et acquis
la même connoissance.
Donc, toutes les fois qu'un homme parle à d'autres
hommes, et qu'il est entendu d'eux, il trouve
nécessairement dans leur esprit des idées d'être
ou des images d'existance revêtues des mêmes
sons que ceux qu'il leur fait entendre, et l'on peut
défier tous les philosophes ensemble de faire
comprendre des sons qui expriment directement et
autrement que par une négation, ce qui n'est

page 224

pas et ce qui n' existe pas, et de parler à un
être intelligent de quelque objet dont il n'ait
aucune pensée, de manière à en être compris.
Des exemples mettront ces propositions à la portée de
tous les esprits, mais il faut s'arrêter encore sur
cette correspondance nécessaire des mots et des
pensées.
La pensée, avons-nous dit, précède le mot : de-là
vient qu'on dit attacher une idée, un sens à une
expression ; et lorsqu'on ne peut attacher d'idée
au mot, il ne vaut que comme son et ne sert point
au discours, semblable à ces monnoies étrangères
ou décriées qui ne sont pas reçues dans le commerce
et ne valent que par le poids.
Mais, si nous ne pouvons parler sans penser,
c'est-à-dire sans attacher une idée à nos paroles,
ni être entendu des autres sans qu'ils attachent les
mêmes pensées aux mots que nous leur adressons, nous
ne pouvons penser sans parler en nous-mêmes,
c'est-à-dire sans attacher des paroles à nos
pensées, vérité fondamentale de l'être social, que
j'ai rendue d'une manière abrégée lorsque j'ai dit :
que l'être intelligent pensoit sa parole avant de
parler sa pensée.
ainsi, penser c'est parler à soi, comme parler c'est
penser pour les autres, penser tout haut ; et de-là
vient qu'on dit s'entretenir avec soi-même,
s'entendre soi-même ; comme on dit, s'entretenir
avec les autres, être entendu d'eux.
parler une langue étrangère est donc traduire,
puisque c'est parler avec des signes, ce qu'on pense
sous d'autres signes : de-là, l'impossibilité de
parler une langue étrangère aussi couramment que sa
langue maternelle, jusqu'à ce qu'on ait acquis
par l'habitude, la

page 225

faculté de penser sous les mêmes signes que ceux avec
lesquels on exprime sa pensée.
Il faut donc des mots ou signes pour penser comme il
en faut pour parler ; et *J *J *Rousseau en convient,
et distingue nettement les objets qui font image, et
peuvent s'exprimer par le geste, de ceux qui font
idée, et ne s'expriment que par la parole,
lorsqu'il dit : " ce sont là des idées qui ne peuvent
s'introduire dans l'esprit qu'à l'aide des mots, et
l'entendement ne les saisit que par des propositions ;
car sitôt que l'imagination s'arrête, l'esprit ne
marche plus qu'à l'aide du discours " .
mais s'il faut des mots pour penser ce que l'on
exprime avec des mots, il est donc impossible, d'une
impossibilité physique et métaphysique, que l'homme
ait inventé la parole, puisque l'invention suppose
la pensée, et que la pensée suppose (qu'on me
permette cette expression) la concomitance
nécessaire du signe ; et c'est ce qui fait dire
à *J *J *Rousseau, discutant le roman de *Condillac
sur l'invention de l'art de parler, qui n'est pas
même ingénieux : " convaincu de l'impossibilité
presque démontrée que les langues aient pu
naître et s'établir par des moyens purement
humains, je laisse à qui voudra l'entreprendre la
discussion de ce difficile problême " ... et il conclut
en disant : " la parole me paroît avoir été fort
nécessaire pour inventer la parole " . disc sur
l'inég.
la facilité de penser, ou l'esprit, est donc la
facilité d'attacher des pensées aux mots, et la
facilité de parler est la facilité d'attacher des
mots aux pensées, qualités dont la dernière tient
plus que l'autre à l'homme physique

page 226

et à la flexibilité de ses organes, et c'est ce qui
fait qu'elle est plus commune.
Cette correspondance naturelle et nécessaire des
pensées et des signes qui les expriment, et le
concours mutuel de l'esprit et des organes corporels
pour l' expression de l'être intellectuel,
peuvent être rendus sensibles par une comparaison,
ou plutôt par une similitude telle, que je ne pense
pas qu'il en existe une plus parfaite entre deux
objets, et dont l'extrême exactitude prouveroit
toute seule une analogie parfaite entre les lois
de notre être intelligent et celles de notre être
physique.
Si je suis dans un lieu obscur, je n'ai pas la vision
oculaire, ou la connoissance par la vue de
l'existence des corps qui sont près de moi, pas même
de mon propre corps ; et sous ce rapport, ces êtres
sont à mon égard comme s'ils n'étoient pas. Mais si
la lumière vient tout-à-coup à paroître, tous les
objets en reçoivent une couleur relative dans chacun
à la contexture particulière de sa surface ; chaque
corps se produit à mes yeux, j'y vois, et je juge les
rapports de forme, d'étendue, de distance que tous ces
corps ont entre eux et avec le mien.
Notre entendement est ce lieu obscur où nous
n'appercevons aucune idée, pas même celle de notre
propre intelligence, jusqu'à ce que la parole,
pénétrant par le sens de l'ouie, porte la lumière
dans les ténèbres, et appelle, pour ainsi dire,
chaque idée, qui répond, comme les étoiles dans
*Job, me voilà. alors seulement nos idées sont
exprimées ; nous avons la conscience ou la
connoissance de nos propres pensées, et nous
pouvons

page 227

la donner aux autres ; alors seulement nous nous
idéons nous-mêmes, nous idéons les autres êtres, et
les rapports qu'ils ont entre eux et avec nous ; et
de même que l'oeil distingue chaque corps à sa
couleur, l'esprit distingue chaque idée à son
expression, et fait distinguer aux autres leurs
propres idées, en leur en communiquant l'expression.
L'idée ainsi marquée, pour ainsi dire, a cours
dans le commerce des esprits entre eux, je veux dire
dans le discours, où elle ne pourroit être reçue
sans cette empreinte. C'est la vérité de cette
analogie de la pensée à la vision corporelle, qui a
produit chez tous les peuples ces locutions
familières par lesquelles ils expriment les
qualités naturelles ou acquises de l'esprit : être
éclairé, avoir des lumières, s'énoncer avec
clarté, etc. Etc. Et le mot vision
lui-même s'applique à certains états de l'esprit,
puisqu'on dit une vision mentale, comme l'on
dit la vision oculaire ou corporelle.

page 228

Ainsi, les sourds-muets pensent, mais seulement par
images, et n'expriment aussi que des images
par le geste ou le dessin, ce qui fait qu'on ne peut
les instruire que par le geste ou le dessin. Le mot
même qu'on leur fait entrer par les yeux, comme aux
autres par les oreilles, n'est pas pour eux un signe
comme son, mais un signe comme image ou
figure ; et ce n'est pas non plus par la parole,
mais par le geste ou l'action, qu'ils expriment
le sens qu'ils y attachent.
Les bêtes, sans doute, ont des images, puisqu'elles
ont des sensations, sensations bornées à leur état
purement physique, et qu'elles n'expriment pas par des
gestes, qui sont des actions délibérées, mais à
l'occasion desquelles elles font des mouvemens, suite
nécessaire de leur organisation et de leurs rapports
avec les objets matériels. Elles ont des images,
puisqu'il en résulte un mouvement correspondant à
l'image présente par l'impression actuelle ou
l'impression conservée, comme de

page 229

courir après leur proie quand elles la voient, ou de
la chercher quand elles ne la voient pas ; mais elles
n'ont point d'idées, puisqu'elles n'ont pas
l'expression de l'idée ou la parole : elles n'ont
pas de volonté libre, puisqu'elles n'ont pas
l'expression de la volonté libre ou l' action
délibérée, et par conséquent variée ; et comme
elles n'ont qu'un instinct ou volonté ordonnée
(si l'on peut allier ces deux mots), elles n'ont que
l'expression de l'instinct, ou l'action invariable,
uniforme et déterminée.
La brute est donc un être organisé de manière à se
mouvoir à l'occasion d'images présentes à son cerveau
ou ailleurs, et l'homme est un être constitué de
manière à agir, parce qu'il pense, et à faire,
parce qu'il veut.
Dans les écoles modernes de physiologie et
d'anatomie on enseigne publiquement et
textuellement que les seuls caractères qui
distinguent d'une manière absolue l'homme de la
brute sous la station bipède et directe et
l'angle facial. la station bipède paroît
renouvellée des grecs de qui nous avons déjà depuis
dix ans renouvellé tant de choses, puisqu'un de leurs
sages définissoit l'homme un animal à deux pieds
sans plumes ; mais l' angle facial est une
sottise moderne dont nous dirons un mot ailleurs.
Je reviens aux exemples que j'ai promis pour prouver
cette proposition, que l'espèce humaine ne peut
idéer l'impossible ni imaginer l'inexistant,
proposition que je rends plus précise encore et plus
formelle, en

page 230

disant que l'esprit humain ne peut idéer que ce qui
est, ni imaginer que ce qui existe, et je commence
par l'imagination, faculté de l'esprit plus
dépendante des sens, et qui pour cette raison, se
développe la première dans l'homme comme chez un
peuple.
Si une nourrice imprudente veut effrayer son enfant
de l'apparition de quelque monstre hideux, de quelque
chimère horrible, ou lui promettre pour
l'appaiser qu'il viendra une belle dame toute
blanche qui lui portera de beaux habits, que
fait-elle, et que peut-elle faire autre chose, que de
rassembler des parties d'homme, d'animal, de végétal,
etc., parties réellement existantes en divers sujets
de la nature physique, mais entre lesquelles cette
femme suppose un rapport qui n'existe que dans son
imagination et dans celle de l'enfant ? Car jamais
l'enfant ne comprendroit sa nourrice et ne céderoit
à la frayeur ou à l'espoir, s'il n'imaginoit, et
par conséquent s'il n'avoit vu auparavant ou connu
toutes les parties d'homme ou d'animal dont cette
femme veut lui faire persuader le bizarre assemblage.
Mais ce monstre existe ou en détail et séparément
dans la nature, ou intégralement dans
l'imagination, et l'image qui y est tracée est
vraie, puisqu'elle peut être réalisée au dehors
et figurée par le dessin ; et s'il n'avoit aucune
existence, je le demande, de quels signes
compréhensibles la nourrice pourroit-elle se servir
pour en parler à son enfant ?
Quand *épicure, pour expliquer à de grands enfans la
formation de l'univers, leur dit que des atomes
crochus se mouvant en tout sens dans l'espace, avoient
par leur concours fortuit formé tout ce qui existe,
il n'inventa ni les corpuscules, ni les crochets, ni
le mouvement,

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ni l'espace, ni l'univers ; mais il supposa seulement
au dehors un rapport entre ces divers objets, un
rapport qui n'existe que dans l'imagination, qui se
figure aisément des atomes circulant,
s'accrochant et s'agglomérant pour former des corps,
et qui ne peut exister pour la raison, parce que la
raison, seul juge des rapports, en démontre la
contradiction. Mais que le systême de ce grec fût
absurde ou raisonnable, il n'eût parlé à ses
auditeurs qu'un langage absolument inintelligible,
si tous les élémens qui composent ce systême
n'eussent été imaginables et connus.
Prenons un exemple dans un sujet moins physique,
pour arriver ainsi peu à peu jusqu'à l'objet le
plus intellectuel.
Lorsque je parle de l' hypothénuse à un enfant
qui a quelque teinture de géométrie élémentaire, mais
qui ne connoît pas cette propriété du triangle
rectangle, il ne m'entend pas, et ce son ne produit
en lui aucune pensée. Mais si je décompose les divers
rapports qui forment cette idée, que je lui parle de
lignes, de perpendiculaire, d'angle, de triangle, de
quarré, etc., il me comprend, parce qu'à chacun de ces
mots il attache l'idée correspondante, et qu'il réunit
toutes ces idées par une faculté particulière de son
esprit, pour en faire une seule idée collective ou
abstraite, en même temps que, par une opération
de son organe vocal, il emploie l'expression
réduite de quarré de l' hypothénuse, à la
place de ces mots : quarré fait sur la base d'un
triangle rectangle dont cette base est un des côtés,
et qui est égal à la somme des quarrés faits sur les
autres côtés.
appliquons tout ce qui a précédé à la croyance de
l'existence de *Dieu. Je vois dans toutes les sociétés
une

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action universelle ou sociale appellée culte,
envers un être regardé comme la cause universelle,
et j'en conclus que l'idée de cet être est dans
toutes les sociétés ; car si je ne pouvois pas
conclure de l' action à l' idée qui la
dirige, et qu'on appelle volonté lorsqu'on la
considère dans son rapport avec l' action, toute
société seroit impossible, et l'homme lui-même ne
seroit pas, puisque l'homme et la société ne sont que
le rapport d'une volonté à une action, et
d'une ame à un corps. " c'est, dit l'athée, un
législateur qui, pour asservir les peuples, a été
prendre dans le ciel et hors de l'homme une force
qu'il ne trouvoit pas dans l'homme et sur la terre,
et a persuadé aux peuples l'existence de cet être,
qu'ils ont appellé chacun dans leur langue d'un
mot correspondant à celui de *Dieu, invention
dont le souvenir, transmis d'âge en âge, a produit
notre théisme " .
On pourroit demander à l'athée où cet orateur apprit
à parler ; et par cette seule considération on
remonteroit jusqu'à la nécessité d'un être autre
que l'homme, de qui l'homme a reçu l'art de parler,
comme il a reçu l'existence, c'est-à-dire de qui il
a reçu l'être et l'avoir. mais laissons au
raisonnement plus de latitude pour mieux convaincre
la raison.
Ce législateur apprit donc aux hommes que *Dieu
existoit ; et obligé de leur expliquer la
signification de ces mots, il développa, dans les
divers rapports ou conséquences, l'idée qu'il
vouloit leur en donner, et leur dit, dans la langue
qu'ils entendoient, que cet être qui s'appelloit
*Dieu étoit un être bon et puissant plus
que l'homme, qui avoit fait tout ce qu'ils
voyoient ; qu'il falloit l'aimer, puisqu'il étoit
bon, et qu'il

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avoit fait l'homme pour lui et l'univers pour
l'homme ; qu'il falloit le craindre, parce qu'il
étoit puissant, et qu'il pouvoit détruire l'homme
et l'univers ; qu'il récompensoit les hommes bons,
et punissoit les hommes méchans, etc. Car c'est
là le fond des croyances religieuses de tous les
peuples. Leurs législateurs n'ont pu leur rien dire
de plus intelligible ; et certes nous avons connu
des législateurs moins clairs dans leurs
raisonnemens, et sur-tout moins heureux dans leurs
inventions.
Mais il eût été entièrement égal de tenir aux hommes
le discours qu'on vient de lire, ou de leur débiter,
comme des bouffons des comédies, des mots forgés à
plaisir, si les auditeurs n'eussent eu dans l'esprit,
antérieurement aux paroles de l'orateur, les idées
d' être, de bonté, de puissance, de
comparaison, de relation, de temps,
d' action universelle, de devoir, d' amour
et de crainte, de bien et de mal,
d' action sociale ou châtiment et
récompense ; idées qu'ils attachoient dans le
même ordre à chacun de ces mots, à mesure qu'ils
étoient prononcés, être, bon, puissant, plus que,
qui, a, tout fait, il falloit, aimer, craindre,
récompense les bons, punit les méchans, etc.
Sans ces idées, nécessairement antérieures aux mots,
puisque les mots n'en sont que l'expression,
l'orateur n'auroit produit sur ses auditeurs d'autre
effet que celui que produiroit sur le peuple de
*Paris un talapoin qui viendroit le prêcher en
langue des mantcheoux ; et bien loin que de ce
discours il eût résulté quelque changement dans les
volontés des hommes en société, et une meilleure
direction de leurs actions, ils n'auroient pas même
conservé l'impression des sons qu'ils auroient
entendus, et ne se seroient

page 234

rappellés cet orateur que comme on se rappelle un fou
ou un bouffon.
Ainsi, à quelque époque que l'on remonte dans la vie
de l'homme et dans l'âge des sociétés, ces mêmes mots
être bon et puissant, qui a tout fait, qui
récompense le bien et punit le mal, n'entreroient
jamais dans la pensée des hommes pour prendre place
dans leur discours, ne correspondroient à aucune
pensée, et ne produiroient aucune action, si ces mots
ne trouvoient dans leur esprit des pensées
correspondantes, qui n'attendoient pour se produire
à l'esprit que le signe qui vînt la distinguer, comme
une pièce d'or attend dans l'attelier l'empreinte qui
doit désigner sa valeur et lui donner cours, ou encore
mieux, comme le corps attend dans le lieu obscur la
lumière qui doit le colorer et le produire.
Cette idée d' être, plus ou moins développée dans
ses rapports de bonté, de puissance, de volonté,
d'action (car tous ces rapports découlent de l'idée
d'être), n'est autre chose que l'idée de la divinité,
idée peu développée et incomplette, si, par exemple,
le rapport de la pluralité des attributs se
développe sans celui de l' unité d'essence, ce
qui a produit le polythéisme ; incomplette, si le
rapport de puissance se développe sans

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celui de bonté, ce qui a produit la croyance des
divinités malfaisantes adorées chez certains peuples ;
incomplette, si le rapport de volonté créatrice se
développe sans celui d' action conservatrice, ce
qui produit le déisme asiatique ou européen,
c'est-à-dire l' islamisme et le philosophisme,
qui tous les deux croient au dieu créateur ou
souverain, et rejettent le dieu conservateur, pouvoir
ou législateur, puisqu'ils obéissent à des lois,
ou suivent des opinions qui leur ont été données par
des hommes.
Mais l'idée générale, primitive, l'idée sociale ou
fondamentale de la divinité fait toujours le fond de
toutes les croyances particulières, et elle se
retrouve, cette idée, au sein de ce paganisme
absurde qui prostituoit l'adoration à des corps
célestes ou terrestres, ou dans ces opinions vagues
et foibles qui font de la divinité une vaine théorie
sans application à l'homme ni à la société, comme
dans la religion chrétienne, véritable société
constituée, qui adore l'être suprême en esprit et
en vérité, et qui développe à la fois tous les
rapports de l'intelligence infinie avec l'ordre de
l'univers et les lois de la société.
Cette idée générale d' être et de ses rapports,
est sans doute la première qui luit à la raison de
l'homme naissant, et qui éclaire tout homme venant
en ce monde, lorsque la parole qui l'exprime
vient porter la lumière dans le lieu obscur, et
je soutiens que l'enfant, oui l'enfant, qui
bégaye je suis sage, a une idée aussi vraie,
du moi, de l'être et de bonté et d'un rapport
avec le pouvoir, que le philosophe lui-même ;
et la preuve en est évidente, puisqu'ils
expriment l'un et l'autre leur pensée par la
même action, et que

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l'enfant demande à son père, seul pouvoir qu'il
connoisse encore, le prix qu'il a promis à sa
sagesse, comme le philosophe s'humiliant devant l'être
suprême, pouvoir universel du genre humain, lui
demande la récompense réservée aux efforts que
l'homme fait pour la mériter.
L'enfant, à mesure qu'il cultivera sa raison, ne
fera que développer cette idée sans prendre une
autre idée d'être et de bonté : il la
" développera, parce que toutes les vérités morales
sont enveloppées les unes dans les autres " ; et de
même que le forgeron et l'horloger tirent de la même
matière, l'un l'essieu d'un char, l'autre les rouages
d'une horloge, l'enfant et l'homme instruit puisent
dans la même idée, l'un le petit nombre de rapports
dont la connoissance suffit à ses premiers besoins,
l'autre la théorie entière des devoirs de l'homme et
des lois de la société.
La facilité avec laquelle les sauvages sont convertis
à la religion chrétienne vient uniquement de ce qu'elle
est la plus naturelle de toutes les religions,
c'est-à-dire celle qui développe les rapports les
plus naturels des êtres entre eux dans la société ;
car il est bien plus naturel à l'homme d'avoir une
femme que d'en avoir plusieurs ; d'adorer un
dieu que d'en adorer plusieurs, d'être humain,
enfin, que d'être sauvage : et l'on peut dire en
général que tout ce qu'elle prescrit de plus
sévère est ce qu'il y a de plus naturel. Et qu'on ne
dise pas que cette adhésion des sauvages aux vérités
sociales n'est ni motivée ni éclairée ; car je

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le demande, quelle expression plus forte d'une
pensée distincte, d'une conviction profonde que
la civilisation, la plus importante, la plus générale
de toutes les actions sociales, l'action sociale
par excellence, la civilisation, qu'on peut définir
l' application des lois de l'ordre à la société
humaine ? les peuples du *Paraguay se sont
civilisés en devenant chrétiens, et ils sont devenus
chrétiens en se civilisant ; et ils étoient à
l'opposite de la civilisation, ces peuples dont les
faits exagérés sont le premier aliment de notre
curiosité, et l'éternel objet d'une admiration
puérile, ces peuples de sophistes et de statuaires
qui cherchant la sagesse hors des voies de la
nature ont voulu faire à force d'art, jusqu'à la
société que la nature ne produit qu'avec le temps,
peuples insensés qui opprimèrent, qui corrompirent
avec leur législation purement humaine l'homme que
protègent, que perfectionnent les lois naturelles des
sociétés !
Je croirai, si l'on veut, que l'imagination plus
mobile chez les enfans et les peuples naissans vient
mêler ses images fantastiques aux idées pures de
l'intelligence. Qu'importe après tout aux conceptions
de la raison cet antropomorphisme involontaire,
cette illusion de nos sens dont l'homme même le plus
sévèrement méditatif ne sauroit entièrement se
défendre, et auquel la religion chrétienne plus
humaine que le philosophisme se prête elle-même,
lorsqu'elle nous enseigne un dieu-homme, et lorsqu'elle
nous permet de la figurer ? Le sauvage qui se
figure peut-être la divinité sous les traits du
vieillard vénérable qui la lui a annoncée ne
l'appelle pas moins le grand esprit, et ce qui

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est bien autrement décisif, n'en renonce pas moins à
sa barbarie héréditaire et nationale, et prouve assez
l'idée qu'il se forme de la sagesse et de la
puissance de l'être qu'on lui révèle en en prenant
les leçons pour loi de ses volontés, et les exemples
pour loi de ses actions.
" les sauvages, dit *Condorcet, sont distingués
seulement des animaux par quelques idées morales plus
étendues et un foible commencement d'ordre social " .
ces idées morales, ce commencement d'ordre social
sont des traces à-demi effacées des lois
primitives des sociétés, et des semences de
christianisme et de civilisation moins altérées par
les législateurs grossiers de qui ces peuples simples
ont reçu leurs opinions incohérentes, qu'elles ne
l'avoient été chez les grecs par des législateurs
polis qui composèrent de si beaux systêmes. ces
idées morales, germes précieux des vérités
morales ou sociales, l'instruction vient les
développer, " parce que toutes les vérités
morales sont enveloppées les unes dans les
autres " , et les conduire à une heureuse maturité.
L'expression seulement dont *Condorcet se sert
en parlant de la distinction que mettent entre
l'homme sauvage et la brute des idées morales et un
commencement d'ordre social est bien peu
philosophique ; car la distinction des idées
morales et de l' ordre social, est la
distinction du néant à l'être, même pour si peu
étendues que soient ces idées morales, et
pour si foible que soit ce commencement d'ordre
social ; et certes il est aussi absurde de
remarquer qu'un peuple naissant à la société n'a
qu'un foible commencement d'ordre social, qu'il le
seroit d'observer qu'un enfant qui commence ses
études n'a pas encore fait toutes ses classes.

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Quant aux idées morales plus étendues chez le
sauvage que chez la brute, on juge que l'homme le
plus sauvage a quelques idées morales, parce
qu'il fait quelques actions morales ; mais où est
la moralité des mouvemens de la brute pour pouvoir
en inférer quelque moralité dans ses idées ?
Au reste, on doit savoir gré à *Condorcet d'assigner
pour différence entre l'homme en état sauvage et la
brute quelques idées morales et un commencement
d'ordre social, lorsque les physiologistes
modernes enseignent dans leurs cours publics, les
seuls qui soient suivis aujourd'hui, que l' unique
caractère qui distingue d'une manière absolue
l'homme de l'animal, est la station bipède directe
et l'ouverture de l'angle facial. il faut
apprendre au grand nombre de nos lecteurs que deux
lignes, dont l'une tombe du front, l'autre venant
de l' occiput, passe par l'extrémité inférieure
de l'oreille, forment par leur rencontre à la lèvre
supérieure un angle appellé angle facial, dont
le plus ou le moins d' acuité sert à mesurer les
divers degrés d'intelligence entre les êtres, depuis
un être huître, jusqu'à un être homme. Car, entre ces
diverses espèces il n'y a que du plus et du moins ;
ensorte qu'on peut mesurer géométriquement l'étendue
de l'esprit comme on mesure l'élévation du pôle. Ces
facéties débitées gravement et en beaux termes, pour
l'instruction, ou plutôt pour l'amusement d'une
jeunesse sans connoissances et dans l'âge des passions,
ne font pas même des médecins, et l'art de guérir
périra comme l'art de vivre ou la morale, étouffé
par ces rêveries soi-disant métaphysiques de gens qui
croient que disséquer un cadavre c'est étudier
l'homme, et qu'ils connoissent l'ensemble parce

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qu'ils nomment des parties. " l'homme, dit la divine
sagesse, n'a pas compris la dignité à laquelle il a été
élevé, et en se comparant aux animaux sans raison
il est devenu semblable à eux " .
Mais si l'homme n'invente pas les êtres, que fait-il
lorsqu'il se trompe ? Il les déplace, et en
intervertit les rapports. Ainsi, la nourrice qui
suppose un monstre pour effrayer son enfant,
*épicure qui supposoit que les corpuscules avoient
formé l'univers, celui qui suppose qu'*Orléans est
à cent lieues de *Paris n'invente rien, comme je
l'ai dit, et ne fait que déplacer des objets
qui existent, et intervertir les rapports qu'ils ont
entr'eux, et celui même qui supposeroit à dix lieues
de *Paris une ville qui n'y seroit pas, que
feroit-il autre chose que de placer dans un lieu
une chose qui est dans mille autres lieux ?
Il en est des êtres moraux de même que pour les êtres
physiques. Ainsi, quand je dis, que le peuple est
pouvoir suprême, je n'invente ni le peuple
ni le pouvoir, et je ne fais que les déplacer
et intervertir les rapports qu'ils ont entre eux.
Et remarquez ici que non-seulement l'homme qui
affirme la divinité ne l'invente pas, mais que
l'homme même qui la méconnoît ne la nie pas, et ne
fait que la déplacer pour lui substituer un autre
être.
En effet, comme l'intelligence infinie est cause du
monde physique et cause du monde moral ou social,
deux rapports généraux d'où dérivent absolument tous
les rapports des hommes avec la divinité, l'athée
qui, dominé,

page 241

subjugué par la présence de l'effet, avoue à son
propre insu, la nécessité de la cause, suppose la
matière comme cause du monde physique, et le
peuple ou l'homme comme cause du monde social.
C'est ce que veulent dire ces deux axiomes : la
matière est éternelle, et le peuple est le pouvoir
souverain. car si la matière est éternelle, elle
est cause d'elle-même, et n'a pas reçu l'être d'autre
que d'elle-même ; et si le peuple est pouvoir, il est
cause de lui-même, puisqu'il ne peut exister de peuple
sans pouvoir qui le conserve. Mais la matière ne
nous est connue que comme une succession de
formes ordonnées pour une fin de reproduction,
et la société comme une disposition d'hommes
ordonnés pour une fin de conservation.
disposition pour une fin ou ordonnance, est
action et n'est pas volonté, mais la
suppose, est effet et non pas cause, et la
suppose. Aussi les mathématiques démontrent
l'impossibilité d'une succession infinie ou
éternelle de formes matérielles, et l'histoire
établit avec la même évidence l'impossibilité de la
souveraineté du peuple ; et c'est avec raison qu'on
bannit aujourd'hui des mathématiques le terme
d' infini, et qu'on effacera bientôt des titres
des peuples celui de souverain.
je sais qu'on oppose des arguties aux principes,
comme on jette des pierres contre une montagne ; mais
elles ne peuvent ébranler que ceux qui prennent tout
syllogisme pour une objection.

page 242

Les partisans de l'éternité de la matière et de
la souveraineté du peuple sont des hommes à
imagination, qui ne se figurent dans
l'univers que des images de mers, de terres, de
volcans, d'astres, de feu, d'air, de végétaux,
d'animaux, et dans la société que des images
d'assemblées, d'orateurs, de législateurs, de
députés, etc., foibles esprits qui ne peuvent penser
que des images, qui ne penseroient plus si ces
représentations intérieures leur manquoient ;
incapables sans doute de s'élever jusqu'aux idées
générales qui ne se peignent que par la parole, et
de voir dans la divinité, région éternelle des
essences, comme l'appelle *Leibnitz, une
volonté générale, infinie, toute-puissante,
qui agissant par les lois générales de l'ordre
physique, produit cette action universelle qu'on
appelle univers, et agissant par les lois
générales de l'ordre moral, produit cette action
générale qu'on appelle société.
on peut donc conclure que l'erreur est imaginable,
mais qu'elle n'est pas idéable ou compréhensible.
" le faux, dit *Mallebranche, est incompréhensible " .
Et j'ai toujours admiré le bon sens de ce roi de
l'*Inde dont parle *Voltaire, qui ne put jamais
comprendre ce qu'un hollandais lui racontoit du
gouvernement démocratique de son pays, tout aussi
étonné que nous le serions si l'on nous parloit de
quelque contrée éloignée où les familles sont
gouvernées par les enfans.
Et pour mettre dans un plus grand jour la nécessité
de ces idées générales de l'être et de ses rapports
essentiels, et même de la présence de ces idées à
l'esprit de tout homme qui n'a pas accoutumé son
esprit à les nier et son coeur à les craindre, je
suppose que lorsqu'un maître enseigne à son élève
comme une vérité générale

page 243

cette proposition, que la ligne droite est la plus
courte entre deux points, l'élève lui répondît :
" vous me donnez cette proposition comme une maxime
générale, et je ne puis en constater la vérité que
par une application ou expérience particulière. Je
tire des lignes entre deux points, et je remarque
que la plus droite est toujours la plus courte. Vous
faites la même chose, et vous obtenez le même
résultat. Je dois en conclure que la ligne droite est
quelquefois la plus courte entre deux points. Et
vous voulez, vous, en conclure que la ligne droite
est non-seulement toutes les fois ou toujours la
plus courte, mais que cela même ne peut jamais être
autrement. Ici la conclusion ne me paroît pas
renfermée dans les prémisses ; car que sont au
fond toutes les lignes, que tous les hommes, si vous
voulez, peuvent vérifier, en comparaison de
l'universalité même des lignes ? Et connoissons-nous
assez la nature pour affirmer une nécessité
nous ne voyons que des circonstances, et étendre à
l'ensemble ce que nous ne connoissons que du partiel ;
car enfin la ligne droite est un objet physique que
je soumets à mes sens, et la propriété générale que
vous lui supposez est un rapport intellectuel qui est
du ressort de l'esprit seul " .
à cela le maître auroit deux réponses à faire, toutes
deux prises des considérations sur l'ordre général et
social, mais dont l'une auroit plus de rapport aux
pensées, et l'autre aux actions. Il pourroit dire à
son élève, 1) que ligne droite et ligne plus
courte sont identiques, et que l'identité est le
fondement de nos jugemens ou de la justesse de nos
raisonnemens ; qu'ainsi dire deux et deux font
quatre, c'est dire que deux et

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deux font deux et deux ; et de même soutenir que
la ligne droite peut n'être pas toujours la plus
courte, c'est soutenir que la ligne la plus droite
peut n'être pas toujours la plus droite, ce qui
implique contradiction.
2) il lui diroit que si les hommes ne pouvoient pas
s'assurer, par une suite d'observations particulières
et toutes conformes, de la vérité d'un principe
général, il ne pourroit y avoir de société entre les
hommes ; que l'homme ne pourroit exister, puisque
tout l'ordre de la vie et de la société roule sur une
conclusion semblable ; qu'on sème du bled, et qu'on en
fait du pain, parce qu'on a observé que le bled croît
et que le pain se mange ; qu'on expose les coupables
et qu'on lève des armées, parce qu'on a remarqué que
l'exemple du châtiment rend le crime plus rare, et que
les armées défendent l'état ; et que s'il falloit
attendre d'ailleurs que de l'expérience la certitude
des vérités mêmes sociales, il y auroit désordre.
or, l'écolier entendroit très-bien ces deux mots
contradiction et désordre, qui réveilleroient
en lui l'idée de sagesse et d'ordre dont ils
sont la privation ; et si, insistant de bonne foi, il
soutenoit que ce qui peut paroître aux uns
contradiction et désordre peut paroître aux
autres ordre et sagesse, il faudroit renoncer
à apprendre les mathématiques à cet esprit faux,
parce qu'il seroit borné, incapable de généraliser
ses idées ou d'en saisir les rapports, et la vie
entière ne suffiroit pas, que dis-je ? Il seroit
impossible de le mener jusqu'à la seconde proposition
de la géométrie, et de le faire convenir même de la
définition de l'angle.
Ainsi, l'élève qui entend cette proposition, la
ligne droite est la plus courte entre deux points,
a non-seulement

page 245

l' image d'une ligne entre deux points, mais
encore l'idée ou la connoissance des rapports de
comparaison exprimées par plus, de
relation exprimée par entre, de nombre
exprimée par deux, et encore l'idée
fondamentale d' ordre général, qui lui apprend
que cela ne peut être autrement, et qui est la seule
raison de la certitude générale que nous tirons
d'expériences nécessairement particulières et
individuelles.
Aussi il est à remarquer qu'on ne trouve point
d' athées parmi les géomètres métaphysiciens,
ou parmi ceux qui ont fait d'importantes découvertes
dans ce monde des rapports, tels que *Descartes,
*Pascal, *Newton, *Leibnitz, *Euler, puissans génies
qui se sont élevés jusqu'à la contemplation des
principes même de cette science, qui pour le
plus grand nombre ne commence qu'aux élémens,
et qui n'offre à la plupart de ceux qui la cultivent
que des images aisées à saisir et à combiner, au
moyen de signes (lignes, chiffres ou lettres) qui en
figurent les rapports ; art facile sous cet aspect,
qui convient aux imaginations sans chaleur et aux
esprits sans étendue, et qui arrêtant la pensée de
l'homme sur les rapports des êtres matériels, devoit,
dans ce siècle matérialiste, hâter la chûte des autres
études, et survivre aux connoissances qui règlent
la société, et même aux arts de l'esprit qui
l'embellissent.
Mais cette idée générale de l'être et de ses rapports,
quand a-t-elle lui sur la société, sinon lorsque
l'être par excellence, l'être suprême, l'être
nécessaire, s'élevant lui-même (qu'on me permette
d'emprunter des mathématiques cette locution qui
convient si bien à mon sujet), s'élevant
lui-même à une puissance infinie d'être, par
cette expression sublime, je suis celui qui

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suis, a révélé à l'homme l'idée de l' être ?
car il n'y a proprement d' être que celui qui en
a l' idée, et qui en a l' expression, je suis ;
et elles ne sont pas, ou elles ne sont que comme
le néant devant l'être, tanquam nihilum ante te,
ces formes matérielles, vaines figures qui paroissent,
qui disparoissent, et n'ont de constant que leur
succession, praeterit figura hujus mundi.
l'homme donc qui enseigne, même un enfant, ne fait
que développer les consequences ou les rapports de
l'idée fondamentale d' être qu'il trouve dans son
esprit, point commun d'intelligence entre le maître
et l'élève, sans lequel ils ne pourroient s'entendre.
Le maître développe ces rapports " enveloppés
les uns dans les autres, et que la méditation parvient
tôt ou tard à extraire " , en donnant à l'élève le signe
qui les exprime, et qu'il lui explique par des signes
d'autres rapports antérieurement connus ; ensorte que
dans l'instruction, même la plus élémentaire, il
arrive nécessairement un moment où l'esprit du maître
est devancé par celui de son élève. " les hommes, dit
*Mallebranche, ne peuvent pas nous instruire en nous
donnant des idées des choses, mais seulement en nous
faisant penser à celles que nous avons
naturellement. un sourd-muet, dit le p *Gerdil
dans son traité des caractères distinctifs de
l'homme et des brutes, n'a, dit-on, aucune idée
de *Dieu et de l'ame, ni du bien et du mal moral...
etc. "

page 247

de ces dernières paroles l'auteur tire la conséquence
naturelle qu'on ne peut pas conclure qu'il n'y a ni
*Dieu dans l'univers, ni ame dans l'homme, de
l'ignorance ou l'on trouve le sourd-muet sur
l'existence de *Dieu et sur celle de l'ame ; et
j'ajoute que les idées naturelles du
sourd-muet sur les rapports des êtres moraux entre
eux, ou vérités morales et sociales, comme sur le
rapport

page 248

des êtres physiques, ou vérités physiques et
géométriques, ne peuvent, faute de signes qui les
expriment, se rendre présentes à son esprit,
pour être presentées à l'esprit des autres, et
faire ainsi l'objet de sa réflexion et le sujet de
sa conversation, jusqu'à ce que l'instruction
l'introduise dans la société, dépositaire, en quelque
sorte, de toutes les idées, puisqu'elle en conserve,
par la parole et l'écriture, toutes les expressions ;
et il y a de quoi s'étonner des questions que firent
des savans, théologiens et autres, à ce sourd-muet
de *Chartres, qui recouvra tout-à-coup l'ouie à
l'âge de vingt ans, et bientôt la parole, dont
*Condillac parle d'après le journal des savans de
1714, et que m le cardinal *Gerdil a pris pour sujet
des réflexions qu'on vient de lire. Ces savans lui
demandèrent quelles avoient été ses idées sur
*Dieu et sur l'ame jusqu'à cette époque. C'étoit
demander à quelqu'un qui n'auroit jamais vu son
visage de quelle couleur sont ses yeux ; et il
étoit étrange assurément qu'on voulût que cet enfant
connût ses idées lorsque ces idées ne se peignoient
à son esprit par aucun signe, et qu'il exprimât
pour les autres ce qui n'étoit pas alors exprimé
pour lui-même.
Tout ce qui a été dit jusqu'à présent nous a conduit
insensiblement à la fameuse question des idées
innées, et nous peut servir à la résoudre.
écartons d'abord l'expression vague et peu définie
d' idées innées, signe de contradiction et de
scandale pour les philosophes modernes, quoique
*J *J *Rousseau lui-même l'ait employée, et dans
l'acception la plus scholastique, lorsqu'il dit que
l'homme est bon, est libre ; et
disons que les idées sont en nous à la fois
naturelles et acquises par les sens ; car il
n'y a rien

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de plus naturel pour l'homme que d'acquérir, de plus
naturel à l' être que d' avoir. les idées sont
naturelles en elles-mêmes, acquises dans leur
expression : naturelles, car elles sont en nous,
puisqu'elles s'attachent naturellement aux mots
qui les expriment, et naturelles encore, puisque
dans l'homme l'action qui lui est naturelle est
coordonnée et subordonnée à la faculté d' idéer ;
acquises, parce que l'expression qui nous est
transmise par les sens nous vient du dehors et de la
société. Cette expression revêt, pour ainsi dire, nos
idées, en fait un son par la parole, et une image par
l'écriture : ainsi exprimées, elle les présente à
notre propre esprit, et notre esprit voit sa pensée
dans l'expression, c'est-à-dire se voit lui-même
(car l'esprit n'est que la pensée), comme les yeux
se voient eux-mêmes dans un miroir. Et de même que
sans la lumière notre propre corps demeureroit
éternellement caché à nos yeux, nos pensées, sans
expression, resteroient à jamais ignorées de notre
esprit.
Les vérités, même les plus intellectuelles, ont besoin
d'expression pour devenir l'objet de notre croyance.
fides ex auditu, dit s *Paul : " la foi vient de
l'ouie, et comment entendront-ils si on ne leur
parle " ? Parce que l'ouie est dans l'homme le sens
propre des idées, comme la vue est le sens propre des
images.
Les deux opinions des idées naturelles et des
idées acquises par les sens, sont donc vraies
toutes les deux si on les réunit, fausses si on les
sépare ; nouvelle preuve de ce que nous avons dit
ailleurs, que la vérité n'est pas dans le milieu
comme la vertu, parce que la vertu consiste à éviter
tous les extrêmes, et la vérité à embrasser tous
les rapports.

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Concluons donc que les hommes ont naturellement
l'idée de l'être cause universelle, créatrice et
conservatrice, non que cette idée soit innée dans
l'homme moral de la même manière que le besoin de
manger et de boire est inné ou natif dans
l'homme physique, mais parce qu'elle est naturelle
à notre esprit, je veux dire qu'elle entre
naturellement dans notre entendement, dès que
l'expression qui lui est propre, transmise par les
sens, vient la représenter ou la rendre
présente, et qu'une fois reçue, elle se coordonne
naturellement aux perceptions les plus élevées de
notre raison, et dirige nos actions vers le but le
plus utile ; ensorte que de toutes les vérités la
plus naturelle est la nécessité d'une cause qui
fait et qui conserve, idée aussi nécessaire à la
perfection de l'homme social que les alimens sont
nécessaires au soutien de l'homme physique ; idée
enfin qu'on ne retrouveroit pas chez tous les peuples,
si elle n'étoit pas naturelle à tous les hommes.
Cette cause universelle, présente à l'entendement de
l'homme par la parole qui en exprime l'idée, présente
à son imagination par les sensations qui résultent
des effets qu'elle a produits, présente à son coeur
par l'amour ou même par la haine, présente au monde
physique par les lois du mouvement, et au monde moral
par les lois de l'ordre ; cette cause, développée pour
l'intelligence humaine dans tous ses rapports de
volonté et de sagesse, d'amour et de bonté, d'action
et de puissance, est l'unique raison de tous les
rapports qui existent entre les êtres physiques,
et qui sont l'univers sensible, et des rapports qui
unissent les êtres moraux et forment la société.
Mais, et c'est à dessein que j'insiste sur cette
vérité,

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cette idée, toute naturelle qu'elle est, attend
pour luire à l'esprit de l'homme, l'expression qui
doit la produire, et elle reste inconnue à l'homme
lui-même, jusqu'à ce qu'il ait reçu de sa société
avec l'être semblable à lui, cette expression qu'une
tradition ou parole héréditaire conserve dans les
familles, et qu'une écriture impérissable conserve
dans les nations.
Il est donc physiquement et métaphysiquement
impossible que les hommes aient inventé l'idée de la
divinité ou de la cause générale de tout ce qui est.
Car, ou l'inventeur ne se seroit jamais entendu
lui-même, s'il avoit inventé le mot avant d'avoir
l'idée, ou il n'auroit jamais été entendu des autres,
s'il leur avoit adressé des mots auxquels ils
n'eussent pu attacher aucune idée. En un mot, une
idée sans expression n'est pas une idée et n'est pas,
puisque une idée n'est connue, pensée, qu'autant
qu'elle est exprimée par une parole. Une parole
sans idée n'est pas une expression et n'est qu'un
son, puisqu'une parole n'est entendue qu'autant qu'elle
exprime une idée.
Je finirai par une observation dont je laisse au
lecteur à peser l'importance. Les métaphysiciens, et
surtout *Condillac, appellent du nom commun
d' idées abstraites les idées collectives
représentatives de certaines modifications ou
propriétés des corps, telles que blancheur, acidité,
fluidité, etc. Et les idées générales
représentatives des attributs de l'intelligence
infinie, sagesse, justice, ordre, etc.
C'est-à-dire, qu'ils confondent sous une même
dénomination des êtres sans réalité, des
êtres de raison, avec la réalité même de l'être
et la raison de tous les êtres. Cependant ces deux
opèrations de l'esprit ne sont pas du même genre, si

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même elles ne sont pas opposées comme le simple et
le composé. En effet, dans l'une, l'esprit considère
les objets physiques d'une manière collective et
composée en elle-même, quoiqu'elle paroisse simple
dans son expression, et blancheur n'est
évidemment que la collection de tous corps
blancs, considérés sous la modification de leur
couleur ; dans l'autre, l'esprit considère dans
leur simplicité et leur généralité, leur infinité,
les attributs de l'être intelligence ordre, sagesse,
puissance, etc., raison de toute société ou de
tous les rapports des êtres entr'eux. blancheur
est une abstraction, et les corps eux-mêmes ne
sont que contingens, pouvant être ou n'être pas :
ordre, sagesse, puissance, etc. Sont des vérités
réalisées dans l'univers et la société, attributs
nécessaires, simples, généraux, infinis de l'être
nécessaire, simple, infini, de l'être général,
c'est-à-dire qui comprend tous les êtres existans ou
possibles dans sa volonté et sous son action ;
attributs qui ne seroient pas moins des vérités, même
quand il n'existeroit rien au dehors de l'être
suprême, et que ses attributs ne seroient ordonnés
que relativement à lui.
*Condillac va plus loin. Cette faculté de l'esprit, de
considérer les objets physiques dans leur
collection, et l'être simple dans son unité
ou dans sa généralité, a été regardée avec raison
comme l'apanage exclusif de l'esprit humain, sa plus
belle prérogative, et la raison de ses progrès.
" l'homme, dit m le cardinal *Gerdil, a seul entre les
animaux le pouvoir de former des idées abstraites,
ainsi que *M *Locke en convient " . *Condillac donne
dans une opinion diamétralement opposée. " ce qui
rend, dit-il, les idées générales si nécessaires,
c'est la limitation de notre esprit " ; et

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conséquent à ce principe, il accorde cette faculté
aux brutes. " les bêtes, dit-il, ont des idées
abstraites " . On ne concevroit pas une pareille
contradiction aux idées reçues, et même à celles de
*Locke son maître, si *Condillac ne nous l'expliquoit
lui-même, en nous apprenant ce qu'il entend par
idées générales. " ce qui rend les idées générales
si nécessaires, c'est la limitation de notre esprit.
*Dieu n'en a nullement besoin ; sa connoissance
comprend tous les individus, et il ne lui est pas
plus difficile de penser en même temps à tous qu'à
un seul " .
*Condillac entend donc par généralité la
collection des individualités, au lieu d'entendre
la simplicité et l'unité de l'être. Mais quoi ! Cette
faculté de considérer le simple ou le général, ces
vastes et sublimes notions d'ordre, de raison, de
justice, fondement de toutes ces théories générales
qui rapprochent de l'intelligence divine les
intelligences humaines qui les conçoivent, ne
seroient qu'une preuve de la foiblesse de notre
entendement, et le point par où l'esprit de
l'homme se rapprocheroit de l'instinct de la brute,
l'esprit de l'homme, " qui ne peut, dit *Bossuet
parlant à l'académie française, égaler ses propres
idées, tant celui qui nous a formés a pris soin
de marquer son infinité " ! Et l'infini lui-même ne
connoîtroit

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l'ensemble de son ouvrage que dans les détails, et
l'ordre général ne seroit présent à ses yeux que par
nos actions individuelles, si souvent opposées à tout
ordre ! Je sais que dans les écrits de *Condillac,
comme dans le plus grand nombre des écrits
philosophiques de ce siècle, les conclusions de
l'auteur sont très-différentes des conséquences de
ses principes ; mais si l'auteur peut s'excuser sur
ses conclusions, les principes doivent être jugés
par leurs conséquences.
Ainsi, distinguons nettement les idées collectives,
représentatives des modifications contingentes de
l'être étendu, des idées générales
représentatives des attributs nécessaires de
l'être simple. appelons les unes, si l'on veut,
idées abstraites, et les autres, idées simples
ou générales ; et c'est à voir en *Dieu ces idées
générales, ou plutôt à voir *Dieu même dans ces idées
générales, qu'auroit dû se borner *Malebranche, dont
le systême, poussé jusqu'à voir en *Dieu même
l' étendue intelligible, a pris une fausse
couleur de spinosisme, et a prêté à la censure,
et même au ridicule.

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*Mallebranche considère sur-tout dans ses ouvrages la
volonté générale de l'auteur de la nature, les lois
immuables de l'ordre, la raison essentielle qui
éclaire les hommes, et il va jusqu'à dire : " la
volonté qui fait l'ordre de la grace est ajoutée à
la volonté qui fait l'ordre de la nature : il n'y a
en *Dieu que ces deux volontés générales ; et tout
ce qu'il y a sur la terre de réglé dépend de l'une
ou de l'autre de ces volontés. " idée vaste, mais
incomplète, et qui ne rend pas l'étendue et la
profondeur de ce passage de st-*Paul, l'abrégé et
comme la devise du christianisme : instaurare
omnia in christo quae in caelis et quae in terrâ
sunt.
*Mallebranche n'entendit donc par l'ordre de la
nature, et par l'ordre de la grace, que l'ordre
physique, ou les loix des corps et celles des
esprits, considérés dans la religion seulement ;
et il ne vit que cela de réglé sur la terre,
comme si, sous l'empire de l'être, ordre et règle
essentielles, il pouvoit y avoir quelque chose
qui ne fût pas réglé. quelle vaste carrière eût
été ouverte à son génie, s'il eût généralisé cette
idée, embrassé la nature morale comme la nature
physique, et porté ses regards, non sur l'ordre
particulier de la

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religion, mais sur l'ordre général de la société, qui
comprend les rapports de *Dieu et de l'homme appelés
religion, et les rapports des hommes entr'eux
appelés gouvernemens, réglés, les uns comme les
autres, par les loix de l'être, pouvoir suprême de
tous les êtres ? Que de progrès eût fait ce profond
méditatif dans la recherche de la vérité, si au
lieu de consumer ses forces, comme le voyageur égaré
dans des sables arides, à pénétrer le comment,
et la manière d'objets ou d'opérations dont il suffit
à l'homme d'idéer la raison, c'est-à-dire, de
comprendre la nécessité ; il eût fait à l'état
extérieur de la société religieuse et politique une
application réelle, historique de la vérité de
ses principes ; car la vérité devient sensible
dans la réalité, et la réalité est, pour
ainsi dire, le corps et l'expression même de la
vérité.
mais, le dirai-je ? Le genre humain à peine échappé
à cette philosophie de mots dont *Aristote avoit
bercé son enfance, ne faisoit que de naître à la
philosophie des idées, et de s'élancer sur les pas
de *Descartes, dans les routes de l'intelligence ;
époque des idées qui, par la correspondance
nécessaire de la pensée et de la parole, concourut
dans le même siècle et chez le même peuple, avec
l'époque de la fixation du langage. " lorsque la
langue française, dit *Bossuet dans le discours que
j'ai cité tout-à-l'heure, sortie des jeux de
l'enfance, et de l'ardeur d'une jeunesse emportée,
formée par l'expérience, et réglée par le bon sens,

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sembla avoir atteint la perfection que donne la
consistance " . mais l'esprit humain suivit une
marche naturelle ; il étudia les êtres avant
d'observer leurs rapports ; aussi, *Descartes
prouva *Dieu, expliqua l'homme, et ne considéra pas
la société. La nécessité de lois générales,
expression de la volonté de l'être créateur et
conservateur, fut apperçue ; *Descartes en fit
l'application au mouvement, et *Mallebranche à la
pensée : *Newton généralisa les lois du mouvement en
calculant le systême universel du monde physique.
Osons, il est temps, généraliser aussi les lois du
monde moral, et dans cette raison essentielle, qui,
selon *Mallebranche, se fait entendre à toute
intelligence qui la consulte ; considérons plutôt le
pouvoir suprême, qui, pour régler tous les hommes,
a parlé aux sociétés.
Il a manqué à ces génies immortels d'avoir assisté
comme nous à cette commotion universelle, à ce
renversement du monde social, qui, mettant à
découvert le fond même de la société, leur auroit
permis d'en observer la constitution originaire, et
les lois fondamentales, semblable à ces tempêtes
violentes qui soulèvent l'océan jusques dans ses
plus profonds abîmes, et laissent voir les bancs
énormes de roche qui en supportent et en contiennent
les eaux ; et de même qu'ils retrouvoient la loi
générale du mouvement en ligne droite naturel à tous
les corps mûs, dans l'invincible tendance à
s'échapper par la tangente que conserve tout corps
forcé au mouvement circulaire, ils auroient vu la
loi générale de l'unité fixe de pouvoir
distinctement exprimée dans les efforts que fait pour
y revenir une société, que des évènemens désastreux,
ou

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des systêmes plus désastreux encore, ont jetée
hors des voies de la nature dans les sentiers
inextricables de la variation du pouvoir.
mais il ne faut pas croire que ces puissans esprits
eussent établi une théorie du pouvoir religieux et
politique de la société aussi paisiblement qu'ils
ont établi la théorie des lois du mouvement.
*Descartes ne combattit que des préjugés scholastiques,
et *Newton n'eut à dissiper que des tourbillons
imaginaires ; une théorie du pouvoir social
attaqueroit des préjugés religieux et politiques, et
elle auroit à lutter contre les tourbillons des
passions humaines, bien autrement entraînans que
ceux de *Descartes : les ouvrages de ces grands
hommes, contredits par des savans, furent accueillis
par les rois, et la théorie du pouvoir placée
avec son auteur sous l'anathême d'une proscription
politique, et étouffée par la violence, ne pourroit
obtenir tout au plus que l'honorable suffrage d'un
petit nombre d'hommes vraiment éclairés, qui, forcés
au silence, ne pourroient même pas, par une
critique judicieuse, épurer la vérité au creuset de
la contradiction. Et quel eût été, par exemple, le
sort d'un ouvrage de ce genre, s'il eût paru en
*France au temps, déjà loin de nous, de cette
variation infinie, de ce combat interminable de
pouvoirs, détruits aussitôt qu'élevés, de
comités, de conventions, de législateurs,
de directeurs ? et auroit-il resté à son auteur,
contre l'injustice ou la foiblesse des hommes, d'autre
appui que cette conviction impérieuse, je dirois
presque tyrannique de la vérité, que rien n'égale en
puissance sur les facultés de l'homme, pas même le
fanatisme de l'erreur, ni d'autre consolation que de
souffrir pour la vérité, après avoir vécu pour elle ?

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Ces considérations sublimes sur l'ordre social, objet
d'une semblable théorie du pouvoir, et dont cet
essai indique les principaux points, seront
l'entretien du siècle qui va s'ouvrir, comme les
considérations sur l'ordre physique et les recherches
sur la nature des corps ont été l'objet principal des
études dans le siècle qui finit ; et l'application
des lois générales de la société aux réglemens
particuliers de l'administration publique fera la
force réelle des sociétés, et le véritable bonheur de
l'homme. On prie ceux qui pourroient s'étonner du
point de vue nouveau sous lequel cet essai
présente des objets qu'ils n'ont accoutumé de voir
que sous une certaine face, ou même qu'ils n'ont
jamais considérés, de se tenir en garde contre cette
prévention trop ordinaire, qui nous fait penser que
ceux qui nous ont précédés ne nous ont rien laissé
à découvrir sur certains objets, comme si le temps,
qui découvre tout, le temps, qui a marché pour eux,
n'avoit pas volé pour nous, et amoncelé dans un point
de l'espace et de la durée, plus de matériaux
propres à fonder une théorie de la société, que
les siècles n'en avoient amassé peut-être depuis
l'origine des temps et des hommes. " on s'imagine
sans raison, dit *Mallebranche, que nos pères étoient
plus éclairés que nous. C'est la vieillesse du monde
et l'expérience qui font découvrir la vérité,
veritas, dit s *Augustin, filia temporis, non
autoritatis " .